ENCORE LE LUXE
!•: vous ai (Iciioiui', dans le chapitre |)rc'C'i'(k'iit, les ^ly^ JL'iinos gens |)rati(|uaiit uiu' aritliiiiéti(|ue spéciale et qui, partant du ))riiH'i|)e (pic la vie de ménage coiite trop cher, se jettent dans un train (h' dissipation et de pi'odigalité ruiiu'uses.
.Je veux après cela, signaler aux jeunes tilles ce qui dans leur conduite fournit matière aux sophismes des épouseurs récalcitrants; ce (|ui — il faut hien l'admettre— est de nature à elfrayer au |)reniier ahord de timides amoureux.
Je ferais mieux de m'adresser tout de suite aux mères de ces demoiselles (jui élèvent leurs filles comme des ])rincesses ou en millionnaires sûres de l'avenir. C''est merveille de voir comme tant d'enfants gâtées font encore, dans l'occasion, (rexcellentes ménagères, et avec quel courage elles brisent — (piand les circonstances Texigent — avec les habitudes de luxe (|u'on leur a inconsidérément laissé contracter.
Oui, nos ])etites CanadieniU's ont de l'étoffe; il n'y a pas d'inconvénient à le reniar(|uer ici en passant, jolies trouvent dans leur jeune raison un miraculeux ressort de la volonté ])our réagir contre une éducation si souvent défectueuse.
Et de cette grande liberté même dont on leur fait, de bonne heure, le don généreux, je ne sais quelle sagesse providentielle les empêche de tro)) abuser. On en voit (pli, brutalement punies de leurs inconscientes légèretés {)ar la méchanceté du monde, ou subitement éclairées par la proximité du danger, ])rennent crâne-
Il6 NOS TRAVERS
ment en main ]a vengeance de leur honneur quelque peu atteint ou simplement mis en question. Il arrive encore qu'avant d'en arriver à cette triste extrémité un délicat instinct les porte à restreindre d'elles-mêmes la latitude qu'on leur accorde. Cette prudence, qui est une forme élevée, l'exquise expression de la pudeur féminine, fait qu'une jeune fille refusera d'accepter un plaisir permis ou toléré par l'autorité, par la raison qu'il " n'est pas convenable."
En ce qui concerne cette question de la dépense, on rencontre encore des enfants capables de donner le bon exemple à des parents trop généreux. Mais il ne faut pas s'étonner que le plus souvent l'inconséquence des aînés porte ses fruits et que les disciples égalent et surpassent même l'extravagance de leurs maîtres.
Car la frugalité, la modération, le sacrifice ne sont pas les vertus de l'adolescence, et les défauts opposés doivent à cet âge être plutôt combattus qu'encouragés.
En général c'est le contraire qui arrive.
Voyez ce qui se passe dè^ ie moment où l'on met ses filles au couvent. Jusque dans ces pieuses maisons oii la simplicité, l'austérité et l'égalité sont de tradition, l'esprit du siècle a fait son œuvre.
Cette invasion du luxe dans quelques pensionnats religieux, hâtons-nous de le dire, n'y a pas été appelée par leurs directrices dont la vie reste toujours humble et mortifiée; elle est une concession aux exigences et à la mollesse des parents. Il est assez naturel à la vanité enfantine de vouloir émerveiller ses camarades; une des manières les plus communes d'y arriver est un étalage de luxe — dans les limites de plus en plus larges tolérées par la règle — et l'obtention de certains privilèges accessibles aux seuls riches. On ne se doute pas de la magie de ce mot riclies dans le monde naïf et futile des pensionnaires.
L'opulence, ou une réputation d'opulence, constituent au milieu d'elles une sorte d'aristocratie et l'é-
ENCORE LE LUXE Iiy
lève *' la plus riche " se trouve investie (l'une royauté tacite mais si réelle, si universellement reconnue que tous les honneurs, tous les égards vont directement, naturellement à elle sans (jue personne songe ni à réclamer ni à s'en étonner.
De ce sentiment, en somme ])cu louahle, de ce culte de l'argent chez des enfants ignorantes des choses de la vie, on ne ferait (pie sourire s'il n'était entretenu et ap|)uyé souNcnt pai' de plus sages.
Dérogeant à la belle et saine coutunu* (pli maintenait dans les communautés une égalité absolue entre les élèves, on s'est petit à petit laissé conduire à créer certaines exee])tions pour le logement, ])our la nourriture. On a été amené à faire fléebir en faveur de (juehpiesunes, l'inllexible ri'gle ene-nu'me, cette règle im})itoyable (pli autrefois nous alignait toutes, grandes et petites, riches ou j)au\res, au dortoir dans des lits voisins et unit'o?-mes, au réfectoire sur des hancs sans dossiers, autour (lu même haebis. ])as toujours appétissant.
Je crois (pi'à ce système rigide les enfants gâtées couraient la chance de laisser au couvent leurs goûts excentri(pies et leurs caprices.
Une cho?e certaine, c'est (pu* le contraste nous faisait douhlement a|)|)réciei' le confoi-i et la liherté du toit paternel.
Tout est bien dill'érciit au joui- (raujourd'hui. Les grands ])ensionnats ressemblent maintenant, sous certains ra])])orts, à de gi-ands h(')tels où l'on est logé plus ou moins som|)tueuseinent, selon le prix (pie l'on consent à payer. Les j)ensionnaii-es oui la faculté d'ordonner, en dehors (le< repas, i\v> consoininations qui leur sont comptées en sus du |)rix régulier de la pension. Au re])as ])ris en commun elles ])euvent faire ajouter à la carte du jour (piehpies mets sup])lémentaires, moyennant finance.
il est UM'^Mue loisible -a celles (pli ont des cliand)res séparées du dortoir commun, de faire chez elles la duieffe eu compagnie de leur mère ou d'amies de l'extérieur.
Il8 XOS TRAVERS
Il y a maints petits moyens d'esquiver ainsi la loi — privilège dont la saveur est appréciée en dehors des couvents — et de se distinguer des autres, ce qui n'est pas dans un tel milieu, je le répète, une mince considération.
Elle est si importante au contraire et si flatteuse pour la vanité que l'on use très souvent de ces prérogatives onéreuses sans nécessité aucune et à la seule fin de maintenir son prestige.
Ce sont là les extra contre lesquels on entend de toutes parts pester les papas, parce qu'ils doublent très souvent le prix convenu pour chaque trimestre. Et c'est cette déplorable émulation dans la dépense qui fait manitenant reculer tant de familles devant la taxe ruineuse que représente une année de couvent, pour deux ou trois filles surtout, quand ce n'est pas cinq ou six.
On me dira peut-être qu'il est très possible de se dispenser de ces extra et que chacune est libre de pratiquer l'économie, mais il faut plus de force de caractère que n'en possèdent des petites filles pour se résigner à jouer parmi des amies fortunées comme aux yeux de quelques parvenues ou de quelques sottes vaniteuses, le rôle de parias.
Les mères sensées qui s'élèvent en masse contre ces abus, ne peuvent elles-mêmes faire autrement que de s'}soimiettre, au moins dans une certaine mesure, afin d'éviter à leurs enfants de cruelles humiliations. Beaucoup de parents, de leur propre aveu, excèdent ainsi leurs moyens pour marcher de front avec les autres dans ce crescendo d'extravagance.
L'empiétement du luxe et de ses raffinements mondains, encore une fois, ne saurait être complaisamment accueilli par de saintes recluses qui ne cessent de prêcher et par la parole et par l'exemple, l'humilité, la charité envers le prochain, et le mépris des vaines délicatcs.^cs. Ils ne tiendrait donc qu'aux gens du mon-
KNcoHi: IJ-: iA\\-: 1 19
de, (lu'aux intéressées de s'eiiteiidie j)()ur o])érer la réforme universelleinent désirée aujourd'ui.
J^ersoniie au deinriirant ne se plaindrait de voir revenir la salutaire discipline du bon vieux teni])s — si ee n'est, peut-être, les enfants gâtées de notre génération: mais les protestations de eelles-ci n'attendriront plu> des parents (pii ont vu les inconvénients d'une trop grande liberté.
N'ai-je pas entendu certaine maman (une de celles qui, se trouvant en face du système perfectionné fonctionnant dans le grand couvent où elle conduisait sa tille unicpie, ne put, on ne sut lui en refuser les bénéfices), ne l'ai-je pas entendue me dire:
— J'ai mis mon enfant au pensionnat |)our lui faire passer ses caprices: je crains (pfelle n'en acquière d'autres.
Au reste l'iiygiène a fait des progrès depuis quebjues années, et en retrancliant un confort superflu, on n'a pas à craindre le retour de certains abus.
La plu))art des pensions sont maintenant pourvues de nombi'euses salles de bains où les élèves vont chertlier, aussi souvent (ju'il est nécessaire, les indispensables et réconfortantes ablutions.
La nourriture est. elle ausi, mieux soignée et plus substantielle. Je me ferais l'écbo de jdusieurs mères de famille (pie j'ai entendues s'ex))li(juer sur ce sujet, si jajoutais (pie les économes dcN raient y joindre en abondance— et sans frais sup|)lémentaires. comme cela se })rati(pie dans (piebjues couvents — le lait, ce breuvage favori de l'enfance. T^n verre de lait peut à la rigueur tenir lieu d'un re])as aux enfants anémiques ou d'un a])jH'tit cipricieux ne s'accomnunlant pas de la frugale tahlr d'hôtr du réfectoire.
Rien n'est facile aux communautés religieuses possédant (Ml général de vastes domaines et les services gratuits d'un personnel nombi-eu\, comme d'entretenir un troupeau de vacbe> (pii poui-voiraient d'un aliment
suffisamment substantiel des jeunesses qui grandissent et travaillent. Le lait, d'après un célèbre médecin, est pour les enfants un article de première nécessité. Et cela ne coûte pas plus cher qu'autre chose.
Les directeurs de nos maisons d'éducation encourent une grande responsabilité en acceptant le soin de la jeunesse. Une nourriture saine, abondante et accommodée de façon à ne pas dégoûter l'appétit des adolescents, des exercices hygiéniques réguliers doivent garantir à leurs élèves toutes les conditions favorables à une croissance normale. On a pu reprocher, et non sans raison, à certains établissements d'anémier la jeunesse.
Pourvoyons sagement aux besoins matériels de nos enfants, mais revenons ensuite aux modestes habitudes d'autrefois; n'ayons pas la faiblesse de redouter pour eux la règle ferme, pareille pour toutes, qui assouplit les caractères, apprend à se vaincre, dompte l'égoïsme et ce détestable orgueil qui se plaît à offenser les autres de la vue de son bien-être.