CHAPITRE IX La Féerie
Théophile Gautier écrivait de sa pkime d'or : « J'aime les féeries. Pour quelques « instants elles enlèvent aux arides et (( prosaïques soucis de la réalité, les âmes (( fatiguées d'une longue vie monotone ; (( elles font comme une trouée d'azur (( dans la pâle existence moderne et ou- (( vrent des perspectives d'idéal — idéal (( matériel, si Ton peut accoupler ces « deux mots — qui reculent l'horizon (c borné où le regard se brise. »
Tout cela est vrai et bien dit. La féerie en effet répond avec tout le charme d'une fantaisie enjouée à cette curiosité ardente qui, au delà de la froide raison, nous pousse à la recherche des mondes inconnus. Sans doute nous ne croyons pas aux fées; mais nous avons
tous un bon nombre de menues croyances qui ne sont pas mieux fondées. Voyez au jeu, par exemple ! Que d'idées singulières fait naître le désir de gagner ! Dans les Trente Millions de Gladiator^ une amusante folie de Labiche, les deux principaux personnages font une partie d'écarté. L'un, pour avoir la chance de son côté^ ote une manche de son habit, Tautre met ses souliers sur la table. C'est une charge, direz-vous^ et peut-être ne la trouvezvous pas bonne ; c'est possible ; mais elle repose sur une observation vraie.
La féerie remonte au siècle de Louis XIV. L'Armide de Quinault est un opéraféerie. Au xviif siècle nous avons la Fée Urgèle, la Belle Arsène^ Zémire et A{or et au xix'' plusieurs opéras et ballets qui sont du domaine de la féerie^ entre autres Aladin^ ou la Lampe inerveilleuse^ la Belle au bois dormant , la Filleule des Fées. Mais dans ces diflférents
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ouvrages la féerie est primée par le chant, la danse et la musique et ne fait que fournir le sujet. Les pièces qui sont de véritables féeries, comme nous l'entendons aujourd'hui, appartiennent à notre temps et la première date du premier Empire ; c'est le Pied de Mouton^ de Martainville (1807).^
Depuis, un grand nombre de féeries ont été représentées à la Porte-Saint-Martin^ au théâtre du Cirque Olympique, à la Gaîté, aux Variétés et au Théâtre du Châtelet. Voici celles qui ont eu le plus de succès :
A la Porte-Saint-Martin : Peau d'âne, 3 actes de Vanderburch ; — la Biche au bois, 4 actes des frères Gognard ; — la Belle aux cheveux d'or, 4 actes des mêmes ; — les Sept Merveilles du monde, 5 actes de Dennery ; — Cendrillon, 5 actes de Clairville.
Au théâtre du Cirque Olympique : Les Pilules du Diable, 4 actes (1839) d'Anicet Bourgeois ; — la Chatte blanche,
3 actes 22 tableaux (i 852) des frères Cognard ; — la Poudre de Perlinpinpin, 3 actes 20 tableaux (i853) des mêmes.
— Tiirlututii, chapeau pointu^ 4 actes 3o tableaux (i858) de Glairville.
A la Gaîté : Le Petit homme rouge, 4 actes de Pixérécourt et Simonin ; — les Sept Châteaux du Diable, de Dennery ; — la Poule aux œufs d'or, 5 actes de Glairville.
Aux Variétés : Les Bibelots du Diable,
3 actes de Glairville.
Au Théâtre du Ghâtelet : Paris-Revue,
4 actes (1870) de Glairville.
La féerie ne paraît pas avoir fait le moindre progrès. En fait de trucs, depuis les Pilules du Diable, c'est-à-dire depuis quarante ans, c'est toujours la môme chose. On n'a rien trouvé de nouveau.
L'imagination de nos machinistes seraitelle donc épuisée ? Les décors sont toujours
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très beaux, la mise en scène splendide et les ballets trop longs. On chante beaucoup aussi. Mais le bruit qui se fait dans les coulisses empêche d'entendre. Comme c'est le plus souvent mal chanté, le public n'y perd rien et attend patiemment. Cela traîne un peu ; il faut le temps de préparer les tableaux, les changements à vue. Acteurs et actrices ne comptent guère dans une féerie. Il y avait pourtant au théâtre du Cirque Olympique un gros bon homme qui m'amusait bien, c'était Lebel, un excellent roi de féerie^ le roi Migonnet dans la Chatte blanche^ le roi Courte-botte dans la Poudre de Perlinpinpin., le roi Mistenflute II dans Tiirlutiitii^ chapeau pointu. Je Tentends encore avec sa grosse voix qui remplissait toute la salle. Dédaigneux des nuances, il disait tout sur le même ton. Il ne décolérait pas : (( Voilà dix-sept princesses dont j'ambi- (( tionne la main, s'écriait-il avec rage, (( dans la Chatte blanche., et pas une ne (( veut de moi ! Et cependant ceux qui
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(( m'entourent me trouvent très bien. Il u est vrai que s'ils s'avisaient de me « trouver mal, ils s'en trouveraient moins « bien. » Et plus loin : « Où est Tambas- « sadeur ? »
Le prince Fidèle, s'inclinant : « Sire.... x
Le roi Migonnet : a C'est toi, jeune « Marmouzet. Eh bien, explique-toi....
(( que me veut cet idiot de Matapa ?
Le prince Fidèle ; « Sire, le roi mon « maître n'est point un idiot.
Migonnet : « Ça dépend de la manière « de voir.... »
Lebel était réellement d'un naturel parfait et d'une brutalité fort drôle dans ce rôle du roi Migonnet. Aimé du public, il ne fut cependant pas apprécié comme il le méritait. Pour moi, peu de comiques m'ont fait aussi franchement rire que Lebel. Mais qui donc s'en souvient aujourd'hui !
La féerie fait naturellement penser
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aux contes de Perrault. C'est curieux de voir tout ce que Charles Perrault, le frère de Claude Perrault, le grand architecte, a fourni au Théâtre. Quant il publia ses contes en 1697, sous le titre de Contes de ma mère l'Oie^ ou Histoire du temps passé, il ne pensait nullement à les mettre au théâtre et il mourut en lyoS sans que personne y eût pensé non plus. Depuis on en a fait des opéras, desballets^ des féeries, des vaudevilles et si Perrault, renouvelant l'exemple d'Abraham et de Mathusalem, vivait encore, il aurait réalisé une jolie fortune avec sa part obligée de collaboration. Ses droits d'auteur auraient certainement atteint plusieurs centaines de mille francs.
Voyez donc ! on s'est servi de huit de ses contes sur dix : Le Petit Chaperon rouge^ la Barbe-bleue, le Maître chat, ou le Chat botté, la Belle au bois dormant, Cendrillon ou la petite pantoufle de verre^ Riquet à la houppe, le Petit Poucet et Peau d'âne.
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On a fait du Petit Chaperon rouge :
Un opcra-comique, Tune des plus charmantes partitions de Boïeldieu, un mélodrame, quatre vaudevilles.
De Barbe-bleue : Un opéra-comique, de Sédaine et Grétry ; une opérette d'Offenback, un mélodrame^ un vaudeville, une pantomime.
Du Chat botté : une féerie, un mélodrame, deux vaudevilles.
De la Belle au bois donnant : un opéra-comique, de Planard et Carafa ; un ballet-féerie, de Scribe et Hérold ; un mélodrame, trois vaudevilles.
De Cendrillon : une comédie, en 5 actes^ de Th. Barrière ; un opéra comique, d'Etienne et Nicolo ; une féerie, un ballet, deux vaudevilles.
De Riquet à la houppe : un mélodrame, un vaudeville.
Du Petit-Poucet : un mélodrame, un vaudeville, en 3 actes, de Dumanoir et Clairville; une pantomime.
De Pe2u d'âne : un opéra-comique, une
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féerie, un mélodrame^, un vaudeville.
Ajoutons encore une féerie en 5 actes de Glairville et un vaudeville de Scribe sous le titre de Contes de la mère l'Oie. Ainsi voilà quarante pièces, et j'en oublie sans doute, pour lesquels Perrault aurait touché des droits d'auteur. Quelques-unes ont compté des centaines de représentations et Cendrillon à elle seule en opéra-comique, en ballets et surtout en féerie^ a dû rapporter une somme énorme. Les auteurs de notre temps en ont profité. Mais ces emprunts n'en font pas moins le plus grand honneur à Ch. Perrault. Quand il fit ses contes ingénieux, si naïfs et si spirituels à la fois, comme le Chat botté, une perle, un petit chefd'œuvre en huit pages, il ne se doutait pas du brillant avenir qui les attendait et était bien loin de croire qu'ils immortaliseraient son nom.