CHAPITRE VI
Le Vaudeville
Il y avait au commencement du siècle deux théâtres de vaudevilles; nous en avons eu quatre depuis; maintenant il n'y en a plus un seul. C'est encore un exemple des transformations qui se sont opérées au théâtredepuiscetteépoque qui, bienqu'elle soit loin de nous, ne représente pourtant qu'une courteduréedansla vie d'une nation. Ce qui plaisait alors a vieilli. Depuis longtemps déjà on n'en veut plus.
Jusqu'en 1820 les Théâtres du Vaudeville et des Variétés exploitèrent les pièces à couplets, en ayant chacun leur genre bien déterminé. Le Vaudeville était le théâtre de la bourgeoisie et faisait ses délices en lui oflFrant la gaieté contenue et la note sentimentale. Aux Variétés, c'était la petite
pièce grivoise^ le tableau populaire, la grosse gaieté poussée parfois jusqu'à la charge, comme dans les Anglaises pour rire, et Texcellente bouffonnerie de l'Ours et le Pacha.
En 1820 le Gymnase dramatique ouvrit ses portes aux comédies-vaudevilles de Scribe qui firent la fortune de ce charmant théâtre et onze ans plus tard le Palais-Royal commença une ère de prospérité qui dure encore et une série de succès dont le nombre et la qualité constituent un riche répertoire. On a dit souvent que la véritable comédie de notre temps, la comédie qui descend de Molière, était au Palais-Royal. Il y a beaucoup de vrai dans cet éloge à peine exagéré.
Le théâtre du Vaudeville s'installa en 1792 rue de Chartres, sous la direction de Piis, occupant une salle de bal appelée le Wauxhall d'hiver. Arlequin et Colom-
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bine y figurèrent d'abord comme les principaux personnages. Que de pièces, bon Dieu, où le nom d'Arlequin se trouve dans le titre! J'en compte plus de soixante. Arlequin à Alger, Arlequin changé en nourrice. Arlequin et le Pape, Arlequin roi dans la lune. Arlequin confiseur^ libraire, journaliste, imprimeur, afficheur^ peintre, portier^ etc.^ etc.^ toujours Arlequin et je vois parmi les auteurs Barré, Radet, Desfontaines, Désaugiers, Martinville, Rougemont, Armand Gouffé, Dupaty, Brazier, Saintine, Scribe et Clairville, alors sans doute qu'il était acteur à Bobino. (i)
(i) Au' dix-huitième siècle on joua au moins soixante-dix pièces portant le titre à^ Arlequin affublé de qualifications de toutes sortes. Un auteur du nom de Fatouville fit jouer à la foire St-Germain : Arlequin, lingère du palais, un anonyme, Arlequin fille malgré lui; Lesage, Fauteur de Turcaret, Arlequin, valet de Martin ; Marivaux, Arlequin poli par ramour. Dominique excellait dans ce rôle où se trouvait parfois
Cela dura assez longtemps ; puis le public se fatigua d'Arlequin et de Colombine qui allèrent, faute de mieux, Jouer la pantomime et faire enrager Pierrot aux Funambules du boulevard du Temple.
Ce fut alors que des pièces d'un genre diflférent ramenèrent la foule au théâtre de la rue de Chartres^, entre autres, Fmichon la vielleuse^ avec M'"* Belmont, les Deux Edmonds, avecTexcellent comédien Joly, la Somuambule^ avec Gonthier et \|mc Pcrrin, le Hussard de Felsheim^ avec Lcpeintre aîné et Minette, une fine et spirituelle actrice, Kettly^ avec Lafont et Pauline Geoffroy qui avait les larmes faciles et donnait à merveille la note sen-
l'accent de la comédie. Je ne sais plus dans quelle picce il disait en parlant de la noblesse : « Si « Adam s'était avisé d'acheter une charge de " gentilhomme du Roi, nous serions tous gentils- < hommes. » Puis encore : « Autrefois les gens " de qualité savaient tout sans avoir rien appris; " mais à présent ils apprennent tout, sans rien • savoir. »
timentale, la Laitière de Montfenneil^ avec la toute charmante Jenny Colon, Marie Mignot, avec Bernard Léon et Suzanne Brohan, un grand talent qui eût été parfaitement accueilli aux Français.
Ses deux filles, Augustine et Madeleine y ont brillé depuis au premier rang.
Arnal, après avoir passé quelques années aux Variétés à jouer des amoureux insignifiants, entra au vaudeville en 1827 et trouva dans l'Humoriste son premier succès et son premier monologue qui fut suivi de tant d'autres d'un comique ébouriffant. Tout rôle d' Arnal a son monologue. C'était indispensable. On l'attendait et il y en a de très réussis. L'esprit de Duvert s'y livrait à ses plus hautes fantaisies. C'est de i835 à i838 que Duvert donna Heur et Malheur, le Mari de la Dame de Chœurs et les Impressions de voyage. Ses collaborateurs furent Bayard pour le Mari de la Dame de Chœurs, Lauzanne et Basset ^om Heur et Malheur , et Lauzanne et Saintine pour les Impressions de voyage. Il ne
pouvait travailler seul et se perdait dans les détails. Il délayait trop et faisait des scènes de douze pages tout émaillées de mots à effet. Il fallait couper, condenser, rendre la pièce possible. C'était la besogne des collaborateurs. Mais les pièces signées de Duvert ont bien son cachet que l'on reconnaît vite.
On peut dire aussi que Duvert a eu besoin d'Arnal. Le comédien a, pour ainsi dire, complété Tauteur. Sans Arnal Duvert eut été imparfaitement compris. Il a fait des rôles pour Vernet, Sainville, Alcide Tousez, Ravel. Mais Arnal, plus qu'aucun autre a fait connaître au public tout l'esprit, toute la saveur d'un répertoire d'une incontestable valeur et ce qu'il a fait pour Duvert, personne ne pourra le faire après lui.
Ajoutons aux pièces que je viens de citer, les Gants jaunes de Bayard^ i835, un Bal du grand monde de Varin, et i836. Arnal y était fort amusant et bien secondé par Armant, Bardou et Louise
Mayer. Arnal jouant les comiques habillés, emploi difficile où les sujets sont rares et presque toujours plus ou moins défectueux, tenait à avoir en scène avec lui des jeunes premières Jolies, comme Tétaient alors Louise Mayer, Eugénie Fleury qui fut depuis M™' Doche, Adèle Page. Arnal, tout en faisant rire, mettait beaucoup de feu et de passion dans ses rôles d'amoureux et ne voulait aimer qu'une femme réellement jolie. Il trouvait avec raison que la vraisemblance y gagnait, et le succès en même temps. Que de fois, en effet, un charmant visage a fait réussir une mauvaise pièce !
En i838 la salle de la rue de Chartres brûla et le Vaudeville, après un séjour provisoire au boulevard Bonne-Nouvelle, vint s'installer place de la Bourse. Là avait été d' abord le théâtre des Nouveautés qui ou -
vritlei*'' mars 1827 et ne fit pas ses affaires, bien qu'il comptât dans sa troupe Potier, Bouffé, Lafond, Philippe, MM'"«^ Albert et Déjazet. I/Opéra comique y vint ensuite; mais la salle n'était pas assez grande pour faire les recettes qu'exige un genre excessivement coûteux. Même avec des succès on avait peine à couvrir les frais. La location faisait trop attendre. On ne voulait pas être ajourné à un mois et Ton ne revenait pas. C'était autant de perdu. L'Opéra comique prit la salle Favart et le Vaudeville lui succéda place de la Bourse. Pendant plus de dix ans son séjour n'y fut pas heureux; de 1840 à i85i, il ferma sept fois. Cependant, outre un bon répertoire^ plusieurs pièces nouvelles réussirent parfaitement: le Plastron, 1839; Passé minuit, 1839; Riche d'amour, 1845. Malgré l'excellent comique d'Arnal dans ces trois pièces, cela ne pouvait suffire. Il n'en est pas moins vrai que tous ceux que cet original de Pingouin a tant fait
rire dans Riche d'amour ^ ne Tont certainement pas oublié.
Quelque temps après, Arnal quitta le Vaudeville pour aller aux Variétés et ce fut une perte sensible pour un théâtre qui marchait difficilement.
La Révolution de 1848 qui nous donna la République, fit tout d'abord beaucoup de mal aux théâtres. On peut se souvenir qu'elle eut une teinte assez lugubre. La saison en était peut-être un peu cause. Toutefois on chanta et beaucoup trop.
Les chants patriotiques envahirent Paris. Impossible de faire cinquante pas hors de chez soi, sans avoir aux oreilles le chant des Girondins : « Mourir pour la
« patrie » On demandait la i\/iar^ez7te*^^
dans tous les théâtres, même aux Français où Rachel la chantait ou plutôt la déclamait avec un grand effet. Je me sou-
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viens de l'avoir entendu exécuter dans la salle du Conservatoire par l'orchestre de la Société des Concerts, qui faisait merveilleusement valoir cette magnifique inspiration musicale.
Après les sanglantes journées de juin un mouvement de forte réaction se manifesta et plusieurs théâtres en tirèrent profit, le Vaudeville surtout. Il fit de grosses recettes avec la Propriété, cest le vol, de Clairville et de Vaulabelle^ et les quatre numéros de la Foire aux Idées ^ de Leuven et Lhéric. Il est certain que le succès de ces pièces, malgré les nombreuses et bruyantes protestations dont elles furent l'objet, portèrent une atteinte sérieuse à la République de 1848. Dans les grandes crises politiques le théâtre devient un écho de l'opinion qui se fait entendre et retentit au loin. Tant pis pour le gouvernement qui Ta contre lui. Quant à
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ravoir pour lui, rien n'est plus rare. C'est réternel succès de Polichinelle qui nous plaira toujours, parce qu'il bat le commissaire. Tout ce que le gouvernement peut désirer, c'est que le théâtre se taise à son égard, et sans que ce silence lui soit imposé.
Ces succès à tapage durèrent peu, comme tout ce qui est de circonstance.
Ce ne fut qu'en i852 que la Dame aux Camélias d'Alexandre Dumas fils ramena les beaux jours au Théâtre du Vaudeville. Ils furent de longue durée. Le Mariage d'Olympe^ 3 actes, i855, une des plus belles comédies d'Emile Augier, les Faux Bonshommes, 5 actes, i856, un chef-d'œuvre, et les Filles de marbre, 4 actes, de Théodore Barrière, les Vivacités du capitaine Tic, 3 actes, 1861^ d'Eugène Labiche, la Famille Benoiton, 5 actes, et Nos Intimes, 4 actes, de Victorien Sardou, sont les pièces qui me sem-
bient avoir le plus contribué à maintenir cet état prospère. Il cessa au moment même où il y avait toute raison d'en espérer la continuation.
En 1868 l'ouverture d'une rue nouvelle exigea la démolition du Théâtre de la Bourse, et le Vaudeville vint au boulevard des Capucines, occuper l'angle de la rue de la chaussée d'Antin. On ne pouvait désirer un meilleur emplacement.
La salle était jolie^ éblouissante de dorures, pas trop incommode. Malgré cela le public ne vint pas et les premières années furent mauvaises. Les terribles événements de 1870 empirèrent encore la situation. On compta pourtant quelques succès. Rabagas^ comédie semipolitique de Sardou, fit longtemps recette. Lafond s'y montra parfait comédien.
Mais peu de temps après, la direction n'en finit pas moins par sombrer. Alors les acteurs se mirent en société^ montèrent sans grande confiance une pièce qui traînait depuis plusieurs années dans les
cartons et, par un de ces hasards qui sont fréquents au théâtre, où F imprévu joue un si grand rôle, cette pièce fut un succès de plus de cent représentations. C'était le Procès Vauradieu, 3 actes, de Delacour et Hennequin. Vinrent ensuite les Dominos roses,, des mêmes auteurs, puis plusieurs jolies comédies, Dora, de Sardou, le Club et les Tapageurs, de Gondinet. Le succès des Tapageurs, a été très brillant et très mérité. Jy aï remarqué une grande dépense d'esprit des plus fins et de bon aloi. Ces trois actes sont, je crois, ce que Gondinet nous a donné de mieux jusqu'à présent. C'est largement fait sans trop de souci de Faction^ ce que j'aime assez, et les traits d'observation vraie y sont semés à profusion.
La troupe du Vaudeville a toujours été bonne. Mais dans son ensemble, elle n'a pas eu sur l'affiche la même force d'at-
traction que celles des Variétés^ du Gymnase et du Palais-Royal. Elle n'en a pas moins compté un grand nombre de sujets très distingués. J'en ai nommé déjà plusieurs. Je dois ajouter à ceux que j'ai cités, Amant, Lepeintre jeune, Fechter, Saint-Germain et deux bons comédiens qui sont encore aujourd'hui au Vaudeville, Parade et Delannoy. Ils sont restés depuis trente ans fidèles à leur théâtre et n'ont pas suivi l'exemple de tant d'autres qui l'ont quitté, quelques-uns pour y revenir sur leurs vieux jours, comme pour revoir et habiter encore quelques instants la maison où ils avaient passé leurs jeunes années. Lafond qui avait débuté dans Kettly au Vaudeville rue de Chartres, en 1826, créa un rôle dans Rabagas un demi-siècle plus tard à ce même Théâtre, boulevard des Capucines. Arnal, qui y était entré en 1 827, y revint en 1868 et joua un rôle de garçon d'hôtel dans le Petit Voyage^ un acte des mieux réussis d'Eugène Labiche. Lé
rôle a soixante lignes. Arnal y était très amusant et tirait parti de chaque mot.
Seulement sa mémoire était fatiguée. Les soixante lignes lui suffisaient. Il avait été convenu que Labiche ne les dépasserait pas.
Ici se place naturellement cette simple réflexion. Les célébrités de la scène^, acteurs et actrices, mais surtout chanteurs et cantatrices^ restent trop tard au théâtre. Il en est peu qui aient le bon esprit de se retirer à temps, quand ils commencent à voir derrière eux le point culminant du succès. On descend vite le plus souvent. Mais Tamour-propre les aveugle et Ton ne s'imagine pas les vastes proportions que prend d'habitude Tamourpropre d'un comédien. Ils ne se voient pas déchoir. Et puis pour beaucoup, la vie, c'est le théâtre. Ne plus jouer, plutôt mourir ! Potier voulait absolument jouer
dans VEnfance de Louis XII, au Palais- Royal, le jour de la mort de sa fille. Le directeur, Dormeuil, eut de la peine à Ten empêcher. Enfin pour quelques-uns, c'est le bisoin d'argent. Ils ont dépensé au jour le jour de gros appointements. II faut vivre. C'est une raison ; mais elle est triste à donner, quand on en arrive à déplaire au public.
Nous avons vu que le Vaudeville avait fermé sept fois dans l'espace de onze années, de 1840 à i85i. Autant de directeurs ruinés, sans compter ceux qui, à ce même théâtre, l'avaient été auparavant, ni ceux qui le furent depuis. On en trouverait aussi un assez bon nombre dans les autres théâtres depuis le commencement du siècle. Mais c'est le Vaudeville qui a fourni le plus fort contingent. Saint- Marc-Girardin a dit que la littérature est le plus agréable des loisirs et le plus
détestable des métiers. Une direction de théâtre n'est pas un agréable loisir, tant s'en faut ! mais il est certain que c'est un mauvais métier. Et cependant qu'un théâtre tombe, vingt postulants se présentent pour en obtenir le privilège. Ils ont mille chances contre eux. C'est égal, ils veulent tenter l'aventure et jouir du privilège de perdre leur argent. Il est vrai que c'est le plus souvent l'argent des autres.
Pourquoi cette convoitise ? quelle pensée, ou plutôt quelle passion les entraîne ? L'amour du pouvoir ! On domine, on est le maître. Deux cents existences dépendent de la volonté du directeur. D'un signe de tête il satisfait ou il désole. Il accueille les pièces, il les refuse. Il donne des loges à ses amis qui trouvent le spectacle mauvais et se plaignent d'être mal placés. De jolis minois lui adressent leurs regards les plus doux. Mais malheur à lui s'il n'observe pas à l'égard de son personnel féminin le vœu de chasteté.
Auteurs, acteurs, actrices ne peuvent pas le souffrir et sont aux petits soins pour lui. On le grise de compliments et de flatteries. Il les croit sincères, il s'épanouit, il se gonfle jusqu'au jour où, bon gré, malgré, il descend du pouvoir directorial et ce jour-là tout le monde lui tourne le dos.
Ce n'est pas un portrait que je fais ici, bien entendu, et j'admets toutes les exceptions qu'on voudra.
Après le Vaudeville de la rue de Chartres vient par ordre de date le Théâtre des Variétés. Il ouvrit, sous la direction de Brunet, le 27 juin 1807, boulevard Montmartre où il est encore aujourd'hui, et ne compta guère que des jours heureux.
La pièce d'ouverture, le Panorama de Momus, de Désaugiers, fut accueillie par
d'unanimes bravos. Il y avait mis sa bonne et franche gaieté.
La salle était charmante.
En tête de la troupe étaient Brunet et Tiercelin.
Potier qui venait de la province, débuta deux ans après, en 1809, dans Maître Aitdré et Poisinet. Il avait 24 ans. Il eut d'abord peu de succès. Il fallait se faire à sa longue figure et à sa voix défectueuse. Mais c'était déjà un talent hors ligne et il ne tarda pas à occuper la première place.
Les meilleurs rôles de Brunet étaient les Jocrisses fort à la mode alors, — c'est d'ailleurs un type éternel. — Monsieur Vautour^ le Prince Mirliflor, la Famille des Innocents et des travestis où il plaisait beaucoup, comme dans la Petite Cendrillon et les Anglaises pour rire.
Les Jocrisses se comptaient par vingtaine aux Variétés. Il paraît qu'on ne pouvait s'en lasser. Mais c'est surtout dans le Désespoir de Jocrisse de Dorvi-
£^ny que ce personnage crédule et si comiquement maladroit, excitait un fou rire. Je citerai encore Jocrisse aux Enfers de Désaugiers, Jocrisse maître et valet de Séwrin.
Trente ans plus tard Duvert fit pour Alcide Tousez la Sœur de Jocrisse ; c'est une des plus jolies pièces du répertoire du Palais-Royal. Nous avons eu encore à ce même théâtre les Jocrisses de l'Amour^ de Théodore Barrière, une bonne comédie^ et quel titre excellent l Des jocrisses, il y en a partout, sans parler de la politique qui en absorbe les trois quarts à elle seule !
Tiercelin tenait avec un très grand succès remploi des savetiers. C'était le Savetier et le Financier^ le Savetier de Chartres^ vaudeville en un acte dont il était Tauteur, d'autres savetiers encore. On aimait cela, et Tiercelin était si bien entré dans la peau du bonhomme, suivant l'expression consacrée au théâtre, qu'on disait plaisamment alors, que su-
blime dans les savetiers, il eût été déplacé dans les cordonniers.
Tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.
Un des meilleurs rôles de Tiercelin fut aussi Taconnet dans Prévîlle et Taconnet^ de Merle et Brazier.
Potier obtint ses premiers succès dans le Ci-devant jeune homme, les Deux Précepteurs, Verther, le Conscrit, o:i il faisait rire et pleurer, le Solliciteur (1817) de Scribe. 11 était bien amusant avec Brunet dans Je fais mes farces y de Désaugiers.
En 18 18 il quitta les Variétés pour la Porte- St-Martin où la foule le suivit. Il y eut de très heureuses créations qui ne sont pas encore tout à fait oubliées : le Tailleur de J.-J. Rousseau, le Bourguemestre de Saardam et le père Sournois des Petites Danaïdes. Dans ce dernier rôle il tirait partie de ses défauts mêmes, et
faisait rire aux larmes en chantant, avec une voix caverneuse et impossible, comme personne n'a jamais chanté.
Il revint en i83i aux Variétés où je Tai vu dans le Chiffonnier^ le Bénéficiaire et les Inconvénients de la Diligence^ trois pièces en cinq petits actes de Théaulon.
Le Bénéficiaire a été beaucoup joué et chaque soir Potier trouvait en scène des effets et des mots nouveaux. Il lui en était venu encore à la centième représentation. Chez lui rimpromptu était inépuisable. Aussi ajoutait-il beaucoup à ses rôles. Les auteurs n'aiment pas cela et ils ont raison. J'ai entendu plus d'une fois siffler des plaisanteries plus ou moins mauvaises qui n'étaient pas dans la pièce et que les acteurs s'amusaient à improviser. On appelle ça des cascades; quand elles déplaisent, c'est bien à l'auteur que s'adressent les sifflets, non à l'acteur et rien n'est plus désagréable. Ancelot^, de vaniteuse mémoire, avait imaginé là un moyen de sauvegarder son amour-propre
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d'auteur et quand une de ses pièces était sifflée, ce qui lui arrivait de temps en temps, il lançait un regard furibond aux acteurs en s'écriant : « Les maladroits ! ils mont encore changé quelque chose ! »
Et 1827 Potier entra aux Nouveautés, puis en i833 au Palais-Royal où il resta peu de temps. Il eut un de ses derniers succès dans l'Enfance de Louis XII^ vaudeville en un acte de Mélesville.
Potier mourut en i838, âgé de soixantetrois ans. Il fut un des premiers comédiens de notre époque.
D'autres noms contribuèrent à la fortune du Théâtre des Variétés. Elle ne pouvait être mieux confiée qu'à des talents justement aimés du public^, tels que Jenny Vertpré, Flore, Jenny Colon, Lepeintre aîné, Odry, Vernet, Lafond, Arnâl et Numa. Jenny Vertpré rappelle Ninetto à la cour, la Chercheuse d'esprit; Jenny Colon, la Semaine des Amours ;
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Lepeintre aîné^ le Soldat laboureur ; Odry, l'illustre Bilboquet des Saltimbanques ; Vernet, Prosper et Vincent^ Phœbus, Mathias l'invalide ; Serinet de Ma femme et mon parapluie et Monsieur Gaspard du Père de la débutante ; Lafond, la Croix d'or et le Chevalier du guet ; Arnal, Riche d' amour ^ le Supplice de Tantale^ Un Monsieur qui prend la mouche ; enfin Numa, Un Ami acharné où il était excellent. Mais je pourrais me reprocher de passer sous silence un grand nombre de vaudevilles qui alimentèrent civcc succès le répertoire des Variétés.
En i836, dans un moment difficile, une détermination grave fut prise. Les Variétés à qui le rire va si bien, voulurent essayer du drame et donnèrent la première représentation de Kean, d^Alexandre Dumas, avec Frédéric Lemaître. Ce fut un succès en même temps qu'une mala-
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dresse. Frédéric n'était pas à sa place. Ce cadre étroit ne lui convenait nullement. Le vaudeville ne tarda pas à revenir à un théâtre qui lui devait une longue prospérité, et prolongea de quelques années encore une existence destinée à s'éteindre et à disparaître dans Toubli. Bientôt en effet, quelques noms à peine émergeront de ce passé pour figurer honorablement dans Thistoire du théâtre en France. J'y réclame une place pour Vernet, comédien d'un rare talent qui était la vérité même. J'ai vu Geoffroy que j'aime beaucoup, jouer au Gymnase Mathias linvalide. Il était inférieur à Vernet. Certes Geoffroy est tout à fait des premiers aujourd'hui et je crois faire là un grand et juste éloge de Vernet.
Et comment ne pas dire quelques mots de plus de ce farceur d'Odry dont le nom vivra anssi longtemps que celui du
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père Bilboquet, le sceptique et profond philosophe ? Ils sont inséparables Vun de Tautre. Que de joyeux éclats de rire quand nous avions Odry et Vernet dans les mêmes pièces, comme la Neige^ Tony, iV/'"" Gibou et M'""' Pochet, les Enragés, où la jolie voix de Jenny Colon formait un charmant appoint, et puis encore la spirituelle folie de l'Ours et le Pacha, avec Lepeintre aîné dans le rôle de Lagingeole et Brunet dans celui de Schahabaham, caractère crédule, dit la brochure du temps! Ce fut le i8 février 1820 que la première représentation en fut donnée et plus d'une fois, d'ici à bien longtemps, elle reparaîtra sur nos affiches de théâtre.
Je vis un jour Odry dans une situation fort désagréable dont il se tira habilement. On jouait pour la première fois la Voix de Duprei, monologue dit par lui et dont il était Tauteur. Au bout de quelques minutes le public s'impatiente. Odry commence une cavatine,(( Toi que j'adore »
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fait un couac: « Bon dit-il, j'ai un chat sur mon toit. » Cette plaisanterie d'un goût douteux ne plaît pas. On siffle, mais on siffle si bien qu'Odry ne peut continuer et quitte la scène. Etant à la fois auteur et acteur, il n'y avait pas pour lui d'illusion possible. La mésaventure était complète. Devant une scène vide tout naturellement on fait silence ; le public se calme et croit qu'on va baisser le rideau. Pas du tout. Derrière un œil de bœuf qui occupe le milieu de la toile de fond apparaissent les petits yeux et le nez tirbouchonné d'Odry qui dit de sa voix la plus caressante : « Eh bien ! êtes-vous toujours méchants ? » Et le public de rire et d'applaudir. Odry reprend son monologue qu'il mène sans nouvel encombre jusqu'à la fin.
Vers 1864 les Variétés abandonnèrent définitivement le vaudeville et se livrèrent, corps et âme à l'opérette. OflFenbach
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prit en maître ou plutôt en maestro, possession de la maison où entrèrent triomphalement la Belle Hélène^ Barbe- Bleu et la Grande Duchesse de Gérolstein. Nous en parlons plus loin au chapitre où il est exclusivement question de rOpérette.
En faisant une revue rapide du temps où le vaudeville fleurissait au Théâtre des Variétés, je n ai presque rien dit des auteurs à qui revient une forte part de cette prospérité. Elle s'est rarement démentie pendant plus d'un demi-siècle et c'est Désaugiers qui, avec son inépuisable gaieté, a donné Télan. Sewrin, Merle, Théaulon, Duvert, Dumersan, Brazier, Varin, Carmouche Tont suivi à diverses distances et avec plus ou moins de succès. Le plus grand nombre de pièces appartient à Brazier et Dumersan. Ainsi Brazier en a fait jouer cent vingt-
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cinq dont près de cinquante en collaboration avec Dumersan, numismate distingué en même temps qu auteur dramatique des plus féconds. j-y-jo
Dumersan, né en 1870 au château de Castelnau dans le Berry, descendait d'une famille noble de Bretagne. Attaché en 1795 au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, il publia des ouvrages scientifiques, fit des romans et surtout du théâtre. Son répertoire se compose de 238 pièces pour la plupart en collaboration. L'un de ses meilleurs titres est d'avoir collaboré avec Varin pour les Saltimbanques, Je serais tenté de croire que la part de Varin fut la plus forte. Il y a en efi'et dans cette comédie boufi'onne une foule de mots venus à merveille, et Varin excellait à trouver le mot. Il faut dire qu il mettait à sa recherche une rare conscience et une grande opiniâtreté. On le voyait venir au café des Variétés, s'asseoir dans un coin et rester, pendant deux heures, sombre, immobile et silen-
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deux. Il cherchait un mot, et ne quittait la place que quand il le tenait et qu'il l'avait travaillé, retourné, enchâssé, mis en relief pour en tirer tout l'effet. Varin eut, comme Duvert, la spécialité du mot. Voyez les Saltimbanques^ le Docteur Chiendent, une Passion^ le Caporal et la Payse ^ ou bien encore la Rue de la Lune où le soleil ne paraît jamais, nous disait-il, dans la crainte d'y rencontrer son épouse.
Deux théâtres ont Joué encore des vaudevilles jusqu'en 1860 environ, le Gymnase et le Palais-Royal. Parlons d'abord du Gymnase qui se présente le premier en date. Il ouvrit le 22 décembre 1820. Enfermé dans les limites d'un privilège qui eut rendu toute exploitation impossible, le directeur, Delestre Poirson, sut en éluder les conditions en se plaçant sous la protection de S. A. R. la Duchesse de Berry. Deux ans après le Gymnase
prit le nom de Théâtre de Madame qu'il garda jusqu'à la Révolution de Juillet.
Ce fut répoque de sa plus grande prospérité. Avec trois pièces en un acte on faisait salle comble et pendant les huit dernières années de la Restauration la vogue resta fidèle à cet heureux théâtre qu on appelait le boudoir ou bien encore la bonbonnière du boulevard Bonne- Nouvelle. La plus grande partie de cette vogue fut due au talent si justement aimé de Scribe qui, sur les 35o pièces qu'il fit représenter, en donna plus de 200 au Gymnase. Aussi est-il permis de dire que, si le Gymnase porta pendant huit ans le titre de Théâtre de Madame, il fut, en réalité, pendant près de trente ans le théâtre de Scribe. Un cadre un peu étroit convenait parfaitement à l'auteur du Diplomate^ des Premières Amours et de la Demoiselle à marier^ et la petite scène du Gymnase a plus contribué peut-être à illustrer son nom que l'Opéra, FOpéra Comique et même le Théâtre-Français.
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La troupe du Gymnase eut dès Touverture Perlet et Bernard Léon. Perlet, gendre de Tiercelin et premier prix du Conservatoire, débuta dans le rôle de Rigaudin de la Maison en loterie. Comédien très fin, un peu froid, se grimant à merveille, il plut beaucoup tout d'abord et ne tarda pas à faire recette. Bientôt les renforts survinrent. Ce fut la petite Léontine Fay, un enfant prodige, puis Gontier, M'"' Théodore, Déjazet, Jenny Vertpré, M""* Allan, Ferville, Numa, Legrand, Paul et Allan. Nous arrivons ainsi à la fin de la Restauration et nous allons parcourir rapidement cette brillante période pendant laquelle la comédie-vaudeville obtint ses plus beaux succès.
La liste serait longue et nous devons nous borner à citer quelques pièces seulement, l'Héritière^ le Charlatanisme^ le
Secrétaire et le Cuisinier^ le Diplomate^ la Demoiselle à marier^ le Mariage de raison, la Quarantaine^ les Premières A7nours^ Partie et Revanche^ Malvina, le Plus beau jour de la vie^ la Seconde année. Simple histoire, Louise ou la Réparation, Avant, Pendant et Après.
Toutes ces pièces sont de Scribe qui les a faites en collaboration avec Germain Delavigne, Mélesville, Mazères, Varner, Bayard et de Rougemont. Il faut excepter Malvina ou Un Mariage d'inclination qui est de Scribe seul. Mais combien Scribe et ses collaborateurs ont été secondés par les excellents artistes que je viens de nommer !
Perlet avait ses meilleurs rôles dans le Comédien d'Etampe, le Gastronome sans argent, l'Artiste, le Landau, le Secrétaire et le Cuisinier, J'ai vu peu de comédiens produire autant d'effet et tenir
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aussi bien son public. Sans avoir la moindre prétention à occuper Temploi de baryton-ténor^ il chantait assez habilement pour aborder de grands morceaux d'opéra comique et faisait applaudir à plusieurs reprises dans le Secrétaire et le Cuisinier le rondo de Joconde avec les paroles suivantes que je place ici, parce qu'elles donnent la note du temps et sont d'un tour facile et de belle humeur :
Partout on connaît le mérite De mes soufflés, de mes salmis ; Et Cuisinier cosmopohte, Travaillant pour tous les pays, Léger en cuisine française Profond dans la cuisine Anglaise, Partout j'ai changé mes ragoûts Selon Tappétit et les goûts, Mais quelle injustice profonde !
Le génie, hélas ! reste à jeun ; J'ai, dans mon talent peu commun, Fait des dîners pour tout le monde Et je n'en puis pas trouver un !
Quoi ! votre fierté me rejette !
Quoi ! votre mémoire est muette !
Vous que mon mérite a lance's,
Vous tous qu'aux honneurs j'ai poussés!
Vous surtout qu'avec la fourchette
Sur le Parnasse j'ai placés !
C'est une honte pour notre art
De vouloir me mettre à l'écart ;
Car Partout on connaît le mérite De mes soufflés, de mes salmis, etc. etc. CANTABILE Heureux cent fois le cuisinier vulgaire Qui, loin des cours que je veux oublier. Poursuit en paix sa modeste carrière.
Et fait sauter, chez quelque bon rentier. L'humble omelette et l'anse du panier ! Que dis-je ! et quelle erreur nouvelle ! Moi qu'en tous lieux on appelle Le César de la béchamelle Et l'Alexandre du rosbif!
Invoquons mon génie actif; Reprenons cet air insolent, Noble apanage du talent ;
Car Partout on connaît le mérite De mes soufflés, de mes salmis, etc. etc.
Le Théâtre Français voulut avoir Perlet, et fit valoir le droit qu'il avait alors, de
prendre dans les théâtres secondaires les sujets qui lui convenaient. Pernet résis':a et plutôt que de céder préféra quitter la France. Il alla donner des représentations en Angleterre et renonça définitivement au théâtre en 1828. Il était riche pour ce temps-là et avait une faible santé.
Bernard Léon était un bon gros comique qui avait la gaieté naturelle, la meilleure de toutes au théâtre. Il avait fait ses preuves au Vaudeville et était parfaitement placé dans les rôles habillés, ce qui, ainsi que nous Tavons dit, est assez rare chez les comiques. Pourquoi ne donnerai-je pas encore place a un rondo que Bernard Léon chantait avec beaucoup de verve dans le Coiffeur et le Perruquier ? C'est sur Tair des Comédiens. Mais qui connaît aujourd'hui l'air des Comédiens} C'était pour la fin
d'une scène un air de sortie. Il y en avait beaucoup alors, sans compter la valse de Robin des Bois dont on a fait un usage immodéré. Après tout l'air ou plutôt, pour employer le mot technique, le timbre des Comédiens valait bien^ ma foi, les plus jolis motifs de MM. Jonas, Serpette, Vasseur et compagnie :
Jours fortunés, jours d'honneur et de gloire, Vous n"'étes plus.... Mais à mon triste cœur, Tant qu^il battra, votre douce mémoire Viendra toujours rappeler le bonheur
Au temps jadis, la poudre qui m^est chère Dans tous les rangs brillait avec éclat; Elle parait Pélégant militaire, Le jeune abbé, le grave magistrat,
Il m'en souvient! dans ma simple boutique Soir et matin se pressaient les chalands Et sur leur chef, arrosé d^huile antique. Je bâtissais d'énormes- catagans.
Dans tout Paris, dans toute la banlieue Mon coup de peigne était alors cité Quand je faisais une barbe, une queue, J'ai vu souvent le passant arrêté.
Adieu la gloire, adieu les honoraires ! Tout est détruit! nos indignes enfants Ont me'connu les leçons de leurs pères Et de notre art sapé les fondements.
La catacoua s'est, hélas ! écroulée, Ils ont coupé les ailes de pigeons; Et du boudoir la pommade exilée Se réfugie au dos des postillons.
Ma vieille enseigne est un vrai simulacre! J'ai vu s'enfuir tous les gens du bon ton; Heureux eneore lorsqu^un cocher de fiacre A mon rasoir vient livrer son menton!
Jours fortunés, jours d'honneur et de gloire. Vous n'êtes plus ! mais à mon triste cœur, Tant qu'il battra, votre douce mémoire Viendra toujours rappeler le bonheur.
Jamais théâtre n'a présenté un ensemble plus complet que le Gymnase, à cette florissante époque oii il porta le titre de Théâtre de Madame. Je citerai seulement l'Héritière, jouée par Gonthier, Ferville
iM"* Théodore ; les Premières Amours par Gonthier, Legrand et Jenny Vertpré ;
le Mariage de raison par Gonthier, Ferville, Numa, Paul, Léontine Fay et Jenny Vertpré, ou bien encore Malvina par Ferville, Paul, Allan, Julienne et Léontine Fay, qui fut depuis M'"" Volnys.
C^était aussi l'âge d'or du couplet ; non pas que j'en prenne la défense ; il appartient trop au convenu. On ne peut prétendre avoir en scène des personnages vrais, quand on leur fait' chanter des couplets. Voyez-vous dans un moment pathétique Tacteur cessant de parler pour exprimer sur Tair de la Sentinelle la passion qui Tagite et Tentraine ! Non, le couplet est incompatible avec la Comédie, bien qu'une foule de pièces portent le titre de comédie-vaudeville. Mais enfin le couplet était alors à la mode. Il y en avait de charmants dans les pièces de Scribe et une remarque à faire, c'est que les plus jolis, mis en prose, ne signifient plus rien. Le couplet est intraduisible et je désire en donner deux exemples seulement. J'en trouverais mille !
Ainsi dans le Diplomate, une des plus ingénieuses pièces de Scribe, .voici un couplet qui en 1827 était applaudi et redemandé :
J'aime le bal, le brait et la musique ! Est-il un temps qui soit mieux employé? Les noirs chagrins, les soins, la politique, Tout dans un bal est bientôt oublié.
Un bal vaut seul un traité d'alliance ; Je formerais, si j'étais souverain.
Tous mes sujets en une contredanse, Pour les forcer à se donner la main.
Mettez cela en prose; faites dire à votre jeune premier: « J'aime le bal et je ne (( connais pas de meilleur traité d'alliance. « Si j'étais souverain, je réunirais tous ce mes sujets en une contredanse, pour « les obligera se donner la main. » Cela serait tout simplement long, et sans esprit. Le public ne sourirait même pas.
Autre exemple. C'est dans Malvina.
Marie, une aimable jeune fille, dit le couplet suivant:
Pour jamais sortir de ma sphère,
Je n'ai pas assez de talents ;
C'est pour cela qu'il me faudrait, ma chère,
Un mari comme je Fentends,
Qui, me comprenant tout de suite.
Se contentât d'être chéri,
Et voulut bien prendre pour du me'rite.
Tout l'amour que j'aurais pour lui.
Ne trouvez-vous pas ce couplet gracieux et touchant ? Ne voyez-vous pas là l'expression d'un cœur aimant heureusement traduite? Eh bien^ en prose, Teffet, sans disparaître entièrement, serait amoindri de beaucoup. Il n'y aurait plus qu'une phrase de dialogue qui risquerait fort de passer inaperçue.
Donc le couplet avait du bon; le couplet avait sa valeur propre et remplaçait souvent le parler avec avantage. Toutefois je ne saurais blâmer le public d'à-présent de n'en plus vouloir et, pour cette excellente raison qui prime toutes les autres, nos auteurs dramatiques d'y avoir renoncé.
Après la révolution de Juillet le Théâtre de Madame redevint le Gymnase dramatique. BouflFé y entra en i83i. Presque toutes les créations de ce comédien remarquable ont laissé des souvenirs, entre autres le Bouffon du Prince^ Pauvre Jacques, Michel Perrin, la Fille de l'avare^ les Vieux Péchés^ les Enfants de îroupe et le Gamin de Paris. Ces pièces eurent un nombre considérable de représentations et furent souvent reprises. Une part du succès revient à Eugénie Sauvage dans la Fille de l'avare et le Gamin de Paris et plus encore à Jenny Vertpré qui était charmante dans les Vieux Péchés.
Bouffé était très aimé du public et le méritait. Il laisse un nom qui restera. Pourtant, tout en rendant justice à ses qualités, j'avoue que je supportais mal ses défauts. Je le trouvais soigneux du détail à Texcès. Avec ses exclamations admiratives et infiniment trop répétées pour du bon pain
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blanc : « Ah quel beau pain ! comme il est blanc ! — Fais donc voir, cher enfant du bon Dieu ; — et comme il sent bon, hein ! — On ne m'en donne jamais comme ça ! » — Avec ses lamentations qui n'en finissaient paS;, lorsque dans Pauvre Jacques il lui fallait se séparer de son piano, il allongeait si bien les rôles qu'un acte durait un bon quart d'heure de plus. Il donnait dans le tatillonnage et la sensiblerie. On en plaisantait bien un peu. Pour parler d'une scène émouvante dans telle ou telle pièce, on disait qu'on y vendait son piano et je me souviens d'une spirituelle méchanceté d'Auguste Lireux: « Bouffé, (( nous disait-il, c'est un paquet de ficelles <( trempées de larmes. » xMaisje me souviens aussi qu'un soir, dans les dernières années qu'il a passées au théâtre^, je l'ai vu jouer admirablement le père Grandet de la Fille de l'avare. Il fit un grand effet et toute la salle le rappela après le premier acte. Il y avait peu de monde. Ce n'en était que plus glorieux pour lui; car rien n'est plus
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difficile que d'exciter Tenthousiasmedans une salle à moitié vide.
Parmi les pièces qui ont eu le plus de succès dans la période de i83o à 1840 il est juste de citer les Malheurs diin amant heureux^ deux actes, de Scribe seul (i833). Le premier acte est un chef-d'œuvre et était joué avec un merveilleux ensemble par Xuma, Ferville, Paul, Allan, M'**^ Volnys ^L Allan. Malheureusement le second acte ne vaut pas le premier.
En i835 M'"° Volnys quitta le Gymnase pour débuter aux Français dans le Don Juan d'Autriche de Casimir Delavigne.
Deux ans plus tard, eut lieu le début de Rachel dans la Vendéenne. Son séjour au Gymnase fut de courte durée et passa inaperçu.
Vers 1840,1e directeur, Delestre Poirson -j brouilla avec la Société des auteurs dra-
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matiques qui mit le Gymnase en interdit ; ce qui veut dire qu'aucune pièce, ancienne ou nouvelle, d'un auteur faisant partie de la Société ne pouvait y être représentée. Delestre Poirson soutint pendant plus d'une année cette lutte inégale. Il eut recours à quelques jeunes auteurs peu expérimentés, qui n'étaient pas de force à maintenir un théâtre comme le Gymnase, La tâche était trop lourde. Peu à peu le public s'éloigna. Les recettes étaient presque nulles et Delestre Poirson fatigué de perdre de Targent, céda son théâtre à M. Lemoine Montigny à qui M. Koning vient de succéder.
Il est à remarquer que le Gymnase depuis son ouverture^ n'a guère eu que deux directeurs et j'ajouterai qu'il ne s'en est pas plus mal porté, bien au contraire.
M. Montigny, en prenant possession du Gymnase s'empressa de traiter avec la Société des auteurs dramatiques. Il recon-
naissait là une puissance qui représente la loi du plus fort. Dura lex! s'écrient les directeurs. Mais, si la Société des auteurs dramatiques fondée en 1829 et fortement organisée, laisse voir dans ses statuts un esprit autoritaire et parfois même un peu despotique, elle n'en mérite pas moins une place élevée dans Thistoire du théâtre de notre temps. Ses volontés sont impérieuses, c'est vrai; auteurs et directeurs doivent s'y soumettre; mais elle prétend, avec raison, je crois, que c'est dans l'intérêt de tous. Cest Tordre, c'est la règle, c'est l'unité, trois conditions qui assurent le succès de toute entreprise et de toute institution. Après avoir fixé des droits largement rémunérateurs, la Société défend aux auteurs, sous peine d'exclusion, deconsentir à un rabais quelconque. N'a-t-elle pas cent fois raison ? En les maintenant dans des limites rigoureusement tracées, elle assure d'honorables moyens d'existence à tous et sauvegarde leur dignité professionnelle. Sans cette tutelle qui veille,
sans ces prescriptions sévères, combien ne verrait-on pas de compromis fâcheux, de regrettables concessions que ferait faire un besoin momentané d'argent? Dans un moment difBcile on donnerait pour 5oo fr. une pièce qui peut-être en rapporterait dix mille et c'est ainsi que le talent même ne saurait préserver de la gêne et de la misère.
Que se passait-il, en effet, avant que la Société des auteurs dramatiques fut fondée ? On livrait une pièce à un directeur pour une somme une fois payée: c'était souvent peu de chose; le prix de la carte à payer au restaurant voisin. On faisait de la collaboration, en sablant le Champagne^ comme on disait alors. Je lis dans rintéressante histoire des petits théâtres de Brazier, que bien des pièces ont pris naissance au ca^é des Cruches, rue Saint- Louis-St-Honoré. Les vaudevilistes de ce temps avaient choisi là une singulière enseigne. N'ai-je pas entendu dire qu'après un déjeuner chez Borel, au Rocher de
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Cancale, Désaugiers avait donné aux Variétés le Dîner de Madelon pour 200 fr. Or, ce simple et gai vaudeville aurait rapporté cent fois plus, si les droits que les auteurs touchent depuis 1829 lui avaient été appliqués.
J'ai fait une biographie de Mague St- Aubin, auteur-acteur qui, vers la fin du siècle dernier, a fait plus de 60 pièces pour les petits théâtres de Paris, et qui a fini par être écrivain pubic et par mourir à Bicêtre en 1822.
« Eh bien, disais-je en finissant, si la a société des auteurs dramatiques avait a existé alors, à peu près organisée com- « me elle l'est aujourd'hui, Mague St- (( Aubin , au lieu de finir misérablement « sa vie dans un hospice, aurait sans nul « doute acquis une grande aisance, et « peut-être même une importante fortu- « ne. Il eut le tort de naître un dcmi-siè- « cle trop tôt. »
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Les beaux jours de la Comédie-Vaudeville étaient passés et la direction de M. Montigny compta plusieurs anr.ées médiocres et même difficiles jusqu'au moment où les grandes pièces sans couplets s'emparèrent de la scène du Gymnase.
Geoffroy, Achard, Gil-Pérès, égayèrent le répertoire avec quelques petits actes insignifiants; cela ne * suffisait pas pour faire recette.
En 1843, une jeune fille qui avait eu d^s succès en province dans une troupe que son père dirigeait, fut engagéepar M. Montigny sur la recommandation de Bayard. C'était Rose Chéri. Ses débuts ne furent pas remarqués. Personne n'y fit attention. Un an .se passa ainsi. Elle allait tristement retourner en province, lorsqu'un soir remplaçant à l'improviste Nathalie dans Une Jeunesse orageuse^ elle fut très vivement applaudie et rappelée plusieurs fois. Cette heureuse
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soirée fut le point de départ d'une brillante carrière dramatique. En 1847, M. Montigny Tépousa, Mais elle conserva son nom de Rose Chéri que le public avait adopté.
De nombreuses et importantes créations la placèrent bien'iôt au premier rang. Je citerai Philiberte^ Clarisse-Harlow, Diane de Lys, le Mariage de Victorine, le Demi inonde, le Gendre de M. Poirier, le Fils naturel, les Pattes de mouches, Âf'"*' de Cérigny, le Piano de Berthe et j'en pourrais citer encore. A peine jolie, elle était bien plus, elle était charmante. Jamais elle ne forçait Teffct, mcme dans les situations les plus dramatiques, et, comme qualités exquises, la distinction la plus parfaite, le goût le plus pur dominaient dans son jeu. Victime de son dévouement maternel, elle mourut en 1861 en ne voulant pas quitter. un seul instant son fils atteint d'une angine couenneuse. L'enfant fut sauvé, mais la mère mourut.
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Le touchant souvenir de Rose Chéri m'a fait interrompre Tordre chronologique que j'ai désiré suivre dans ce tableau du théâtre de notre temps.
La Révolution de 1848 fut une rude épreuve pour le Gymnase. Il en sortit avec honneur et Rose Chéri vendit ses diamants pour aider son mari à payer le personnel du théâtre.
Quelques pièces réactionnaires* eurent du succès, entre autres, le Bourgeois de Paris^ vaudeville en trois actes de Dumanoir et Clairville.
Un peu après Un Fils de famille^ 3 actes, de Bayard fut très bien accueilli. On y comptait peu. Bayard était furieux contre le directeur qui avait ajourné la pièce pour faire place au Mariage de Victori^ie, de Gœrges Sand. Ce fut tout bénéfice pour Bayard. En effet Un Fils de famille qui devait être joué en plein été, aurait probablement attiré peu de monde et serait
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vite tombé dans l'oubli. Au contraire, grâce à un retard imprévu, la pièce fut donnée en bonne saison, fit de l'argent et resta au répertoire.
Je me souviens, à ce sujet, des vives protestations de quelques vieux généraux que je voyais alors à mon cercle, et qui prétendaient qu'on n'aurait pas dû laisser jouer Un Fils de famille, parce que la discipline y est tournée en moquerie. Il est vrai que Bressant, le fils de famille, faisait de Lafontaine, son colonel, un personnage parfaitement ridicule. Au théâtre cela peut passer, mais au régiment, c'est autre chose et mes braves collègues du cercle des Arts ne s'indignaient pas tout à fait sans raison. Quant à ce bon public, il était enchanté; il trouvait tout simple qu'un brigadier bafouât son colonel. Le contraire lui aurait déplu.
Enfin les grosses recettes revinrent et pour longtemps avec le puissant concours
d'Emile Augier^ de Dumas fils et de Sardou. Ce fut autant de triomphes pour Rose Chéri. Mais si elle contribua beaucoup à la fortune du Gymnase, ajoutons qu'elle fut très bien secondée. J'ai nommé dans le deuxième chapitre la Comédie la plupart des comédiens distingués qui créèrent les rôles du Fils naturel, du Gendre de M'' Poirier et du Demi-Monde. J'ai dit que ces œuvres remarquables n'avaient pas été mieux jouées aux Français qu'au Gymnase et c'était porter bien haut l'éloge. Eh bien, je dirais plus encore, si je ne me défiais un peu de mes souvenirs, je dirais qu'elles ont été mieux jouées au Gymnase qu'aux Français. Quelle est donc la sociétaire de la Comédie Française qui s'est montrée supérieure à Rose Chéri dans la baronne d'Ange? Ce n'est certainement pas M'^"" Croizette. Et Adolphe Dupuis dans Olivier de Jalin ? et Geoffroy dans Aristide Fressard ? Je préfère Got à Lesueur dans le bonhomme Poirier. Mais sur ce point j'ai rencontré bien des opinions contraires à
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la mienne. Dans cette période de i85i à 1 86 1 le Gymnase ne fut pas moins florissant que l'avait été le Théâtre de Madame.
De nombreux et honorables succès signalèrent les années qui suivirent. Je me contenterai d'en citer quelquesuns; Montjoie^ 5 actes^ d'Octave Feuillet, avec Lafond ; les Vieux Garçons et Nos Bons Villageois, de Sardou; les Idées de J/'"'' Aubray, d'Alex. Dumas fils; le Voyage de M. Perrichon, d'Eugène Labiche^ avec l'excellent Geoffroy.
Le Voyage de M. Perrichon^ une des meilleures comédies de notre temps, avait été fort négligemment traité par M. Montigny. A la vingtième représentation on donnait la pièce en dernier^ à lo heures 1/2, pour finir le spectacle. C'était la sacrifier. Après avoir été demandée par M. Perrin^ administrateur du Théâtre Français, qui la garda cinq ou six ans sans la jouer, elle a passé dernièrement à TOdéon où elle a été jouée deux cents fois de suite.
N'oublions pas Froufrou, jolie comédie d'Henri Meilhac, où Aimée Desclée, la seule et vraie Froufrou, morte jeune encore^ a laissé un souvenir durable et des regrets bien mérités.
Depuis quelques temps déjà le Gymnase semble ne plus avoir de genre déterminé. La troupe est faible et ses beaux jours sont passés. Le public l'abandonne. Puisse-t-il trouver bientôt la voie qui doit le lui ramener !
Nous avons quitté depuis trop longtemps le terrain du vaudeville qui fait l'objet de ce sixième chapitre. Rentrons-y gaiement en parlant du Palais-Royal. Non pas que le couplet y ait vécu plus longtemps que chez ses concurrents. Ce joyeux théâtre a dû y renoncer; mais il est resté gai^ Dieu merci, et si le flon-flon a cessé de s'y faire entendre, le rire et la bonne hu-
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meur n'y ont rien perdu. Le répertoire de Labiche est là pour le prouver.
Il nous faut prendre les choses de plus haut et parler d'abord des vingt années pendant lesquelles a régné le couplet.
Le Théâtre du Palais-Royal ouvrit le 6 juin i83i, sous la direction de Dormeuil et Charles Poirson^ le frère de Delestre Poirson. Son étoile fut constamment heureuse. Que de bonnes folies y ont été représentées et combien d'excellents comiques y ont payé une large part à Tamusement du public! Samson et Régnier contribuèrerit à ses premiers succès; puis survinrent Sainville^ Alcide'Tousez, Levassor, Achard, Leménil, Potier pendant quelques temps, RaveL Grassot, Lhéritier^ Hyacinthe, Arnal, Amant; plus tard Brasseur et Lassouche; enfin l'un de nos meilleurs comédiens^ Geoffroy, qui en 1862 quitta le Gymnase pour le Palais-Royal.
Là^ par exemple, les actrices représentent parfaitement le sexe faible^ je ne voudrais pas dire dans toute l'acception du mot.
La beauté y a souvent tenu lieu de talent. Il en est pourtant quelques-unes qui auraient pu se passer d'être jolies. Je ne parle pas de la bonne M"''' Thierret qui n'a jamais eu de prétention à la beauté et je place bien au-dessus de toutes, la spirituelle comédienne qui a su dépasser rage où la retraite s'impose^, sans cesser d'émerveiller le public. J'ai nommé Virginie Déjazet.
Née en 1797, Virginie Déjazet débuta à 6 ans dans Fanchon toute seule, au théâtre des jeunes comédiens, boulevard des Capucines, puis aux Variétés dans Quinze Ans d'absence de Merle et Brazier et dans les Petits Braconniers. Après avoir parcouru la province et fait les délices de Lyon et de Bordeaux^ elle vint en 1821 au Gymnase où je me souviens de l'avoir vue dans la Fajitille normande avec Bernard Léon et dans Le plus beau jour de la vie avec Numa. Elle fît ensuite un séjour de
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quelques années au Théâtre des Nouveautés, puis entra en i83i au Palais-Royal. Ce fut là qu'elle obtint ses plus beaux succès. Je citerai entre autres, Vert-Vert, Frétillon. Un scandale de Duvert et Lauzanne et trois pièces de Bayard et Dunianoir, Indiana et Charlemagne^ Les premières armes de Richelieu et le Vicomte de Létorières.
On peut dire qu à partir de 1848 et pendant vingt cinq années au moins le Palais- Royal fut le théâtre d'Eugène Labiche. Je compte plus de soixante-quinze joyeuses pièces qui ont été représentées^ presque toutes avec beaucoup de succès et dont quelques unes resteront longtemps encore au répertoire pour faire rire ceux qui viendront après nous. On y trouve cette franche gaieté que le temps ne vieillit pas. Je ne puis énumérer une liste qui^ avec les citations et des commentaires formerait bien vite un volume entier. Remarquons
en passant que ce volume n'aurait, à coup sûr, rien d'ennuyeux.
Embrassons-nous, Folleville, Un jeune homme pressé, le Chapeau de paille d'Italie Mon Isménie^ la Perle de la Cannebière, la Cagnotte, CeWnare le bien aimé, Le plus heureux des trois, la Commode de Victorine, Les Jj sols de AI, Montaudoin, la Grammaire, quelle suite interminable d'éclats de rire et comme cela met l'esprit en belle humeur et fait bien à la santé ! « N'oubliez pas^ je vous prie, de remercier de ma part votre ami Labiche des bonnes soirées que je lui dois, me disait un jour un de mes collègues du Cercle des arts. » Ce témoignage de reconnaissance me plait. Ce n'est que justice et, pour moi, je ne me contente pas d'admirer Molière. Je l'aime peut-être plus encore que je ne l'admire poi:r toutes les heures agréables, instructives, fortifiantes que, tant de fois dans ma vie, j^'ai passées à lire ses chefsd'œuvre et à les voir représenter.
Eh bien, Labiche est de la famille de
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Molière. On l'a dit cent fois et^ à mon avis, on a eu raison de le dire. Parmi les auteurs comiques de notre temps il occupe une des premières places, sinon la première. Où la supériorité de Labiche me parait évidente, c'est dans la façon dont il fait parler ses personnages. Mieux que personne^ il trouve à point le mot de situation et sait donner au dialogue Taccent soutenu qu'exige le théâtre, sans laisser voir la recherche de Teffet et sans jamais s'écarter du naturel et de la vérité.
Les pièces que nous aurions encore à citer en dehors du répertoire de Labiche n'ont aucun rapport avec le titre de ce sixième chapitre. Quelques-unes sont de charmantes comédies signées de noms que le succès a suivis partout, le Roi Candaiile, le Réveillon, la Boule à' Henn Meilhac, Gavaiid^ Minard et 0% et le Panache de Gondinet. On peut y ajouter
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les Jocrisses de l'amour dont j'ai déjà dit un mot.
Et maintenant, pour finir, parlons de la troupe du Palais-Royal qui a presque toujours possédé les meilleurs comiques de Paris. Ne serait-il pas juste de rappeler quelques rôles de ces gais comédiens dont je me suis contenté de dire les noms?
Donnons leur un souvenir qui leur est bien dû.
Quel bon éclat de rire que Sainville ! Quelle verve et que sa gaieté fantaisiste était ent rainante dans VAlmanach des 2 S mille adresses. Père et Portier, le Tigre du Bengale, V Omelette fantastique, le Misanthrope et l'Auvergnat, Mon Isménie, les Manchettes d'un Vilain^ Embrassonsnous^ Follevile, la Femme qui perd ses jarretières, une bien amusante folie, Actéon et le centaure Chiron, où Alcide Tousez lui disait si bien : « Mon pauvre Chiron, il y a des moments où c'est votre train de derrière qui domine dans
VOS raisonnements, » Un jeune homme pressé^ Soufflei-moi dans l'œil, et bien d'autres qui rempliraient une page entière!
Alcide Tousez était un acteur plein de naturel et fort aimé du public. Il ne chargeait pas, qualité rare chez les comiques, et les auteurs le goûtaient beaucoup. Il servit souvent d'excellent compère à Sainville et était très amusant dans la Sœur de Jocrisse,
Achard, joyeux comédien et chanteur agréable, seconda bien Déjazet dans Indiana et Charlemagne et la Maîtresse de langues. Il était très bon, ainsi que Léménil, dans Bruno le filew\ des frères Cognard.
On n'a pas tout à fait oublié Amant, une bonne ganache, l'oncle Vésinet du Chapeau de paille d'Italie. C'est lui qui dans Edgard et sa bonne disait à Ravel perché sur une échelle pour accrocher des rideaux par ordre de Florestine : « Où est- « il, ce cher Edgard Baudeloche.... Tiens, a qu'est-ce que vous faites là ? — Je
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(X souffre tant, lui répondait Ravel en se (( prenant la mâchoire, que je ne sais où (( me mettre ! » Dans les Dames de Montenfriche Amant était très drôle et .tout enchanté d'avoir acheté pour quatorze francs un autographe de Don Quichotte.
Enfin nous avons encore à rappeler Grassot^ le père Nonancourt du Chapeau de paille d'Italie, s'écriant de sa voix toujours enrouée: « Mon gendre, tout est « rompu!... vous vous conduisez comme un paltoquet. » et Ravel si amusant dans le Caporal et la Payse ^ spirituel et fin dans Un Monsieur qui suit les femmes, de Th. Barrière et Decourcelle, une des plus jolies pièces du répertoire du Palais-Royal.
Aujourdliui, en Tan de grâce 1880, Geoffroy et Lhéritier, qui s'est mis sur le tard à avoir beaucoup de talent, se tiennent vaillamment en tête de la troupe. Mais elle a fait des pertes sensibles. Avec quel ensemble et quel irrésistible entrain a été menée près de cinq cents fois la Cagnotte depuis la première scène jusqu'à la der-
nièreî II n'en est pas tout à fait de même à présent; et puis les gros succès n'arrivent plus et l'on peut craindre que les beaux jours du Palais-Royal ne soient passés.
Cela serait très fâcheux. Car c'est un théâtre qui a plus de valeur qu'on ne pense généralement, et bien des fois la bonne comédie a passé par là.