CHAPITRE PREMIER La Tragédie. Le Drame
Depuis le commencement du 19*" siècle, la Tragédie n'a été l'objet d\m empres- '^ement durable du public, que quand elle a eu pour interprètes des talents sunérieurs. Jusqu'en 1826, Talma vit la tbulc accourir à ses représentations. Son dernier triomphe fut le rôle de Charles
VI dans la tragédie de ce nom^ de M.
Alex. De La Ville. Il mourut peu de temps après (i). Dix ans plus tard, Rachel n'obtint pas moins de succès ; mais parmi les tragédies qui furent privées du concours de Talma ou de Rachel, il en est peu, anciennes ou nouvelles, qui aient triomphé de TindifFérence du public pour un genre qui, il faut bien le dire, appartient un peu trop aux traditions du passé.
(i) J^ai vu Talma dans presque tout son répertoire et je me souviens, comme si cela datait d^hier, de son entrée dans Britannicus, au 2"" acte :
N'en doutez pas, Burrhus, malgré ses injustices....
La marche était rapide, le geste brusque, la parole impérieuse, pleine de menace et de colère. Il y avait du sang et des supplices dans cette colère terrible de Néron. La salle entière éclatait en plusieurs salves d'applaudissements.
J'ai lu dans les mémoires du temps que c'était aussi une des plus belles entrées du grand tragédien Lekain.
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Nous pourrions citer toutefois comme de très honorables exceptions, les Vêpres siciliennes de Casimir Delavigne, qui furent données en 1819 pour la réouverture de rOdéon; Marino Faliero^ joué en 1829 à la Porte St-Martin; Louis XI ^ en i832 aux Français, et au même théâtre, les Enfants d'Edouard en i833. Ancelot eut aussi d'estimables succès avec Louis IX ''18 19) aux Français et Fiesque (1834) à rOdéon. Mais déjà dans plusieurs de ces ouvrages on voit Tintention d'ôter à la tragédie ce qu elle a de convenu, de la délivrer de ses liens trop étroits avec la tradition et de la fusionner quelque peu et sans témérité, avec le drame.
M. Lebrun fit en 1828 une tentative de ce genre qui ne fut pas heureuse.
Sa tragédie du Cid d' Andalousie ne fut jouée que quatre fois. Le souvenir du grand succès de Marie Stuart en 1820 dût adoucir ce que ce rude échec
avait de douloureux. M. Lebrun eut toutes les plus belles chances avec Marie Stuart qui est simplement une habile imitation de Schiller. Il avait eu en 1820 Talma pour le rôle de Leycester, et vingt ans plus tard le rôle de Marie Stuart plut à Rachel qui le joua souvent. L'auteur était loin de s'attendre à une si brillante reprise de sa pièce.
M"'' Elisa Rachel Félix débuta en iSSy au Gymnase dans la Vendéenne^ drame en deux actes, où elle fut peu remarquée. L'année suivante elle entra aux Français et parut pour la première fois dans les Horaces. Elle joua ensuite Emilie dans Cinna^ Hermione dans Androînaque, Roxane dans Baja{et, G^était en été et les recettes étaient très faibles. On ne dépassait guère 5oo francs avec Andromaque. Rachel avait à peine 18 ans. Ses débuts au Gymnase où elle avait joué
M""' Pinchon du Mariage de raison ne Tavaient pas mise en évidence et depuis bien longtemps la tragédie était délaissée. xMais le succès vint peu à peu, par gradations et prit en quelques mois de grandes et légitimes proportions. L'hiver suivant vit une suite de triomphes pour la jeune tragédienne. Je Tai souvent admirée dans Phèdre^ Hermione, Roxane, Camille et Pauline de Polyeucte. Sa diction était la perfection même. Elle excellait dans l'ironie. Le geste, l'attitude respiraient la statuaire antique. Elle fit quelques heureuses incursions dans le drame, et Adrienne Lecouvreur devint un de ses rôles préférés. Elle n'en avait pas voulu d'abord et Tun des auteurs de la pièce, M. Legouvé a spirituellement raconté les tribulations de cette pauvre Adrienne avant d'entrer au théâtre. Ces souvenirs, lointains déjà, sont comme un rêve. Personne n'a remplacé Rachel. On ne s'en est que trop aperçu quand plusieurs de ces rôles ont été repris imprudemment
par des comédiennes de talent que je ne veux pas nommer.
Vers 1844, alors que, grâce à Tincomparable talent de Rachel, un retour heu* reux à la tragédie s'était opéré, un auteur de mérite y contribua pour une très honorable part. Je veux parler de la Lucrèce de Ponsard. Il réussit moins avec Agnès de Méranie qui renferme de grandes beautés, mais où Taction fait défaut.
On peut croire que le temps de la tragédie est passé. On n'en fera plus ; seulement les chefs-d'oeuvre de Corneille et de Racine seront maintenus au répertoire, comme d'impérissables modèles de poésie dramatique et comme un hommage dû aux plus hautes gloires de la littérature française.
Si la tragédie classique emprunta beaucoup aux Grecs et aux Latins., le drame moderne fit de même avec les Anglais et les Allemands, Schiller surtout. Le Cromjpel de Victor Hugo ouvrit la marche et fut comme une déclaration de guerre à l'ancienne école. Puis parurent devant le public, avec des succès plus ou moins contestés^ Hernani, Marion Delorme^ Lucrèce Borgia^ Marie Tudor. Il n'y eut que des applaudissements pour Ruy Blas joué admirablement par Frédéric Lemaître.
Victor Hugo tient la tête. Mais de belles places ont été prises après lui par Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, Frédéric Soulié et d'autres encore.
Ici ce n'est plus comme dans l'ancienne tragédie. Prose et vers vont de pair et la poésie s'efface devant les situations violentes et les brutales franchises d'un dialogue à qui le vers convient moins que
la prose. Il est juste pourtant de faire exception pour quelques œuvres d'un sentiment poétique élevé comme Hernani^ Marion Delorme, le Roi ïamuse.
Le mauvais goût y fait tache parfois. Mais Victor Hugo n'en est pas moins Tun des premiers, sinon le premier poète de notre temps. Nous remarquons dans son théâtre la puissance du souffle, l'entente de la situation et l'effet du contraste porté même jusqu'à l'abus.
Après lui je vois peu de poètes pour le drame, peut-être Fauteur de la Conjuration d'Amboise^ Louis Bouilhet et celui de la Fille de Roland^ Henri de Bornier. Je sais bien qu'Alexandre Dumas père, que j'aime beaucoup, a écrit des drames en vers Christine à Fontainebleau^ Charles VII chei ses grands Vassaux^ un Caligula que le public a mal accueilli. Ces pièces sont loin d'être sans mérite. Mais la vraie poésie ne s'y trouve pas. C'est plus haut qu'il faut atteindre pour nous en faire respirer le parfum. Sinon, prose
OU vers, c'est à peu près la même chose, seulement je préfère la prose.
Elle serait longue la liste des drames en prose qui depuis cinquante ans ont plus ou moins réussi, comme Henri 111, Antoiiy, la Tour de Nesle, Richard Darlington^ An gèle d'Alexandre Dumas père; Glénarvon, les Sept Infants de Lara ^ de Félicien Mallefille ; la Closerie des genêts^ de Frédéric Soulié; Gaspardo le Pécheur y le Sonneur de St-Paul, Laiare le Pâtre de Joseph Bouchardy ; la Fille du Paysan^ l'Aïeule, les Deux Orphelines d'Adolphe Dennery et, il y a peu d'années encore, Patrie de Victorien Sardou.
En remontant au commencement du siècle, j'aurais à citer un de nos plus féconds mélodramaturges, Guilbert de Pixérécourt, qui a fait le Mont-Sauvage, le Monastère abandonné, la Chapelle des Bois, la Tête de Mort, la Fille de l'Exilé^ et plus de sièges que bien des
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Maréchaux de France, le Siège de Montgat{j le Siège de Nancy, le Siège de Novare. N'oublions pas Victor Ducange qui a donné Calas en 1819, Thérèse en 1820, Lisbeth en 1823, trois grands succès de ce temps-là. Un peu plus tard nous voyons figurer sur les affiches de drames des noms qui, sans avoir brillé d'un vif éclat, ont cependant recueilli de nombreux succès, Antony Béraud, Alboise, Fontan, Michel Masson, Benjamin Antier, Tun des auteurs de l'Auberge des Adrets, Paul Foucher, Gormon et, pour finir, mais en omettant bien des noms, Anicet Bourgeois, Tun des plus habiles, moins pourtant que Dennery, leur maître à tous dans Tart de charpenter un drame et de créer les situations les plus émouvantes.
Il faut convenir que le progrès a été grand depuis de Pixérécourt jusqu'à Dennery, depuis Tancien mélodrame où la musique accompagnait les entrées et les
sorties, probablement pour réveiller le public qui s'endormait, où le niais poltron était Tun des personnages indispensables de la pièce, où Ton trouvait des phrases comme celle-ci, par exemple, dans la Forêt périlleuse^ un des types les plus purs du genre : « Venez, chère Camille ; allons remercier le ciel d'avoir puni le crime et sauvé l'innocence. »
Nous n'en sommes plus là. Le niveau s'est élevé. Des œuvres de talent dégagées de Temphase et des niaiseries qui abondaient dans l'ancien mélodrame ont été offertes au public de TAmbigu, de la Gaîté et de la porte St-Martin. Et, à vrai dire, de ces drames habilement faits, comme plusieurs que je viens de citer, à certaines pièces représentées depuis quelques années au Théâtre Français, la distance n'est pas aussi grande que tout d'abord on se l'imagine.
Dans cette revue rapide les principaux interprêtes des drames qui ont eu d'éclatants succès ne sauraient être oubliés. Moins heureux que les auteurs, il ne reste plus rien après eux qu'un souvenir qui pâlit et s'efface avec le temps. Moi-même, je chercherais en vain dans ma mémoire le nom de plus d'un que j'ai vivement applaudis. Aussi, tout en me reprochant quelques regrettables omissions, je me bornerai à parler de quatre célébrités qui, dans leurs jours de gloire fugitive, ont partagé avec les auteurs les applaudissements du public. Ce sont Frédéric Lemaître, Bocage, M"^ Georges et M'"" Dorval. La vie d'un Joueur nous rappelle Frédéric et M"'' Dorval ; Antony Bocage et M""^ Dorval ; La Tour de Nesle, Bocage et M"" Georges. C'était là de remarquables représentations. Mais combien de rôles ne faudrait-il pas ajouter au compte de ces artistes éminents ! M"''
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Georges était très belle dans Lucrèce Borgia, Marie Tiidor et la Maréchale d'Ancre, M"'*' Dorval, dans le court séjour qu elle fît aux Français se montra tout à fait admirable dans le rôle de Ketty Bell du Chatterton dWlfred de Vigny et dans Angelo elle était rappelée chaque soir plusieurs fois avec M"" Mars. Toutes deux le méritaient. Mais c'était à M'"' Dorval que s'adressaient les bravos les plus chaleujux. M"* Mars qui n'avait jamais passé pour une bonne camarade, était furieuse. Bocage et Frédéric auraient droit à quelques pages consacrées à l'analyse de leur talent supérieur. Elle me mènerait bien loin. Qu'il me suffise de dire que Frédéric, merveilleusement doué pour le théâtre, aurait été le premier comédien de notre époque, s'il avait su mieux régler ses admirables qualités naturelles. Il passait dans le même rôle du genre noble au genre trivial, des hautes façons du grand seigneur aux allures communes de Thomme du peuple et tirait de grands eflPets de ces
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contrastes. Mais il pencha trop d'un côté et du mauvais. Il pouvait aller sans danger jusqu'à Don César de Bazan ; il eut le tort de descendre jusqu'à Robert Macaire. Bocage, lui;, avait une grande puissance sur la foule houleuse qui, à une première, se pressait dans la salle. C'était comme un courant magnétique qu'il établissait entre elle et lui. Je l'ai vu plus d'une fois relever magnifiquement une pièce qui tombait et faire succéder en un instant aux rires et aux sifflets, l'enthousiasme et les applaudissements répétés. Par exemple il avait la manie, à tout propos, et le plus souvent mal-à-propos, de parler au public qui n'aime pas cela et qui ne se gênait pas toujours pour le lui témoigner.
Nous avons dit que le drame avait pris au Théâtre français la place de la tragédie qui a passé définitivement à Tétat d'honorable tradition. Un mouvement purement littéraire en fut-il cause ? Non, sans
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doute. On doit reconnaître que le théâtre se mouvant nécessairement dans un milieu social et politique, est soumis à ce milieu et ne réussit qu en lui obéissant. Nous avons le théâtre du XIX' siècle, comme nos ancêtres ont eu le théâtre de Louis XIV. Ce qui en forme le caractère principal s'est manifesté vers la fin de la Restauration et a pris un grand essor à partir de la Révolution de Juillet. Et remarquons qu'il ne s'agit pas seulement ici de la lutte des classiques et des romantiques. On a mis tout d'abord une trop grande importance à certaines hardiesses de langage, à certaines trivialités qui ont déplu et provoqué des sifflets. Détails insignifiants; et la preuve c'est que, pour ne citer qu'un exemple, les témérités qui avaient choqué dans Hernani sont parfaitement acceptées aujourd'hui. Personne n'y fait attention.
Ce n'est donc plus une question littéraire seulement. C'est une question politique et sociale. Pour faire table rase du
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passé et préparer des temps nouveaux, l'idée démocratique qui a la Presse, veut s'emparer du théâtre comme d'une tribune. Les considérations que je pourrais présenter à ce sujet donneraient lieu à de longs développements. Mais je m'arrête et ne veux pas m' avancer dans cette voie. C'est l'avenir ; personne n'en peut soulever les voiles.