LA PIPE
fl|p A n'a pas l'air de grand'chose comme cela sur le ■'^^^l papier, mais c'est tout un monde de calamités que
"^'^ la pipe. Elle a son complice qui est le journal.
Dans quelques ménages à la vérité ce dernier est un fléau.
Au bout d'une heure de tête-à-tête conjugal dont le silence n'est troublé que par le bruissement sec des grands feuillets qu'on déploie et celui plus doux des longs soupirs d'une ostensible résignation, une voix plaintive s'élèvera:
— Tu es amusant, toi!. . . c'est bien la peine d'avoir tant d'impatience de vous voir rentrer, de consulter vingt fois la pendule. . . (nouveau soupir).
Le mari absorbé, embourbé, enfoncé dans la colonne des dépêches télégraphiques, sent vaguement qu'on frappe à la porte de son cœur. Son esprit, hypnotisé par les caractères d'imprimerie, s'agite, fait de pénibles efforts pour s'arracher à leur attraction et aller voir ce qu'on lui veut. Il ne réussit qu'à demi à se reprendre pour répondre d'une voix distraite et lente, une voix de somnambule: — Oui, ma mignonne. . . je. . . (inspectant sommairement les colonnes du haut en bas) je ne fais que parcourir. . . Il retombe, magnétisé par les fastidieux détails d'une enquête judiciaire.
ITn formidable soupir fait la réplique à cette divagation, et, après un assez long silence, sur un ton dolent:
— Si au moins tu me lisais les nouvelles!
— Hein?... fait l'halluciné, un "hein!'' qui vient de l'autre monde, suivi d'une interminable pause, puis
LA Pli'E 35
se réveillant l)rus(|iieMient avec le point final: — Mon Dieu, tout (,-a ne ])vut j)as t'intéresser. D'ailleurs il n'y a rien. i^\'fit extraoïMlinaire eoninie il n'y a rien ce soir dans les journaux! X'oilà, dit-il enfin, pliant la dernière .gazette avec une vivacité enjouée (pli est la contenance d'un coupable entamant la réconciliation.
'{'elles sont les scèiu's (pu* le journal |)i'(>\(KpU' souvent dans le> t'ainilles.
('ej)endant, nud^ré ces pertui'hations — (pli ne lu'alarinent pas trop, parce (pie les ^vnt^ (pli se (pierellent ainsi ont en général le bonheur assez robuste pour lésister à l'assaut (piotidien des imprimés — il arrive ([lie rlans plus d'un ménage il est un bienfait, et procure (pieblues instants de it'pos à réj)ouse éprouvée.
A cause de cela je Tacipiitte de ses torts et ne l'associerai décidément )>as aux autres einu'inis de la rennne et du bien public.
Parlons d'abord de la l>ipe, la souvc»i-aiiU', rinipudi'Ute, la tyrannicpie ])ipe. Je ne la distin*^ue pas d'ailleurs du cigare et de la cigarette, (pii sont ses déguisements, les forme?^ insinuantes (pi'elle |)ren(l pour mieux s'imposer et se faufiler ])artout. On connaît le cyni(pie "' Vous permettez? " (pii accom])agne le llaïuboiement du ]>bospliore, et met le fumeur tout à fait à son aise pour vous sutfo(pier à ))etite fumée.
Avec la pijx' primitive et grossière, la descendante en ligne directe du calumet des aborigènes, ce serait j)eut-étre un peu embarrassant: mais la mignonni» |)a- ])illote renfernumt une pincée d'un tabac couleur d'or est bien calculée pour ne pas elVai'ouclier les uiigi'aiiu's féminines.
Cette abominable papillote si bien ))assée dans nos mœurs, empcusonne ])ourtant toutes les joies du sexe dont elle ne souille pas les lèvres, d'en ap|)elle à ce sexe lualbeiireuv, victime d'une étei-nelle et inju>te fumigation.
Voyons, madame, je m'adresse à vous, <pii, comme
36 NOS TRAVKKS
pi'es([ue toutes les Canadiennes, gâtez beauecmp votre mari et me trouvez peut-être intolérante. Xe vous est-il jamais arrivé de projeter un voyage en tête-à-tête, une espèce de réédition du " voyage de noce," mais plus doux, plus agréablement anticipé parce que Tidée du départ n'est pas dominée et comme noyée par la préoccupation du Oui solennellement irrévocable qu'il faut prononcer le matin du mariage, juste avant de l'entreprendre.
Vous partez par un beau jour d'été, et dans la voiture qui vous emporte vers la gare, dès le début de ce seul-àseul délicieux, vous avez une envie folle de sauter au cou de votre excellent mari (les Canadiens sont presque tous d'excellents maris).
— N'est-ce pas que nous sommes de pauvres amoureux persécutés qui s'enfuient. . . Tu m'enlèves!. . .
— Oh! ce n'est pas convenable!...
— Et nous allons cacher notre lune de miel en un })ays enchanteur, loin du monde. . . Moi j'aime mieux ça que l'autre lune de miel, — toi?
Lui sourit de vous voir si heureuse, et vous demande encore, comme jM. Perrichon:
— Voyons, es-tu contente?
Puis quand la question des colis, des billets de chemin de fer, etc., est réglée; que, confortablement et définitivement installés, l'esprit lil)re de toute préoccupation, vous n'avez plus qu'à jouir du plaisir de voyager, c'est au tour de votre mari de s'attendrir un brin; alors vous pressant discrètement la main il murmure tout bas:
" \^i\ TH ensemble d'abord c'est le bien nécessaire."
Bref, vous êtes un peu fous. . . et très lieureux, jusqu'à ce qu'une figure connue de citadin, tout à coup surgisse à vos côtés.
— Tiens, vous voilà! Où vous dirigez-vous? ' — Kovis allons à Niagara-
LA VJVV. 37
moi aussi . . . C'est la promiùro l'ois, inadaiiu'?. . . X'raiiiR'nt! l'^li bien, vous jillcz voir!... (|U('I cndrnit divin! N'ous aime/, V()y;i«rer, MiadaiMi'?
— Cela dé|)('nd, innnsicui'. . .
— Moi je trouve cela adorable dans la ])elle saison.
A vo moment votri' interlocuteur met trois doi«^ts dîins une des poches de son ^ilet et adresse à votre com- })a^non ces pai-oles fatidicpies:
— Dis donc, tu fumes, toi?
Cracî Ihunbée la poéticpie odyssée! Adieu les heures d'abandon et d'exquise intimité (|ue vous vous étiez promises.
M\)iit cela s'envole d;ins hi t'unu'u' d'un citrare.
\'eut-on encore, api'ès une journée de chaleui" accai)lante, aller prendre le frais aux accents d'un orchestre dans un jardin public, ratmosj)hèi-e ))ure ([u'on y resj)ire d'aboi'd avec délices ne larde pas à s'impré^nei* de l'obsédante odeur du tabac; l'on est bientôt enveloppé d'un nind)e ()pa(|ue au milieu du(|uel on peste violemment cl inutilement.
Va celles (pii ont assisté à ces émou\;nite> joutes de spoi't réunissant sur le vaste champ (piinze ou vinij^l mille spectateurs entassés sur dct^ <,M'adins incommodes, peuvent en dii-c lon*^ sur l'usiige tyranni(jue de la l)ipe. Au milieu d'une foule par(|uée, par une température rôtissante, le brouillard as])hyxiaJit (pTelle dé<j:.i<re devient une agi^ravation insupportal)le.
Je ne comprends pas ces orraeieux athlètes (pii, trouvant bon de se faire aj)plaudir i)ar l'élite de la société féndnine, ne savent ])as lui ménairer (luehpu^s siè«xes à l'écart des forcenés de la l)il)e.
La coutume s'affirme de plus en ])Ius d'inviter les dames aux bancpiets officiels. Elles cadrent bien apparemment dans le décor de ces a^a|)es ])atrioti([ues et solennelles. Il est admis que leur })résence produit
(Ta i nui Ides eiïets .sur h; talent oratoire des tribuns en stimulant, j'imagine, ee ((ui peut surnager d'innocente vanité au milieu de leurs vertus civiques et autres (car la vanité est le grand levier de tous les succès). 11 n'y a pas d'exemple qu'elles aient nui autrement à la satisfaction de leur appétit.
(Cependant, poiirfpioi faut-il une omhre, ou plutôt un nuage, à ce tableau imposant? Lliypotlièse que les convives le suscitent sciemment dans le but de voiler certains excès à leurs spectatrices est inadmissible. Des hommes graves et raisonnables se rassemblant pour agiter des questions de la plus haute importance sont audessus de pareils soupçons; on ne pourrait donc, sans une inconcevable témérité, s'arrêter à croire que nos maîtres, nos supérieurs en intelligence, puissent abdiquer toute dignité en une circonstance aussi sérieuse.
Non, ils n'ont rien à celer. Seulement saura-t-on jamais dans quel but ils prennent à la gorge leurs inoffensives et platoniques invitées, et pour quelle raison ils les aveuglent, leur arrachent des larnies au moyen de cet intense et dérisoire encens que des centaines de bouches lancent vers elles.
La raison? il faut la chercher dans le despotisme de la pipe qui — ne vous en offusquez pas, mesdames — ne se connaît pas de rivales.
Pourquoi les salons sont-ils désertés par les gens sérieux, les hommes de poids dont le degré de culture morale et l'autorité relèveraient le niveau intellectuel de la société moderne? Pourquoi ceux qui s'y aventurent ])ar accident ou par nécessité sont-ils si dépaysés et si maussades? Pourquoi les jeunes filles ne rencontrentelles plus guère dans le monde que des apprentis de la vie, frais émoulus du collège ou non encore dégagés des langes d'une cléricature: danseurs convaincus, philoso- ])hes qui n'ont rien d'insondable, charmants néophytes, je ne le nie pas, mais qui ne sauraient suffire à des petites femmes de vingt ans.
LA TIIMC 39
A (|ui la faute!'' Ai-jc hcsoiii de vous le répétci-? A la j>i|)i' toujours.
Mais u'v a-t-il pas là de (pioi lairi' ivtléchir ses acharnés partisans?
(^)uan(l un hou jour ces insociahh's, vva ours, rontroroiil pour un uioiuoiit dans la horgcric avec dos intentions d'enlèvement lé«,ntiiue — car t^râee à Dieu, ces infoi-funés écha|)pent eueore en ^rand ii(»inl)i-e à l'horreur du eélihat — (|u'\ trouveront-ils?
Ces jeunes filles, (pie dans votre é<roïste imprévoyance vous avez délaissées, messieurs les fanât i(pu's de la taha^ie, vous ap])araîtront désespérément frivoles. \ ous vous étonnerez de ne |)as les trouver plus cultivées, plus rassises, ])lus ])ropres en un mot à vous faire des épouses accomplies.
N'ous avez laissé au))rès d'elles, pour vous rej)résenter, (\ii'>^ jeunes ^ens sans expérience, privés eux-mêmes de la tutelle, (]vii hons exem])les de leurs aînés et vous avez cru <pu' tous ces enfants livrés à eux-mêmes allaient acquérir dans l'auréahle et futile counnerce de la flirtation à outrance, un j>eu de philosoj)hie. le sens ])rati(iue de la vie.
\'ous étiez des luiïfs, et la fumée de Notre pipe avait ohscurci votre jugement.
Non, tenez, '* il n'y a plus de société ])ossil)Ie avec le cigare:" crovez-en un célèhre académicien (pii l'affirme.
Si vous le tenez j)oui' accpiis, il ne me reste plus rpi'à faire le procès du ///// nnip.
^'i^yf^r^ls^