CELLES QUI ECRIVENT
^^^i'n connaît le proverbe anglais: Familiarity breeds
contempt. La familiarité engendre le mépris. 11 est un de ceux qui ne font pas honneur à la race humaine, car il donne à supposer qu'on ne gagne rien à se laisser connaître à fond.
C'est cependant à la hnnière de cette vérité que les très habiles dirigent leur conduite. 11 est de fait que ces personnages impénétrables, dont on ne peut jamais se flatter d'avoir lu la pensée, que l'on ne saurait prendre à nier, à affirmer quelque chose ou à contredire quelqu'un, qui, interrogés quant à leurs opinions, opposent à toute curiosité indiscrète un sourire connaisseur et n\ystérieux, sont ceux qu'à tort ou à raison l'on respecte forcément.
Ces sphynx vivants s'attirent l'estime que l'ignorance accorde toujours à ce qu'elle ne comprend pas, et ceux-là sont rares qui refusent le tribut de la crainte adniirative à ce Silence d'or dont le veau des Israëlites donna le premier exemple.
Plus d'un puissant de nos jours n'est qu'un " poseur,'' et doit son élévation à la solennité silencieuse dont il voile la profondeur de sa nullité.
La Rochefoucauld a dénoncé ces roués avant nous tous. 11 appelle la gravité de certaines gens: "Un mystère du corps cachant l'infirmité de l'esprit." " Je me suis quelquefois repenti d'avoir trop parlé, dit l'auteur de l'Imitation, rarement de m'être tu."
11 reste donc avéré que la sagesse consiste à ne se livrer jamais entièrement, et à réserver, en règle gêné-
CELLES qui ECRIVENT 63
raie, au moins la iiioitii'- de ce (|ii(' Ton pense, ayant eu soin (le choisir |)réalal)kMneiit dans ses ini|)i'essions ce (|u'il est le plus avanta<^eux de montrer. C'est à ee triat^e mental (|u'on doit consacrer le temps recpiis ))ar les se|»t é\()lutions de la lan^^ue (pie recommande le sa^e avant de permet ti-e à cet or«!:ane de traduire nos sentiments.
Il va de soi (pie |)()ur les es])rits paresseux le mouvement de i-otation jx'ul se prolon^jer indéfiniment, de me li«iui-e UK^me (pie c'est à ce moulinet intérieur (pie les individus éni^nnaticpies dont nous parlions tout à riieiii'c emploient les moments (prils mettent à ne pas répondre.
Ce (pli est vrai (\v> paroles l'est bien davantage des écrits, "(pli restent," eux, pour perpétuel* les résultats de nos inconséciuences et de nos erreurs.
L'expérience nous force à constater ce l'ait :
(^ue les ordres, les injonctions et les prières des })arents sont presqu'entièrement impuissants à ])révenir les étourderies de la jeunesse en ee qui concerne les afl"aires soi-disant " de (-(eur," en c(^s t(Mn])s surtout où la surveillance se relâche.
Pas ])lus en ces sortes d'affaires que |)our le reste, rex])érience de eeu.x cpii ont ])rati(pié la vie ne profite aux autres (pii la commencent. Toujours les jeunes pa|)illons iront hrCiler leurs ailes à la fascinatriee et traîtresse Ha m me où se blessèrent leurs aînés.
11 n'en faudrait pas c(^ncliire ])ourtant (pie les sa^jes avertissements sont absolument inutiles. On rencontre encore ))armi les adolescents des esprits prudents et assez soucieux de leur bonheur futur pour son^rer à se garer de certaines faut(^s dont ils voient souffrir les autres.
Demandez, mesdemoiselles, à vos amies mariées si elles ne donneraient ]ias une année de leur vie ])our rentrer en possession de tous ces billets parfumés qu'elles semèrent comme autant de plumes au vent à
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l'époque des ra])i(]es et changeantes amourettes. Apprenez comment leur dignité de femme et de mère s'accommode de la pensée que ces feuillets innombrables, floraisons des caprices passés et éteints, subsistent toujours, témoins éternellement indiscrets sinon accusateurs; et s'il leur plaît que ces otages de leur réputation si délicate, si aisément et gravement atteinte du moindre souffle de la calomnie, reposent entre des mains étrangères, hostiles peut-être.
Un principe de convenance que pratiquait la génération de laquelle est issue la jeunesse d'aujourd'hui, et en honneur encore à cette heure dans les familles qui n'ont pas fait toutes les concessions à l'esprit d'émancipation, exige que, sous aucun prétexte, une jeune fille n'écrive à un jeune homme de son monde à moins d'être irrévocablement liée à lui par l'anneau des françailles.
Les Américaines, on le sait, ne sont pas des modèles de cette réserve un peu hautaine, qui est comme une charmante relique des mœurs chevaleresques d'antan, alors que les femmes moins acommodantes avaient des adorateurs plus respectueux. Toutefois, l'éducation toute particulière des filles des Etats-Unis, leur grande instruction et l'impartialité réelle de leur esprit, qui fait qu'elles choisissent aussi bien dans un sexe que dans l'autre leurs amis, donnent en général à leur correspondance une allure virile, une absence de sentimentalité lui servant de palliatif.
Cependant leur action quelque anodine qu'elle soit n'en est pas moins une déchéance de la dignité féminine. Pour elles, comme pour mes compatriotes et pour toutes les femmes des nations civilisées, cette dignité fait leur unique prestige; elle est à la fois l'ornement et la protection de leur faiblesse. Si elles y renoncent pour traiter le sexe plus fort d'égal à égal, elles se mettent dans une condition d'infériorité.
Un homme dont les tiroirs sont encombrés par les
CELLES (^11 KCHIVENT (15
k'ttri'.s (ruiK' IV'iiinii' pourra consci-vcr à .-on é^^ard iIl' restiiiie, mais il ne la respectera jamais autant qu'avant le déluge des é})ancliements: I^ strul ton de ses paroles (juand il lui parle suffit à le prouver aux in- (litTérents. Dans ces cas où la lamiliarité n'en^^HMidre pas le mépris, Tamitié |)rend le earactère de la camaraderie (riiomme à homme; or. il n'est pas eontestahie (pron man(|ue à une femme en la traitant comme un homme.
J'excepte à peine de cette loi les fiancés, mieux garantis (pie les autres naturellement contre la satiété et le désenchantement. Chez ceux-là même, les assurances passionnées, les déclaratioii> hrCdantes, intempérées (pie certaines jeunes iilles se croient permises à hi veille du mariage, minent sourdement et pour toujours ce res])ect exalté qui est le plus délicat hommage de l'amour (pi'on leur porte et ce qu'il a de meilleur.
(V's exuhérantes ne com])rennent dons ])as ([u'elles ne gagnent rien à vider leur c(eur jus(prà le retourner et à en secouei* les moiiulres miettes sur l'Idole.
(Quelles ressources leur reste-t-il (piand elles ont nue fois renversé la cou])e des virginales tendresses^ Ne vaut-il ])as mieux les mesurer goutte ]nir goutte à la ferveur d'un communiant jamais lassé?
Vue jeune fille se vantait d'avoir corres])ondii pondant un an avec son fiancé sans avoir jamais éci'it le mot (limer, rifi/inHif diriii.
— Ohî la vérité y était toute entière pourtant, disait-elle, mais il fallait la trouver entre les lignes ou la reconnaître sous le travestissement de cette figure de rhétoricpie (pli s'a])])elle " lilote."
de ])arie (pie ces excpiises trouvailles faites sous la tendresse pu(li(pie des j)hrases ravissaient le destinataire autrement (pie ne raiirait fait la vérit(^' toute crue.
Si les jeuiu's filles (pli n'é])rouvent aucune ré])Ugna!ice à prodiguer leur écriture assistaient uue fol?' à Tin-
66 NOS 'l'KAVERS
ventaire que les garçons iont de temps à autre des j)apiers de leurs poches, elles auraient la sensation de l'incongruité de leur complaisance.
En voyant exhumer de ce magasin de variétés, — avec des parcelles de tabac dont le l)rutal arôme a tué son délicat parfum — souillé et méconnaissahle, le bilh.'t où s'étale la gracieuse cursive, leur délicatesse serait froissée; et la pudeur naturelle de leur âme ressentirait comme une injure la flétrissure de cette page sortie si blanche de leurs mains.
Les hommes ne sont pas tous assez discrets pour dérober à la curiosité de leurs amis de pareilles marques de confiance. Et pourquoi, mesdemoiselles, dites-le moi, se montreraient-ils plus soucieux de votre dignité que vous ne Fêtes vous-mêmes? En général ils ne se font point faute de se les exhiber réciproquement, non sans un certain orgueil, et c'est là un indice du prix qu'ils attachent encore aux privilèges de votre tro]) grande condescendance. La chose se passera peut-être comme ceci:
Dans une réunion de célibataires, jeunes ou vieux, tenant leurs séances dans une garçonnière quelconque, Tun des fumeurs usera d'un habile stratagème pour se vanter sans en avoir l'air. Faisant mine de pêcher avec difficulté une allumette au fond de son gousset, il le débarrasse machinalement des papiers qu'il contient; ses regards tombant aussi machinalement sur le premier, il dit avec nonchalance, comme un homme habitué à tout:
— Tiens, la lettre de la petite Chose.
— Ah! toi aussi? fait un second piqué au jeu et soulevant le pan de son habit pour aller chercher dans l'arrière-fond d'une poche profonde un document identique.
Alors, selon que la ])etite Chose a plus ou moins de connaissances dans ce cercle de mondains, il circulera de mains en mains un certain nombre de petits feuil-
CELLES (^11 l'X'KlVENT
lets dont la coiiiparai.^oii s'établit au iiiilu'u <rum' ^raîté pas toujours bienveillante.
Prut-être l'un d'eux, dans la confusion des éeliant(es, tond)('ra-t-il dans le cracboir. Pardon, nicsdanu-s, de la supposition, mais, malgré riiorrcur de son sort, ce* naufragé me semble le plus bcurciix; sa carrière est finie.
Les douces missives cju'on envoie à celui (pii. dans un avenir rapproché, doit être son époux ne courent pas de tels risques. Un fiancé e.-;t tro]) jaloux de la di^niité et du prestige de celle (\u\\ considère comnu' sienne ])Our profaner les confidences émues de son cœur en les ])ubliant : il est troj) heureux |)our ne pas se renfermer à lenr égard dans le mutisme dédaigneux du bonheur asàuré.
LES DÉnONSTRATIVES
■Sî -^ -Sî -«î
v|.«y,,,,.,,x iRABEAU (lisait: "Voulez-vous être écouté, ifiériSll parlez bas ". Ainsi l'on pourrait conclure, -^<rv^-- d'après le même principe, que pour être recherchée il ne faut s'imposer ni aller au-devant des chercheurs.
Chacun reconnaîtra facilement, en consultant son expérience, que ces natures féminines trop généreuses, qui ne dédaignent pas de faire à l'autre sexe de flatteuses avances, eurent toujours le sort des vierges folles de l'Evangile.
Leur prodigue imprévoyance aboutit à leur propre malheur, et ceux pour lesquels elles brûlent inutilement l'huile de leur lampe écartent ces importunes pour voir si chez leurs prudentes sœurs ils ne trouveront pas un meilleur choix.
Qui trop ambitionne obtient peu. Xos exubérantes en sont souvent réduites, après avoir offert l'encens à tous les beaux de leur génération, à épouser, comme pis-aller, quelque o1)scur rentier ou tabellion à lunettes qui les aiment malgré elles et leur assurent un avenir.
jSTous avons parlé d'avances faites par les jeunes filles à ceux qui leur doivent tous les hommages.
Vous demanderiez aux plus avancées d'entre elles en quoi cela consiste, qu'elles seraient impuissantes à le dire, taiit est grande leur inconscience et leur ignorance candide ])our ce qui distingue le permis d'avec l'inconvenant. Qm leur a jamais dit, par exemple, qu'il était contraire à leur dignité de se laisser accaparer dans un bal par le même cavalier plusieurs danses durant? Cette condescendance justifie l'orgueilleuse
LES nÉMONSTK A riVKS 69
|)r(''s()iii|)ti(»ii «le celui (jui se reeoiniaîl le pouvoir de vous «rjirder aussi l()ngtoini)s (ju'il le désire et autorise le |)ul)li(' A proelamer votre i)rérérenee ])Oiir ce priviléo^ié. La tyrannie de^ salons envers la fennne du monde lui laisse au moins les moyens de se soustraire, (|uand elle le N'eut, à un tête-à-tOte tro]) ])rolon«j:é.
Celle (|ui se prête à oes inconvenantes séquestrations dans l'embrasure d'uiu' fenêtre, s'atTiclu'; et une jeune fille l)ien née ne doii craindre rien tant que de s'af- (icher. (Je ne ])arle ])as ici dv^ 1 a n.irou reuses qui s'établissent à demeure avec un monsieur dans un coin isolé, en se dérol)ant le |>lus possible à la vue des autres. Celles-là l'ont plus (|ue s'al'ficber, elles se compromettent ^navement.)
Cn orrand personna.ii'e, de passade dans notre ))ays, il n'v a pas très lon^ulemps, s'était pris d'un <roût fort partial pour une de nos plus jolies Canadiennes. Avee une assurance toute saxonne, le jeune coiupiérant ne vit aucun iiu'onvénient à inscrire son nom six fois sur le carnet di' bal de cette gracieuse personne, dans une des nombreuses fêtes (pi'on donna en son honneur. Notre compatriote, constatant cette tentative de monopole, effac^a en souriant, et sous les yeux du />///s-.sv//// srif/nrur. |)lus de la moitié de son i>riffonna*re (listin«i:ué.
Klle savait (pi'en s'exliibant à ce point avec un ])ersonnaire en vedette, elle attirerait sur elle les regards et l'attention de la foule envieuse. Cr, elle estima sa ré|)utation ])lus haut i\\\v la noblesse de son illustre admirateur, et mit le triomphe de son in(lé|)endance audessus d'un succès de vanité.
Tout ce qu'une nature impulsive nous commande n'est pas toujours cornivitible avec les manières d'une fille bien élevée. Plus on est ralTmé moins on est i-nsfinrtif. La politesse, les convenances, l'étiquette sont les con(|uêtes de la civilisation sur l'immoralité ])rimitive des hommes. C(^s noms ])r(d'anes traduisent de belles vert us.
Sur ('(î suj(?t clc'H danses j(; n'ai pas besoin (1(; rappc^'lcique l'éticiiiette défend d'accorder plus de deux danses par soirée au même cavalier.
Et si le code mondain ne se prononce pas sur le cas d'un partenaire, qui ne se présente pas au moment convenu, un sentiment de fierté naturelle devrait avertir une femme qu'elle l'ait une trop grande concession au maladroit en lui reprochant sa négligence. Le secret instinct de sa vanité, si elle l'écoute, sera de laisser le danseur indifférent sous l'impression qu'on n'a pas remarqué son absence. Fn simple reproche dans une j)areille occasion est un manque de tact; une scèup-, encore . ])lus déplacée, devient une sottise.
Les jeunes filles ne comprennent pas toujours qu'un envoi de fleurs à un jeune homme n'a pas sa raison d'être. Quelques-unes même n'hésitent pas à consacrer leur temps, et employer leurs blanches mains à confectionner quelque objet de goût, de menus articles d'utilité (oh Tinsuppor table prosaïsme!) pour le premier joli garçon venu, dont la chambre est encombrée de ces trophées d'une gloire insolente.
La persévérante application, l'attention prolongée, la tendre méditation même que suppose un tel travail, ont de quoi effaroucher pourtant l'orgueil féminin.
De laisser croire à n'importe quel Don Juan que son souvenir a occupé notre esprit tout le temps qu'on a mis à construire un bibelot, constitue un honneur trop grand, (par conséquent non apprécié) au sexe fort.
Ces envois charmants, ces souvenirs précieux, il faut les réserver pour le fiancé, qui les reçoit avec émotion, les presse pieusement sur ses lèvres, en fait des reliques, et leur conserve l'anonymat.
C^ombien savent, encore, qu'en permettant à un homme de les escorter publiquement à la promenade et dans la rue, elles lui font une faveur; et que plus cette faveur se répète plus elle devient considérable, car elle
LES DKMONSTItATIVKS 7I
autorise le public; à associer votre nom à celui de riioiiilue (|ue vous (listin<,niez et au(|uel vous donnez ainsi le ténioi<(na^e d'une éclatante préférence.
(^uel([ues jeuiu's personnes, probablement à Tinsu de leurs j)arents, |)rennent Tliabitude de téléphoiu'r à leurs amis. C'est s'ex|)oser à devenir importune, et c'est au surplus dé})ouiller toute ])rétention à l'indépendance. Sans la moindre fatuité, celui dont vous recherchez à ce point la conversation peut se croire tontj)uissant sur voti'e c(eur.
Cela fait aux témoins, à raulre bout du téléphone, un sin*;ulier effet d'entendre un monsieur répondre après le Ijanal hallo: — *' Ah, c'est Madenu)iselle X. . . ! Kh bien?" ...On jx-nse en soi-nu^me: Elle a du toupet cette Mademoiselle .\ . . .
L;i i-éj)Utation d'une femme est connue ces objets fra^rilcs (pli se llétrissent au toucher. Quand le nom d'une jeune fille eçt constamment mêlé à tons les événements du jour, aux petits ))()tins de la i*ue. elle en est comme diminuée.
Si le fait de se laisser accompa*iner dans ses courses ou promenades pai- un jeun<' homme constitue une faveur, on ne saurait adnuMtre (pie civile (pli l'accorde s'écarte de sa route d'un seul |)as au bénétice de son heureux cheval ie?-.
C'est monirci- une bonté excessive (pie de reconduire à son bateau, dans les places d'(\ui, ou à la «rare, un visiteur masculin. Cn fiancé même ne ])eut exiger de sa promise une aussi grave concession.
La femme des temps anciens suivait son maître sur les routes ))()ur le servir et porter ses fardeaux. 11 ne tient (pi'à elle aujourd'hui de n'avoir à ses côtés (pTun esclave volontaire et tendreiuent dévoué à sa ])ersonne, mais encore faut-il (pfelle s'en tienne à son vCAc et ne s'oublie ))as jus(|u'à se mettre à la r(Mnor(^pie (]v< sci- (jnnirs (Je .sv/ siii/r.
La dernière démoiivi lat jnn d'iiiie conliaiice intcm-
72 NOS TI{.\Vi:i{S
pestive (|ue je .sigiial(;rai i(;i à mes jeunes lectrices, est celle (]iii consiste A (loirner à ses amis son y)ortrait.
(^ette faiiiilifirité ('X[)ose leur ima^e dans les poches de certains gais lurons à de singulières promiscuités. Jh\ collectionneur de jolis ininois qui demande et obtient la photographie d'une jeune fille du monde, ne peut être blâmé, ai)rès tout, d'en faire le même cas que les autres — de toute provenance — déjà acquises.
Si une personne bien élevée, ou soi-disant telle, envisage sans ré])ugnance la perspective d'être exhibée aux yeux des connaissances variées qui composent la société d'un jeune homme, en même temps que d'illustres cabotines, certaines célébrités du sport, etc., ma foi, cette personne n'a pas de fierté à revendre.
Rien ne me révolte comme de voir cloué au mur d'une chambre d'étudiant ou de quelque lion de la société, formant éventail avec d'autres photographies, le profil pur de (|uelque gracieuse enfant.
On éprouve une sensation de souffrance à voir la douce figure égarée au milieu d'un attirail masculin, comme si on la croyait forcée de respirer l'acre atmosphère propre à ce lieu et qui met sur tous les objets — jusque sur son front charmant — une teinte grise, fanée.
On prend en pitié son sourire naïf et immuable qui s'associe aux bruyantes hilarités de joyeux compères.
Et la pensée nous vient qu'à certains soirs de réunions plénières, durant lesquelles on rebourre les pipes et l'on vide quelques verres en racontant de bonnes histoires, l'indélicatesse visible des mouches innocentes est peut-être la moindre profanation que souffre la pauvre tête de madone.
Je me suis imposé de peindre cette situation sous ses couleurs réelles, cherchant à persuader par l'élofpienee des faits.
La conclusion de tout ceci est: qu'une femme reçoit les hommages et les égards que sa conduite lui attire.
LES HALHEUREUSES
^cÎ>1t'i:i.i.k (lt'»plorablo éducation est celle (|ui émousso J/ ^'^*^'^^ (|Uol(|iu's-unos la fierté — je dirais royale — ^^i qui fait à la reiniiie sa force et sa sii])ériorité ? On ("Il voil en effet al)di(|uer d'elles-mêmes le sceptre (|iie la civilisation leur met dans la main et renoncer à ror^^iieil léiritinie (|ui leni- permet d'attendre les hommat^es.
Mais (l'al)<)i-(l la jeune fille, avant d'entrer dans le monde, doit s'être ))rémuuie d'une forte dose de idiiloso])hie, ce nom ])rofane de la résii,niation chrétienne; autrement, ce sera une recrue de ])lus dont se grossira le bataillon des "malheureuses".
La femme dans notre monde policé est condamnée à uiu' passivité humiliante et barbare. Son esclavage est tel <|u'il n'est pas une fête d'où la plus belle et la plus adulée ne sorte avec de l'amertume })lein l'âme.
Forcée, quels que soient ses m.o3'ens ou ses goûts, de se |)arer avec recherche, elle y est comme en exhibition devant ces messieurs. Maintenant, de choisir au gré de ses ])références et de ses sym])athies ceux avec les- <|uels elle désirerait causer ou danser; de se soustraire à la com])agnie de certain importun, celles (|ui le tentent sont taxées d'inconvenance. L'audacieuse (jui refuserait à un fâcheux 1' " honneur " de s'inscrire sur son carnet serait immédiatement mise au ban de l'opinion masculine.
Dans un bal on ne sait donc lesquelles il faut plaindre davantage, de celles qui ont la honte d'être (lélaissées par des freluquets qu'elles dédaignent, ou de celles
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(|iii sont forcées de subir quatre ennuyeux pour un danseur agréable.
Jusqu'à son mariage, la jeune fille qui ne veut pas être oubliée est comme contrainte de se montrer dans le monde, tandis que dans notre organisation sociale, les hommes sérieux qu'elle aurait plaisir à y rencontrer s'en retirent presque tous dès qu'ils commencent à être quelque chose.
Tel est pourtant le pénible noviciat que toute fille à marier se voit dans l'obligation de traverser pour conquérir une liberté relative. 11 est si dur, que certaines âmes fières, n'en pouvant supporter le joug, abandonnent prématurément la partie, prêtes à sacrifier héroïquement l'espoir de trouver un mari acquis à un prix si élevé.
C'est pourquoi je prêche la philosophie aux jeunes personnes qui entrent dans le monde, car, au fond, le plus clair de ce qu'elles y trouvent toutes, c'est la contrainte, l'ennui et de cruelles humiliations. Ce n'est que du hasard qu'elles peuvent attendre la rencontre de celui qu'elles aimeraient. Et si d'aventure le même malin hasard s'amuse à leur ravir au bout d'un instant le cavalier qu'une plus ample connaissance allait peut-être transformer en adorateur, il leur est interdit de faire pour le retenir le moindre geste ni de tenter pour le ramener la plus petite démarche.
Le mensonge de sa royauté illusoire, il y va du sort même de la femme de le perpétuer et de faire semblant d'y croire. Les lâches qui dans le combat inégal entre leur cœur et leur dignité laissent la victoire au premier, sont ces malheureuses victimes peu intéressantes qui, en étalant leur désolation stérile, ne s'attirent que le ridicule.
C'est le propre de la charité mondaine de prendre parti pour les heureux, les cruels et les conquérant? contre les sacrifiés.
Que de jeunes filles ayant pris, à la suite d'un aban-
T.Ks MA iji Kl' rncrsKs 75
(Ion, la |»()se (Tiiii deuil draiiiat i(|U(', ont gâté leur avenir, cllai-oucliéc la félicité par Tcnseigne du désespoir arl)oi'é sur leur personne.
Pour un honinie une peine de cœur est une auréole et un exeellent certificat. Chez nous, je le répète, elle est un ohjet de risée, une fail)lesse {|u'à tout prix i! faut déguiser sous une contenance naturelle et même joyeuse. Xotre conduite doit avoir pour règle TinHexii)le axiome *' Noblesse oblige '\ Kt ])lus on est Innnble, déshéritée de la nature ou de la fortune, ])lus on doit viser à cette hauteur de rânie (pli ne se laisse ])as abattre par le dédain d'un homme, car alors rindépendance est notre seul avantage et notre réputation le seul bien dont on dispose.
La vraie jeune lille est une créature si pure, tellement au-dessus de ceux — hommes jeunes ou mûrs — (|ui ont l'avantage de l'aiiproeher, i\\w je la voudrais ])lus consciente <le sa valeur, ]»lus ])énétrée de sa sujiériorité et autrement jalouse (l(>s égards (pii lui sont
Chez les plus désespérées, dans l'éclat (pi'elles donnent à leurs " chagrins d'amour," il a le vestige d'une espérance et l'insistance d'une supplication. Est-il concevable ([ue leur jugem(Mit n'avertisse pas ces é]ilorées fpi'une marchandise dont on fait bon marché ne peut <pu' perdre de sa valeur.
Si les malheureuses se contentaient de se nourrir de leur égoïste douleur; mais hélas, elles ont leurs victimes. Ce sont d'abord leur famille, un bon père, une mère idolâtre, réduits au désespoir par le spectacle d'une pcMue devant laquelle ils se sentent impuissants. Ces vrais affligés, (h>nt le malheur n'a pas, comme celui de leur enfant, une certaine compensation trouvée dans le charme des souvenirs et des dangereuses rêveries, ces pauvres parents ont l'âme meurtrie en lui entendant répéter sans cesse qu'elle va mourir.
11 va aussi les confidents. Ceux-là sont les martvrs
qui doivent recevoir ave(' un dos patient la sempiternelle averse des pleurs, des récriirnnations et des soupirs lamentables. Ces victimes deviennent d'autant plus précieuses à leur bourreau qu'elles seront les témoins du roman, unique peut-être, qu'une vieille fille cultive religieusement, qu'elle arrose de larmes jamais taries comme on renouvelle les fleurs sur la tombe d'un trépassé sans successeur.
Ce sera quelquefois aussi son confesseur qu'elle ira obséder de sa lubie.
(^uand le prêtre lui dira que le meilleur dérivatif à son tourment est la résignation, une vie sérieuse et occupée, l'oubli d'elle-même et de son rêve obstiné, les remontrances glisseront sur cette âme.
Au bout de huit jours elle reviendra encore, poussée par l'inconscient besoin de parler de sa hantise à une oreille indulgente; elle osera, avec une hypocrisie dont elle-même ne se rend pas compte, demander de nouvelles consolations quand elle ne craint rien tant que d'être consolée.
Eh, mon Dieu, il ne suffit donc pas aux incomprises de savoir que leur affliction n'est qu'un encens qui grise sans le toucher leur bel infidèle, pour les engager à réprimer d'inutiles démonstrations et à refuser l'hommage public de leurs larmes à un indifférent.
L'amour-propre ou même le respect de soi-même n'éprouve donc chez elles aucune répugnance devant ce rôle de délaissées qu'elles affichent ainsi ? Qu'elles sachent donc que ce qu'elles gagnent par des déchéances de leur dignité est payé trop chèrement et ne leur rapportera rien qui vaille.
N'on; aux yeux de quelques-unes la passion est un dieu à la fois charmeur et despotique. Sitôt qu'elles se croient touchées de son doigt elles se grandissent dans leur propre imagination et se classent immédiatement dans une catégorie d'individus à part, infiniment intéressants et subjugués comme des sujets hypnotiques par une force inéluctable.
m:s .\iAMii:i kklsds 77
Elles aiment! Songez-donc . . . leur conduite échappe à toutes les lois, à tous les raisonnements. Voyons, peuvent-elles être maîtresses de leurs actes, de leurs mouvements, de leur volonté ? Klles aiment !. . .
Aux conseils, aux menaces elles n'opposent qu'um* réponse toujours la nu^^me et destinée à justifier le sacrifice en bloc (ju'elles l'ont de tout — devoir, amitiés, relations m()n<laines, bonheur, avenir, ré})Utation i)eutétre.
''C'est plus fort (|uc moi !" Telle est la formule de leur aveugle obstination.
"C'est plus fort ([ue moi." Mais cV'st là la règle des êtres inconscients.
C'est la loi des êtres j)rivés d'intelligence, le règne de l'instinct substitué à celui de la morale. CV'tte parole ])eut mener très loin, elle peut conduire à tout celles (jui l'invo(|uent pour s'excuser à leurs propres yeux des déchéances qu'elle autorise. (V'tte maxime est de plus un blasphème sur les lèvres d'uiu^ chrétienne.
Trop fort, dites-vous? Non; rien n'est plus puissant (|ue la raison et (jue la volonté. Ce n'est pas en vain (|ue Dieu a donné ])ar surcroît à la femme cette pudeur naturelle qui voile d'une grâce discrète ses joies comme ses tristesses.
Cela a soutenu en des combats douloureux bien d'autres victinu's: toute la multitude de ces épouses délaissées dont l'histoire évocpie les douces et graves figures. Sans aller chei'cher si loin des exemples, ne coudoie-ton pas cha(|ue jour dans la vie ordinaire, d'humbles femmes sachant soullVii- noblement sans accabler de gémissements supeithis l'auteur de leurs peines?
On force (|uel(|uef()is le respect et l'admiration de celui-là, à défaut de son amour. Pour (pii nourrirait des idées de vengeance à l'endroit du cruel, une conduite digne et fière est encore la plus propre à lui donner des reffrets sinon (b's remorcls cuisants de son abambui.
Ajoutons que ces victimes ne sont malheureuses à ee point que parce qu'elles le veulent bien. Une résolution courageuse réussit presque toujours à les sauver de leur mysticisme maladif.
Qu'elles sachent au surplus que pour s'attarder à semer durant toute leur jeunesse des larmes aussi peu glorieuses, elles recueilleront les fruits amers d'une conduite impie et sans dignité.