CONFERENCES
LE DEVELOPPE/yIENT DE LA LITTÉRATURE NATIONALE
(Traduction du travail lu à la convention du ''Conseil National i\i'>^ l'^'iiiiucs ", à Toronto, au mois de mai hS!)5.)
■^;>,* E SUIS venue ici en mission charitable. La défense d'une aussi pauvre et ini})o|)ulaire cliente que la mienne ne saurait être mieux définie. La culture des lettres est considérée dans notre pays comme un divertissement onéreux ])ermis au seul riche, comme le dada de (juehjues l'emmes excentriques ou peutêtre, comme la dernière ressource des paresseux, des ratés, des rêveurs, de tous ceux enfin qui n'ont pas su se l'aire une carrière de la politique, du droit, du commerce, ou de (luelqu'occupation convenahle.
J'en j)eux donner un exemple caractéristique.
T^n olTicier du cens frappa un jour à la ])orte d'un journaliste fran(,'ais:
— Qui est-ce (pli hahite ici? demanda-t-il, écrivant îéjà.
— ^fonsieur Provencher, répondit la honne.
— (Quelle ])rof(»ssion?. . .
— Oh! il ne fait rien, il écrit tout le temps!
Xaturellement les lidèles et les dévots d'un art superflu, les liseurs et les lettrés sont épfalement des <rens un peu singuliers — des personnes privées de relations sociales peut-être, ou ayant des habitudes de paresse, ou
(les infirines, cloués sur un fauteuil sans l'opj^ion de plaisirs plus raisonnables.
Nos gazettes cependant atteignent une circulation considérable. Ceux-là sont rares qui se refusent la satisfaction de se renseigner pleinement sur le dernier scandale, les " naissances/' " mariages '' et " décès," une réception en haut lieu, la cote de la bourse. La curiosité publique parcourt avidemeni aussi le compterendu d'un événement artistique... afin d'y voir les noms des assistants. Tout cela ne dénote pas un goût très éclairé pour les choses de l'esprit.
Qui donc a dit que le journalisme était un terrible pouvoir? Qui compara sa plume à un outil dangereux, à un levier puissant, à une arme révolutionnaire?
Ces dénominations — justes pour d'autres pays — feraient sourire nos rédacteurs salariés.
Je me figure l'un d'eux regardant sa plume sous ce nouveau jour, et s'écriant: —
" — Cela une arme formidable! Cela une reine dans le domaine de la penséo ! Mais elle ne m'appartient même pas. Sa liberté est limitée à la sphère des intérêts de mon patron."
Et il pourrait se dire encore à lui-même: —
— " Moi un dictateur! moi un arbitre dans les conflits moraux et politiques de mes concitoyens. Moi un penseur indépendant dont l'intelligence lumineuse projette ses rayons dans un vaste circuit et produit une moisson d'effets heureux! Non. Un scribe, un employé supérieur avec des facultés spéciales, travaillant sous un maître et obéissant à la consigne; la roue . secondaire d'une entreprise industrielle, voilà ce que je suis!
Vous ne trouverez parmi les journalistes nul philosophe orgueilleux, nul auteur infatué de son pouvoir. Tous ils savent que sur notre sol pratique les céréales et les légumes sont les choses qu'on doit exclusivement cultiver. La violette, l'églantine odorantes, le timide coquelicot, et tous les humbles poètes qui osent mon-
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trer leurs tôtes à côté des produits utiles, cherchent un a|)j)ui auprès de ces ti^^'s vif^oureuses, se réfu<^ic'nt à Tonibre de leurs l'eu il les altières, ou s'assemblent le long des clôtures ])our conteni])ler la nia<^nill(iue croissance des pompeux végétaux.
C'est ainsi (|u'au Canada les gens de lettres abdi(juent toute idée de domination, et se soumettent à r " élément su])érieui- " dont ils dépendent ])our leur ])ain (juotidien.
L'opinion ))ers()nnelle des rédacteurs compte peu. Pourvu (jue leur prose reflète les idées du lecteur, et (|u'ils donnent un com})te - rendu succinct de ce (|ui se ])asse sur la surface du globe, on ne h'ur demande pas davantage.
J'ai dit avec intention la "surface". On n'a ([ue faire en général dvi^ (jucstions très profondes ou fort élevées.
Le journalisme aiiL<i entendu est des plus })ratiques, il faut l'admettre. 11 fournit aux esprits terre-à-terre le pain grossier qu'ils recjuièrent.
Quant à ceux (pii ])oursuivent un but moral ou qui nourrissent quehjue as])iration artisti({ue, ils doivent forcément recourir aux revues l'ranc^^aises, anglaises et anu'rieaines ])our y trouver la satisfaction de leurs pencbants s})éciaiLX.
On aurait vite fait de compter le> publications qui furent fondées en vue d'un objet absolument moral ou artistique ou qui, l'ayant été. ])oursuivent ce but élevé avec une infaillible constanee.
Heureusement ces })roductions existent — à l'état d'exceptions — ])our ])rouver la ])ossibilité d'un journalisme indépendant chez nous comme ailleurs.
Grâce à l'erreur si générale cependant de métamorphoser un art en commerce ou en agence politique, les journaux cana<liens donnent à l'éti'anger une triste idée de notre cidture intellectuelle.
Le journalisme en effet sert d'apprentissage aux vo-
cations littéraires. C'est clans nos gazettes que les écrivains imberbes font leur début.
La qualité de leur syntaxe est proportionnée au prix qu'ils en reçoivent. Les choses en somme sont arrangées de telle sorte que les meilleurs écrivains, ceux dont le talent a acquis quelque développement, sont relégués dans la réserve comme des objets précieux, qu'on encourt une trop grande responsabilité à manier tous les jours, tandis que le menu fretin détient le privilège de la parole.
Les éditeurs songent avant tout à ce mettre au niveau de l'esprit public, dont les besoins esthétiques sont des plus modestes.
Mais le mauvais goût du public comme les erreurs de sa conduite peuvent être redressés.
C'est aux écrivains, aux journalistes qui représentent le cerveau de la société, à modifier ses tendances. Les nourriciers spirituels d'une nation illettrée doivent ordonner sagement sa ration.
Autrement, la presse destinée à favoriser la diffusion du savoir, risque de devenir plutôt nuisible que bienfaisante.
Si la production littéraire est comparativement restreinte, cela est dû surtout au manque d'encouragement donné aux auteurs. J'en sais qui pourraient publier au moins un livre par année, mais qui s'abstiennent par un scrupule de délicatesse. La crainte d'excéder la patience de leurs compatriotes les retient.
Il y a aussi d'autres raisons qui expliquent cette rareté. C'est souvent un manque d'énergie de la part de ceux qui ont le talent; c'est un défaut de persévérance et de désintéressement. C'est aussi quelquefois un pré-
'^ Les affaires avant le plaisir " est un principe porté à ses conséquences extrêmes. Quand on est si pratique Içs affaires accaparent tellement notre vie qu'il
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ne resto prcscuic rien pour les divertissements de l'esprit.
Comme résultat de l'inditierenee géénrale, enfin, les lettres canadiennes font relativement ])eu de ])ro«i:rès. Je ne pense ])as (|u'en ce pays un écrivain ait jamais |)u vivre du ])roduit de ses ouvrages.
S'il existe ([uel(jue espoir pour nous d'atteindre un niveau ])lus élevé dans l'histoire littéraire de notre temps, il n'est pas trop tôt pour inaugurer la réaction et ])0ur songer à combler nos nombreuses lacunes.
La culture des arts est peu avancée dans notre ])atrie, ))arce que nous sommes un "jeune ])ays." Cette vérité, comme le t'ait observer M. Arthur J^uies, est en honneur de))uis ])rès de (piatre siècles.
Sir William Kingston, dans un ouvrage bien connu, [uiblié en ISSI, déclare (pie la statisti(|ue a démontré combien " le climat du Canada est favorable à la santé et à la longévité de la vie." (On sait en effet que nos prédécesseurs, ^IM. les aborigènes, et que la faune incomj)aral)le (|ui habitait ces régions, furent de magnifi(|ues spécimens de vigueur ]diysi(pie.)
"Le temps ])rouvera, ajoute notre biogra])he, (pi'il est également ])ro])ice au développement intellectuel.
L'aflirnuition est rassurante sans doute, mais il faudrait demander à l'auteur de "Notre Climat," si ce " t('iu|)s" dont il parle supj)ose (piatre autres siècles.
Nous ne sommes ])as encore sevrés du besoin des gâteries et des indulgentes concessions. Nous tenons à nous appeler un pays "neuf," une "jeune" nation. Nous avons un art ''novice", une littérature "débutante", et nu'^me... l'Industrie au berceau ("infant industry ", dans le langage politique).
Le moment n'cst-il ))as arrivé d'abandonner la nursery ?
Mais le |)()UV()il' (relever dans le UHUlde le crédit de lui cliente, est eiiti'e les mains des proj)riétaires de
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grands journaux et entre celles du gouvernement, ment.
Que seraient devenus les arts dans tous les pays et à toutes les époques, sans la protection de l'Etat, des citoyens riches et puissants?
Le gouvernement a fait un pas dans la bonne direction, en accordant cinq mille dollars à la Société Royale du Canada. On serait porté à croire que les donateurs n'avaient d'autre intention en faisant cette générosité, que de confier à la Société un dépôt destiné à l'encouragement de la littérature nationale.
Il semblait qu'une partie des fonds eut dû être distribuée sous forme de prix aux meilleures ouvrages historiques, litéraires ou scientifiques publiés dans le cours de l'année, ou encore, qu'elle dut servir à organiser des concours pour la jeunesse.
On conçut de grandes espérances de cette nouvelle communauté d'Immortels. On en attendit de beaux résultats. On les attend toujours.
L'exemple de nos ancêtre nous a enseigné la patience.
En alléguant la nécessité de stimuler le goût littéraire, il va de soi que je réclame égale justice pour les écrivains français et anglais.
Si nous allions opposer ces deux langues Tune à l'autre, les belligérantes seraient fort surprises de leur nouvelle rivalité. Shakespeare n'eut jamais de plus fidèles partisans. . . qu'en France et depuis le grand Corneille jusqu'à nous jours, les maîtres de notre littérature ne manquèrent pas des témoignages non équivoques de l'admiration anglaise.
Ceux qui redoutent notre belle langue s'effrayent plus aisément que lord Dufîerin, qui a dit à Québec:
" L'idiosyncrasie des deux races composant cette na- " tion donne à notre pays un caractère intéressant, un " attrait, un charme éclectique qui lui manqueraient ^^ autrement, et ce serait une grande faute politiqlu;e " que d'essayer de les détruire. Mes plus chaleureusea