CHAPITRE DEUXIEME
But de l'Association
Sommaire
I. — Formation du Voyageur. — Réunions, conférences, bibliothèque technique. — Un silencieux qui retrouve sa faconde. — Esprit de corps. — Aide mutuelle. — Bureau de placement. — Confiance générale dans l'A.C.V. Un exemple de l'effet produit par le bouton. — Estime du Voyageur chez les non-catholiques.
II. — Formation du Chrétien. — Sursum ! — Trois vers d'Ovide. — La première condition d'entrée et les autres. — Christianisme éclairé. La Boîte aux objections. Deux jolies victoires. — Christianisme décidé, plein aussi de gaîté. Rencontre de quatre Voyageurs. — Une conversion bien gagnée. — Un contre sept. — Comme les deux disciples dEmmaiis.
III. — Formation de V Apôtre. — L'apostolat, la plus belle fleur de la charité. — Le grand éteignoir de l'Apostolat : le respect humain. Pas de ça chez les Voyageurs ! — Zèle discret; sauf chez deux « Fils du Tonnerre »; menace de gifle; la gifle.
Le but de l'Association est triple : formation du Voyageur en tant que Voyageur, formation du Chrétien, formation de l'Apôrre.
C'est-à-dire qu'elle vous prend son homme, qu'elle le réforme, le conforme et le transforme de fond en comble : du moins, elle l'essaie, et qui dira qu'elle n'a pas la main heureuse ? Voyons le procédé.
Le Voyageur
Il s'agit de sa formation professionnelle pour arriver au succès. Il faut bien, n'est-ce pas, s'occuper du côté matériel des choses. On se dirige vers le ciel, c'est entendu, mais en marchant sur la terre.
La profession du Voyageur, comme toute profession, a sa science propre, son art, sa technique, sa pratique, ses industries, en un mot, son secret du métier. Le Voyageur trouve dans l'Association une aide, un secours particulier. Ce sont d'abord les réunions fréquentes et régulières du Cercle, tous les quinze jours. On a là, soit des causeries familières sur un sujet donné à l'avance, soit des conférences préparées avec plus de soin, variées, instructives, pratiques, suivies d'une discussion générale, soit encore parfois des débats contradictoires en règle, avec tribunal, plaidoiries, juges et sentence motivée.
Pour fournir aux membres les éléments essentiels de ces divers travaux on met à leur disposition une bibliothèque technique, qu'on enrichit peu à peu, et où se coudoient les livres sur la religion, l'histoire du Canada, le commerce, l'industrie, l'économie politique et sociale.
Autant que possible les membres donnent eux-mêmes les conférences : c'est le bon pain de chaque jour. Mais on ne veut pas se priver de mets plus rares. Aussi invite-t-on, de fois à autres, des conférenciers étrangers à l'Association, que leur compétence reconnue en telle ou telle matière signale à l'attention des associés. Les sujets les plus instructifs, les plus
actuels y sont abordés. Nous relevons, par exemple, dans le bilan de l'un des Cercles, la liste suivante : la guerre, le socialisme, la question romaine, la question juive, les immunités ecclésiastiques, les notes de l'Église, l'organisation professionnelle, l'instruction dans la province de Québec, l'instruction obligatoire, les écoles bilingues de l'Ontario, les bons livres, la presse catholique, l'alcoolisme, la colonisation, etc.
Les Voyageurs en général sont assez connus pour leur faconde. Une langue bien pendue, c'est en un sens le premier effet de leur sac : il faut faire l'article. Mais tailler une bavette et parler en public sont deux choses, comme on sait. Tel d'une verve endiablée dans la conversation, mâche des patates chaudes devant un auditoire. Affaire de timidité, d'inexpérience. Or la fréquence des causeries, des conférences, des discussions au Cercle rompt justement cette crainte, voire cette terreur de la galerie. On remarque en effet chez les Voyageurs une facilité de plus en plus grande pour s'exprimer en public, et même souvent pour le faire avec une véritable éloquence.
L'appréhension de la parole publique était le seul motif qui retenait en dehors de l'Association un Voyageur de commerce, d'ailleurs très habile dans sa branche. A la fin, un ami s'interposa pour de bon : (( Et si l'on te promet que tu n'auras jamais, jamais un mot à dire en public ^ . . )) (( Dans ce cas, très bien; mais là, absolument ! )) Le jour de l'admission, le président se lève : (( Monsieur N., accepté à notre dernière réunion à la majorité ou plutôt à l'unanimité des voix, devient aujourd'hui, membre du Cercle ». Monsieur N. se lève, puis se rassied sans
Monsieur le président, voici mon opinion.
dire un mot, comme à !'(( Académie silencieuse )). A la réunion suivante, le sujet débattu lui était familier
et de plu;s lui touchait singulièrement au cœur; la discussion marchait, alerte, vivante, pleine de réparties; à un moment donné, notre homme n'y tient plus, il se lève, mû comme par un ressort : (( Monsieur le président, voici mon opinion )), et en deux ou trois phrases brèves, judicieuses^ un peu saccadées, il donna son avis. La glace était rompue. (( Aujourd'hui, nous confiait l'aumônier du Cercle, c'est un de nos m.eilleurs dehaters )).
Par leur esprit de corps, leur esprit de famille, leur aimable camaraderie, les Voyageurs trouvent dans l'A. C.V. un support m.utuel des plus appréciés. Ils s'entraident de toutes manières; par exemple, ils se vendent les uns aux autres ce dont ils ont besoin, au prix du gros, avec le plein consentement de leurs patrons ; ils se visitent dans la maladie ; ils recommandent à leurs clients tels et tels trafiquants d'autres marchandises que représentent certains de leurs collègues, et en voici un justement qui survient à point.
Ils ont en outre un Bureau de Placement parfaitement organisé. Son but est de fournir une situation aux Voyageurs sans emploi. Pour cela, il s'est mis en communication avec les maisons de gros. A sa circulaire d'avril 1919, nombre de marchands et d'industriels répondirent dans les termes les plus flat-
teurs, promettant, en cas de vacance, de s'adresser de préférence au Bureau de l'Association. L'un d'eux ajoutait : (( Nous avons le bonheur de vous annoncer que nos représentants ont fait une retraite fermée et nous donnent entière satisfaction )). Les patrons sont ainsi portés vers l'Association par la confiance qu'ils ont dans l'honnêteté professionnelle de ses Voyageurs. Ils se sentent en sûreté avec eux.
La défiance d'autrefois à l'égard des Voyageurs en général tombe devant un membre de l'A. C.V. L'un d'eux s'amène dans un collège commercial de la province. Il ouvre son sac et commence l'étalage de ses échantillons, lorsque le Frère Supérieur de l'établissement, prévenu par le portier, entre vivement, très déterminé à ne rien prendre : (( C'est inutile. Monsieur, rentrez-moi tout cela, je n'ai besoin de rien ! )) Le voyageur, pas du tout décontenancé, essaie gentiment de pénétrer dans la place, comme ils savent si bien le faire ! Mais ici le cas est exceptionnel : (( Rien, rien, Monsieur, rien! )) — Ce disant, le Supérieur aperçoit le bouton de l'A. C.V. (( Ah ! Ah ! vous appartenez à l'Association Catholique des Voyageurs ?» — « Mais oui )). — «Ah ! c'est différent. Tenez, votre Père Aumônier, précisément, sort d'ici : il a prêché une retraite aux élèves. Attendez donc )). Quelques minutes après, le Voyageur se retirait avec une commande de cent cinquante dollars. Le bouton avait été le « Sésame, ouvre-toi )) d'Ali-Baba, l'anneau magique de Gygès.
Il n'y a pas que les catholiques qui fassent confiance aux Voyageurs de l'Association. Voici le témoignage des propriétaires protestants d'une des grandes maisons de commerce de Montréal. On leur demandait
de permettre à l'un de leurs Voyageurs, membre de l'A. C.V., de faire une seconde retraite fermée. (( Certainement, répondirent-ils. Mais qu'est-ce que vous lui avez donc fait l'an dernier ? Il n'est plus le même : le voilà réglé, sobre, plus zélé que jamais pour notre maison, il a triplé son chiffre d'affaires cette année. C'est notre meilleur homme. Oui, oui, prenez-le, non pas seulement pour trois jours, mais pour trente, si vous voulez ! Nous paierons toutes ses dépenses )) ! Sur quoi repose cette confiance dans les Voyageurs de l'Association, c'est ce que nous allons examiner < ensemble.
Le Chrétien
Vous n'avez sans doute pas oublié ce que nous avons dit, à savoir que l'Association forme le Voyageur et, dans le Voyageur, le Chrétien.
La vie, la vraie vie des individus, comme celle des sociétés, a besoin de la religion pour fondement. Sans elle, on bâtit sur le sable. Sans religion, on prétend faire tenir une pyramide sur sa pointe. Et combien ne voit-on pas d'hommes aujourd'hui marcher de la sorte, la tête en bas ! Ce qui explique bien des misères, n'est-ce pas ? A qui comparer ces Messieurs, si ce n'est aux êtres dont parle l'auteur des Métamorphoses :
Pronaque cum specient animalia caetera terram . . . ^
Tandis que les autres peuvent s'appliquer congrument la suite :
Os homini sublime dédit, cœlumque videre Jussit et erectos ad sidéra tôlier e vultus. -
Nos voyageurs, Dieu merci, portent haut leur front marqué du signe auguste de la croix, sans jactance assurément, sans panache, mais aussi sans crainte et allègrement : ils ont le sourire ! Nous le constaterons plus d'une fois.
Ici encore, l'Association est pour eux une aide puissante. Dès le seuil, elle pose nettement ses conditions d'entrée. La première est d'être (( catholique pratiquant )). Elle ajoute : (( Avoir une bonne conduite, jouir d'une bonne réputation et pratiquer la sobriété ...» Et si l'on se rappelle cet article des statuts qui recommande aux membres, tous les ans, une retraite fermée, et cet autre qui exclut résolument les indignes, on reconnaîtra que ce christianisme n'est
J Pendant que les autres animau.x, inclinés, regardent la terre ... ^L'homme marche le front haut, et, les yeux tournés vers le ciel, en contemple les splendeurs.
pas à gros grains, qu'il ne prend pas que les Gloria Patri du chapelet, qu'il est de bonne marque enfin. Il est, de plus, éclairé. L'intelligence que le Voyageur doit avoir peu commune pour le succès de son métier, il la met au service de sa religion. Il en étudie l'histoire, la doctrine, l'organisation, les œuvres : il fait sur ces matières des conférences, il en écoute d'autres; il se compose un stock d'arguments dont il use à l'occasion dans ses courses. Entend-il une objection qu'il ne peut résoudre, il la note et, de
retour au Cercle, il la dépose dans la (( Boîte aux objections». A la réunion suivante, l'aumônier donne la solution avec les éclaircissements convenables. De la sorte, les Voyageurs parviennent à une singulière connaissance de leur religion et une facilité d'expression sur ces sujets, que pourraient leur envier plus d'un disciple de Thémis ou d'Esculape.
Lors de la campagne menée à Montréal en faveur de l'instruction obligatoire, une dizaine d'amis étaient réunis, le soir, chez un notaire. La conversation tomba vite sur la question brûlante du jour. Le maître du logis ayant opiné pour la dite obligation scolaire, les autres, en bons moutons de Panurge, suivirent docilement. Mais pas tous. Deux personnes firent exception : l'une était une jeune fille remarquablement renseignée sur l'objet du litige; elle sut instruire en même temps que charmer. L'autre, un Voyageur du Cercle de Montréal, qui vint à la rescousse de la préopinante, le fit avec un luxe d'arguments et de
statistiques qui surprit tout le monde et les laissa tous deux maîtres du terrain. (( Il n'y avait aucun mérite de ma part, ajoutait le Voyageur qui narrait le fait : quelques jours auparavant, un avocat de la ville, mêlé à toutes les bonnes œuvres, avait, de concert avec le Père Aumônier, donné au Cercle une causerie fortement documentée sur l'instruction obligatoire; j'avais ça encore tout frais dans le coco )).
Il se lève, va droit à Tinsulteur.
Un sergent du (( Corps médical )) de Montréal racontait la scène dont il avait été témoin au (( Queen's ».
C'était en 191 8. Devant une bouteille de Scotch, un commis-voyageur protestant déblatérait contre la religion et le clergé catholique. Non loin de lui se tenait M. N., de l'Association, qui manie l'anglais aussi bien que le français. Il se lève, va droit à l'insulteur et, déposant cinq dollars sur la table, le provoque à une discussion immédiate sur les deux religions comparées. On s'attroupe autour d'eux. L'autre qui ne sait pas à qui il a affaire, accepte. Mais il est si impressionné par le ton, la dignité, la force aussi des arguments du Voyageur que, se déclarant^ vaincu, et poussant son billet de banque à travers la table, il saisit la bouteille de Scotch, s'en va à la fenêtre, la brise sur le rebord et revient en déclarant : (( No more of that ! )) Puis, serrant la main de son rival, (( Thank you, Sir, for your illuminating statements )) .
Orner l'intelligence est une partie essentielle de toute éducation; mais elle n'est pas la seule; elle n'est peut-être pas la plus importante. Savoir est bien, vouloir est mieux. C'est par là que le caractère se forme et qu'il se montre : c'est par là qu'on est homme. Que de puissance se cache dans ces deux petits mots : (( Je veux )), prononcés par un homme ! Et qu'il fait bon rencontrer de ces hommes dans les diverses classes de la société, dans les plus humbles comme dans les plus hautes ! Ils sont le levain qui fait lever la pâte. Les autres sont ... eh bien, oui, les autres sont ... la pâte ! Le Voyageur de l' A.C.V. n'est point pâteux ! Ce n'est pas à lui que le Catholique d Action pourrait décocher ce trait : (( Mon fils, tu n'as pas encore compris que trois cœurs vaillants valent mieux que trois cents lâches )).
Les Voyageurs l'ont bien compris et leur Association qui, nous l'avons constaté, s'occupe de meubler leur intelligence, sait également tremper leur volonté. L'exacte observance des statuts si virils de l'A. C.V. est déjà un fier aiguillon.
A cet effort constant et discipliné ajoutez l'exemple des camarades, leur tenue, leur conversation, leurs projets où, se mariant à la gaîté la plus aimable, tout respire le courage, l'élan, le sens chrétien énergiquement vécu. Ajoutez-y surtout les éléments de force puisés à leurs plus hautes sources, les sacrements de la sainte Eglise et, pour en raviver les influences, la pratique des retraites fermées. Nous y reviendrons.
Cette conformité parfaite des esprits et des cœurs procure aux membres de l'Association les plus douces satisfactions et parfois les plus inattendues. — Quatre vieux amis d'enfance se rencontraient par hasard, un soir, dans un hôtel de Québec. Ils ne s'étaient pas, revus depuis vingt ans. Partis chacun de son côté, ils se retrouvaient tous quatre bien et dûment armés (( Chevaliers de la valise)). Je vous laisse à penser s'ils s'en donnèrent en fait de souvenirs d'enfance et de jeunesse, de ces petits événements comiques ou graves qui composaient la vie au village natal. Avant de monter à leur chambre pxjur la nuit, trois d'entre eux demandèrent au garçon de les éveiller à 7 heures. Quelle ne fut pas leur surprise et leur joie, le lendemain, de se revoir tous trois à la messe de sept heures et demie à la basilique, et de faire ensemble la sainte communion ! C'était un premier vendredi du mois. Au sortir de l'église, rien de plus pressé que de s'interroger et d'apprendre qu'ils étaient membres de différents Cercles de l'A. C.V. La même pensée leur
vint spontanément à l'esprit : autrefois le premier Vendredi passait comme les autres vendredis du mois ;
aujourd'hui, il est le plus beau trait d'union des Voyageurs.
Si nous voulons savoir ce qu'il y a de bonté, de zèle intelligent, de calme énergie dans ces hommes, revenus de loin parfois, écoutons le récit de l'un d'eux qui avouait devant tous, ingénument, qu'il avait fallu un an et demi de sollicitations pour l'amener à sa première retraite fermée. (( Mais cette retraite,
ajouta-t-il, ah ! mes amis, quelle retraite ! quelle date ! quels jours de paradis ! )) — Nous laissons au récit sa bonne simplicité. Nous abrégeons seulement.
Nous habitions, ma femme et moi, commença le narrateur, un quartier de la ville où nous avions pour voisins un couple apparemment fort heureux. Un jour, tout changea. Le mari était revenu, le soir, en boisson. Je dois dire tout de suite que la femme était une sainte. Imaginez ce qu'elle souffrit de la part de ce buveur qui s'enfonçait chaque jour de plus en plus dans sa passion. Ah ! maudite boisson d'enfer ! quand est-ce qu'elle y retournera toute ! Entre temps nous avions perdu de vue le couple, par suite de notre déménagement. Ne voilà-t-il pas qu'au mois d'octobre, quelques jours avant le premier anniversaire de ma retraite, je vois arriver chez moi la pauvre femme. Aux premières paroles, elle éclate en sanglots : à grand'peine, peut-elle me dire qu'elle est bien malheureuse, qu'elle est découragée. «J'ai pu supporter la honte d'une telle vie, les mots durs, les affronts; mais les coups, je ne le puis. Et pourtant il en est là !.. . ))
Je me dis : Mon vieux, voici une belle affaire pour toi; tu as promis, à ta retraite, de faire le bien autour de toi. Marche! — J'allai prendre des forces aux pieds de Notre-Seigneur dans une église voisine et me dirigeai vers la maison de cet homme. Vous dire sa surprise en m'apercevant, et son embarras ! Qu'est-ce que je venais faire chez lui ? Qu'est-ce que je voulais ? Je lui expliquai doucement le but de ma visite : le désir de l'aider à bien faire, à surmonter sa passion pour l'alcool, à rétablir la paix et le bonheur à son foyer. . . Rien n'y fit. Je compris qu'il fallait recourir
'Aj —
aux grands remèdes. (( Mon ami, lui dis-je, si vous recom.mencez vos violences, c'est à moi que vous aurez affaire. ))
Le lendemain soir, sa femme m'annonce au téléphone que le malheureux a récidivé; que faire? — (( Tandis qu'il cuve son vin, prenez une feuille de papier, écrivez dessus que, fatiguée d'une pareille vie, vous le quittez; mettez cette feuille bien en évidence sur sa table; arrangez- vous ensuite une petite valise, et montez dans l'auto que je vous envoie, elle vous amènera chez moi, ma femme vous attend )).
Ce que j'avais prévu, arriva. Mon type, dégrisé, le jour suivant, avait aperçu la note sur la table : grand émioi, grande douleur aussi, car très bon au fond, comme tous ces ivrognes, il adorait sa femme. Où était-elle ? îl se souvint de ma menace. C'est lui, se dit-il, il doit savoir. Un coup de téléphone : (( Où est ma femme ? )) — (( Je n'en sais rien. Au reste, je suis pressé : venez me voir ce soir, mais à la condition expresse que vous ne preniez pas une goutte de toute la journée, je m'en apercevrai )). Le soir, j'avais à peine avalé ma dernière bouchée, qu'il s'amenait en bon état, rasé, propre. Sa première question ; (( Où est ma femme ? Vous le savez )). Pour le tirer d'inquiétude, je lui déclarai que je l'avais placée en un lieu sûr, et qu'elle nen sortirait pas sans mon consentement. Le pauvre homme fondit en larmes; il s'excusa, fit de bonnes promesses et termina par sa première demande : Où était-elle ? Je tins ferme. Mais à cause de son repentir, je m'engageai à le lui dire, le lendemain soir, pourvu, encore une fois, qu'il ne prît pas un seul verre. La femme, placée dans une chambre voisine, • avait tout entendu; l'espoir lui
revenait au cœur; elle passa une partie de la nuit en prières.
Fidèle au rendez-vous et mieux disposé encore que la veille, mon client se présenta. Le moment était venu de frapper le grand coup : je lui fis promettre solennellement que si je lui disais où était sa femme, il viendrait avec moi le lendemain soir à la Villa Saint- Martin suivre la retraite des Voyageurs de Commerce.
Il le promit. Et alors, pour ne pas prolonger le martyre de sa fem.m-e, je l'appelai. Elle partit à la porte, des larmes de bonheur dans les yeux, les bras tendus. Je ne vous décrirai pas la scène extrêmement touchante de leur rencontre. Il semblait que tout le mauvais passé fût aboli. Je les gardai sous mon toit, la nuit suivante et le lendemain. Nous prîmes nos repas en famille. Le soir venu, j'accompagnai mon type chez lui, car je ne voulais pas le quitter d'une semiclle, craignant quelque mauvais tour du diable. Il se rasa, s'habilla, et, en route vers la Villa Saint-Martin, lui pour la première fois, moi pour la seconde.
La retraite opéra mer\'eilleusement son œuvre de conversion. J'étais au comble du bonheur. Je le suivis après la retraite. Je le fis entrer dans la société de l'Adoration nocturne. Durant l'année, il eut deux rechutes : ce n'était pas trop m.al pour lui. Douze
Elle parut à la porte, les bras tendus.
autres mois après, nous retrouvant ensemble, je lui posai la grosse question. (( Dieu soit loué, s'écria-t-il, tout fier, cette année rien, mon vieux, rien ! ))
Comme on disait au temps des troubadours : Icy finit la geste du bon serviteur de Dieu.
S'attaquer à plusieurs à la fois demande plus de force d'âme. Les Voyageurs en ont autant que de sang froid et de persévérance. L'un d'eux attendait dans le fumoir de première classe du train des Trois- Rivières pour Saint-Maurice. Voici que surviennent forts en . . . bouche, rieurs, turbulents, avec une mèche dans le goulot, sept hommes de chantiers, leur poche sur le dos. Ils se rendaient à La Tuque. S' apercevant qu'ils sont en première, l'un d'eux dit : (( Mes amis, c'est pas not'char : c'est le char des Messieurs )). Les autres de répondre : (( On est aussi Monsieur qu'eux autres )), et avec force jurons, mêlés de blasphèmes, ... (( On va rester icitte ! )) Ils empilent leurs poches les unes sur les autres dans un coin, et s'asseyent avec le Voyageur qui, les observant du coin de l'œil, continue de fumer tranquillement sa pipe.
Le conducteur passa dans le couloir; l'un des hommes en fit la remarque et ajouta : (( Il va nous s . . . . dehors )). Ce qui souleva un tourbillon de jurements et de propos blasphématoires. Alors le Voyageur ôta sa pipe, la déposa sur le rebord de la fenêtre et, de son bon regard franc et calme faisant le tour de ses compagnons :
(( Mes amis, fit-il, il me semble que vous êtes de braves gens, vous avez de bonnes figures de Canadiens, mais pourquoi gâtez-vous cela par vos blasphèmes ? Vous pourriez faire vos remarques, n'est-ce
pas, sans y joindre à tout coup un blasphème ? Est-ce digne de vous, bons chrétiens, j'en suis sûr?» —
Mais pourquoi gâtez-vous cela par vos blasphèmes ?
(( Tiens, tiens, s'exclama l'un des sacreurs, c'est-y un prêtre celui-là ?. . . Oh ! les gas, on a affaire à un curé sans soutane ! ))
— (( Monsieur a raison, reprit un autre, à qui les paroles sensées et le ton sympathique du Voyageur étaient allés droit au cœur, nous blasphémons trop et pour rien. C'est pas correct. C'est seulement une mauvaise habitude, ben sûr. Faudrait corriger ça )).
Pendant ce temps, le Voyageur avait ouvert son sac et retiré sept belles images du Sacré-Cœur avec l'inscription : (( Ne blasphémez pas ! )) Il en donna une à chaque homme en leur recommandant de la placer dans leur chantier et de la regarder de temps à autre, et le soir de faire devant elle leur prière. « Qui sait, ajouta-t-il, si l'an prochain, ou même plus tôt,
vous ne communiquerez pas à d'autres le bon conseil que je vous donne aujourd'hui ? )) Ils acceptèrent de bonne grâce l'image et la suggestion. L'esprit de foi, en eux, était toujours vivant au plus profond de leur âme; déposé par une première^ éducation de famille foncièrement chrétienne, les chocs de la vie, les chutes mêmes n'avaient pu l'entamer; l'intervention du Voyageur le ram.enait à la surfcce, prêt, semble-t-il, à faire oeuvre de sauvetage.
Lorsque le voyageur s'apprêta à descendre à Saint- Maurice, les sept gaillards l'entourèrent et lui donnèrent une chaude poignée de mains. Ils portaient dans le regard une expression d'estime, presque d'admiration, et aussi de gratitude qui en disait long. La bonne corde de la lyre qu'est l'âme humaine, selon le mot de S. Augustin, avait été touchée, et bien touchée.
Une marque authentique de sincérité dans l'exercice de ses devoirs en général et de ses obligations particulières, est leur mise en pratique toute bonne, toute simple, lorsqu'on est seul ou que l'on se croit seul, comme devant témoins. Deux voyageurs revenaient des Cantons de l'Est, en chemin de fer. Assis l'un près de l'autre, ils causaient à la bonne franquette. Leur conversation roulait sur leur chère Association : ses œuvres, son expansion, les conférences prochaines, la retraite de l'année, le tout entremêlé d'histoires joyeuses, où les ivrognes convertis avaient leur grosse part. Non loin de Montréal, un homme occupant le siège immédiatement devant eux et qu'ils n'avaient pas remarqué derrière son haut collet de fourrure (on était aux premières neiges), se lève tout d'un coup
et se retourne vers eux. C'était un prêtre vénérable de la ville. (( Savez-vous, Messieurs, leur dit-il en se penchant sur la banquette, que voilà bien une demiheure que vous m'empêchez de dire mon bréviaire. Mais je ne vous en veux pas, au contraire ! Votre conversation m'a tout simplement captivé. J'avais souvent entendu parier en bien de votre Association :
Votre conversation m"a tout simplement captivé.
je n'imaginais pas que ses membres en fussent si intimement remplis et qu'ils en vécussent vraiment. Vous m'avez profondément édifié )). Puis d'une voix émue et recueillie : (( Ma première visite en arrivant chez moi sera faite à l'autel du Sacré-Cœur, pour remercier le bon Maître d'avoir inspiré une aussi belle œuvre, et de la soutenir si manifestement. ))
Que les Voyageurs aiment singulièrement, j'allais dire passionnément leur Association, cela se voit en toutes rencontres. Ils l'aiment pour les avantages matériels qu'ils en reçoivent, plus encore pour les fruits spirituels qu'elle leur offre. Ils ne font pas difficulté de reconnaître que, dans leur désir de rester fidèles aux résolutions des retraites, ils trouvent en elle un appui difficilement remplaçable. C'est ce qu'avouait ingénument un Voyageur naguère un fervent de la dive bouteille.
Il avait fait avec l'un de ses amis, buveur non moins assidu, une bonne retraite. Ni l'un ni l'autre n'appartenait à l'Association. L'ami resta en dehors après sa retraite ; au bout de quelques mois, sa passion avait repris le dessus. Notre homme au contraire avait inscrit en tête de ses résolutions celle d'entrer au Cercle de Montréal. (( Voilà ce qui m'a sauvé, disait-il, le Cercle, ses réunions fraternelles, ses conférences, les bons exemples de mes camarades )).
Ils ne s' entr' aident pas qu'au Cercle. Ayant le cœur sur la main, ils le mettent en branle à la première occasion. Des voyageurs du Cercle de Québec faisaient une retraite à la Villa Manrèse. L'un d'eux confia à deux de ses camarades je ne sais quelle (( emmanchure )) : il se trouvait tout de travers, l'idée de sa confession le bouleversait; il désirait la faire, mais n'osait se présenter. Il n'en fallait pas plus aux deux copains. Leur plan très simple est vite dressé : ils l'exposent à l'un des Pères de la maison : ils vont jeter dans sa chambre, tout à l'heure, un retraitant qui a peur de se confesser. Très bien. Le Père se déclare prêt à lui mettre le grappin dessus. Les deux conspirateurs vont chez leur victime, lui propo-
sent gentiment de venir faire une petite marche sur la galerie, au grand air. II accepte. Pour se rendre au promenoir, il fallait passer devant la chambre du confesseur; les trois amis se suivaient, le trembleur au milieu. Arrivés en face de la chambre du Père, le premier fait demi-tour, le troisième ouvre la porte,
Arrivés en face de la chambre du Père
et tous deux empoignant leur homme par les épaules, le poussent dans la chambre et referment la porte. Un quart d'heure plus tard, celui-ci venait les rejoindre sur la galerie, les yeux encore tout pleins de larmes et les remerciait du bon tour qu'ils lui avaient joué.
On conçoit que le clergé en général ait changé d'opinion au sujet de la gent voyageuse. Les conversations édifiantes de ces hommes, leur sobriété, la fréquentation des sacrements, quelques-uns pratiquant autant qu'ils le peuvent la communion quotidienne, trottinant vers l'église de grand matin, sous la pluie ou dans des tourbillons de neige, et s'avançant, seuls parfois, à la Sainte-Table, ces faits et bien d'autres amènent les curés à les proposer à leurs ouailles comme des m.odèles et, par là, promouvoir la communion fréquente dans leur paroisse.
Ce bon renom, gagné non sans peine par les Voyageurs, ne nuit en rien sans doute à leurs affaires. C'est le (( surcroît )) promis par l'Evangile à ceux qui (( cherchent d'abord le royaume de Dieu et sa justice )). Le succès de leurs opérations est remarquable. On cite entre autres ce fait peu banal. Une importante manufacture de l'Ontario compte vingt et un Voyageurs de Commerce, dont un seul catholique, membre du Cercle de Montréal. Tout récemment elle instituait parmi ses représentants un grand concours de ventes. Ce fut le Voyageur de l'A. C.V. qui remporta la médaille d'or avec une gratification de trois cent soixante-quinze dollars.
L'Apôtre
L'Association des Voyageurs forme d'abord le Voyageur (formation professionnelle) ; elle forme ensuite le Chrétien dans le Voyageur; elle forme enfin l'Apôtre dans le chrétien, et c'est ce qui donne à cette
société son cachet si particulier. Elle ne s'en cache pas : elle le déclare dès les premiers mots de ses statuts : (( Son but est d'organiser les forces éparses dans leur profession et de les orienter vers l'apostolat religieux et social )).
L'apostolat est le plus beau fruit de l'Evangile. Le zèle apostolique est la plus belle fleur de la charité. Elle a sa source au sein de Dieu : Caritas ex Deo est )). Elle est Dieu même : « Deus caritas est )). C'est que Dieu est la bonté infinie, et il est dans la nature de la bonté de se répandre : (( Bonum diffusivum sui )). La Création, l'Incarnation, la Rédemption et son prolongement dans l'institution de la sainte Église sont des chefs-d'œuvre de l'amour divin.
La Charité, partie de la sorte du sein de Dieu comme un beau fleuve de vie, s'est répandue dans l'Eglise de Jésus-Christ et en a vivifié tous les membres, toutes leurs œuvres, à toutes les époques, et sur toutes les plages de l'univers. La Charité seule explique le dévouement de l'apôtre. (( C'est parce qu'ils n'ont pas le courage de s'y livrer, dit le Catholique d Action, que beaucoup dénigrent l'apostolat )), apostolat laïque, seul ici en cause.
Nous touchons à l'un des obstacles qui brisent l'élan de bien des âmiCS : la peur de l'effort, la douceur du repos, \e farniente, l'égoïsme, le (( qu'ils s'arrangent ! )) — Il est d'autres entraves au zèle : la crainte de se compromettre en hauts lieux, de compromettre ses intérêts matériels auprès de tels et tels, et, dans certaines occurrences de la vie politique, les intérêts du parti.
Mais rétouffoir le plus malheureusement efficace peut-être de l'apostolat, c'est le respect humain.
Que d'hommes, jeunes et autres, disposés à l'action, sont arrêtés par un mot ! Que d'œuvres saintes étouffées dans l'œuf par un sourire ! (( La peur a tué plus de gens que le courage )) {Calh. d Action). Avezvous remarqué que le mal n'a pas de respect humain ? C'est lui qui devrait en avoir le malheureux ! — Pourquoi le bien en aurait-il ? Le bien c'est le beau, le mal c'est le laid; le bien c'est le noble, le mal c'est l'ignoble; le bien c'est le pur, le mal c'est l'impur; le bien embaume, le mal empeste; c'est que le bien est la vie, et le mal la mort : (( Odor mortis in mortem, odor vitae in vitam )) (2 Cor. II, 16.) ; le mal devrait donc se terrer, le bien se produire. Et c'est le contraire qui arrive ! Par quelle aberration ou, peut-être, par quel mystère ? Car il y a là quelque chose d'étrange. Quoiqu'il en soit, étant donné le phénomène, pas nouveau, certes, et dont les premiers indices pourraient bien remonter au déluge, ou au delà, il y a quelque mérite à braver le qu'en dira-t-on et à faire son devoir en public. L'homme de caractère, qui est l'homme de volonté fortement trempée, s'y montre tout à clair : il veut, mais là ce qui s'appelle vouloir, il veut marcher le front haut, drapeau largement déployé, et il marche, et il embrigade des recrues, à droite, à gauche, poussant toujours de l'avant. Le voyageur de l'A. C.V. est cet homme. Il est apôtre.
Il n'est pas question, sans doute, de faire étalage de sa religion à tout propos et hors de propos, de faire du panache, ni non plus de faire du zèle tumultueusement, en coups de vent, de saisir les gens à la boutonnière et, comme le poète-sangsue d'Horace, ne les plus lâcher qu'on ne se soit gorgé de leur sang.
Ce serait le zèle sans la science, condamné par saint Paul. Il y faut Thumilité, la mesure, la discrétion, le tact. Cela posé, on remplit les conditions du croyant qui peut aller son chemin dans la lumière, et y entraîner les autres : (( Qu'ainsi votre lumière brille devant les hommes, a dit le Seigneur, afin que, voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les Cieux )) (Matth. V, i6). Le Voyageur de l'A. C.V. est encore cet homme. Il est l'apôtre sensé, discret, intrépide bien sûr et tenace, mais dans les bornes voulues. Nous l'avons déjà constaté, nous le verrons encore.
Ce nonobstant, je ne voudrais pas dire qu'il n'y eut jamais, jamais d'écart. Même parmi les premiers Apôtres, n'en vit-on point ? N'étaient-ce pas les deux fils de Zébédée, (( fils du tonnerre )), qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur ces mécréants de Samarie, coupables d'avoir éconduit le bon Maître ? Et que dire de ce fâcheux coup d'épée de l'apôtre Pierre sur l'oreille de Malchus, au Jardin des Olives ? Chez l'un des Voyageurs, un jour, la main démangea terriblement en face d'un individu qui osait mal parler des religieuses. La menace d'une gifle imposa silence. — Un autre, ma foi, alla plus loin ; encore neuf dans le métier d'apôtre, entendant un affidé des loges d'Orange injurier le Pape à bouche que veux-tu, il ne put se maîtriser et, bondissant de son siège (ils étaient en chemin de fer, en route pour Portland), Il abattit sa dextre sur la il abattit sa dcxtrc sur la mâ-
mâchoire du mal embouché. i • i i i i >»
choire du mal embouche, puis,
sa gauche levée : (( En voici une autre, dit-il, si vous y tenez )). L'invitation en resta là.
Ces deux exceptions, ici relevées, ne servent qu'à prouver la règle. Le Voyageur est notoirement connu pour ses manières polies, avenantes, enjouées, qui rendent la vertu aimable. On le trouvera d'équerre avec cette sentence du Cath. d Action : (( Puis donc que tu veux être catholique et d'action, vis-moi ce programme : sincérité absolue, humilité vraie, charité débordante )).
y" CHAPiTRE TROISIEME
Moyens d'action de l Association
Sommaire
I. — Le bon exemple, puisé dans les retraites fermées. — Ce qu'est la retraite ferrr.ée pour le Voyageur.
II. — Les bonnes œnversations. — Lutte contre le blasphème. Deux excès à éviter. — Un m.aître coup de poing, après une entente préalable. — L'image du Sacré-Cœur. — Deux forgerons. Une belle affaire. — La statue du Sacré-Cœur : à la place d'honneur dans une m.anufacture ; le Sacré-Cœur nommé contremaître dans une autre.
III. — La sobriété. — L'intempérance date de loin au Canada. — Les Voyageurs lui courent sus. Leur guérilla. — Deux cas typiques.
IV. — Les bonnes lectures. — Le bon livre, antidote du mauvais livre. — Les bons journaux et ... les autres. Lions et ouistitis. — Les bibles protestantes remplacées dans les hôtels de la province.
V. — Les retraites fermées. — Lumière et force. L'élite du bien contre l'élite du mal. — Les Voyageurs, merveilleux propagandistes des retraites fermées.
Les moyens d'action de l'Association sont multiples, son champ d'action est vaste : le bon exemple, la bonne conversation, les bonnes lectures, la lutte contre l'intempérance, contre le blasphème, la diffusion des retraites fermées sont autant de points où leur zèle s'est donné libre carrière.
Il était naturel que l'apostolat du bon exemple fût en tête de liste. On ne donne bien que ce qu'on a. Le bassin d'une fontaine se remplit d'abord avant de se répandre. Rappelez- vous le mot du Catholique d'Action : (( Le vrai moyen de se donner aux autres, c'est de se donner à moi )). Une devise de Jeanne d'Arc était : (( Dieu premier servi )). Dieu avant le prochain. Jusqu'au grand apôtre Paul qui se traitait durement au service de Dieu, « de peur, disait-il, qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois moimême réprouvé )). Les Voyageurs de Commerce ont su mettre à la base de leur apostolat leur sanctification personnelle, et pour l'établir solidement, ils choisirent le moyen le plus court à la fois et le plus fort, je veux dire la retraite fermée.
On sait en effet que s'il est au monde une puissance capable de retourner une âme, convertens animas, de tournée qu'elle était vers le péché la retourner face à Dieu, son Créateur et Seigneur, et pour toujours, c'est la retraite fermée. Tout y conspire : l'éloignement de la famille et des affaires, le silence, la prière, les visites au Saint Sacrement, l'exemple entraînant de ses voisins, les lectures, les chants pieux, — c'est du surnaturel tout pur, de la viande sans os, — les instructions appropriées au groupe, plus encore le travail personnel intense de la méditation, enfin et surtout, planant au-dessus des âmes et les fécondant de sa grâce, l'Esprit du Seigneur qui avait fécondé les eaux chaotiques au matin de la création. Et c'est bien ici encore une création, création nouvelle 'de l'homme nouveau, Secundum imaginem ejus qui creavit illum, à l'image de celui qui l'a créé (Col. III, lo). — De là, pour le Voyageur, deux résultats essen-
tiels de la retraite : i. Fidélité à Dieu, en particulier et en public; 2. Et comme conséquence nécessaire, fidélité à la maison qu'il représente, en y mettant tout son cœur et une honnêteté professionnelle absolue.
Ainsi refait, remis, retapé, le cœur dans la joie et le front dans la lumière, le Voyageur part, il va son chemin : avec (( le geste auguste du semeur )) il sème l'Evangile, et par son seul exemple fait lever des moissons de pur froment.
Outre le bon exemple, il sème la bonne parole, la bonne conversation, et en ce point, comme en bien d'autres, (( on ne le reconnaît plus )), — c'est le terme consacré. Il s'est rappelé le proverbe chinois : (( Les maladies entrent par la bouche, les malheurs en sortent )). Sa verve native lui permet facilement — sauf respect — de tenir le crachoir. Elle lui permet aussi de faire dérailler soudainement une mauvaise conversation ou de l'aiguiller sur une voie meilleure; et ce, nonobstant cet autre proverbe chinois : (( Qui est à cheval sur un tigre n'en descend pas aisément )). Le Voyageur accomplit sans peine ce tour de force.
Dans un hôtel de village, une douzaine d'hommes, dont deux ou trois Voyageurs de Commerce, causaient ensemble de choses et autres, lorsque la conversation tomba sur le nouveau curé de la paroisse. Tout de suite l'un des gros bonnets de l'endroit s'éleva avec violence contre ce qu'il appelait les extravagances du curé qui, disait-il, avait entraîné la paroisse, en un temps de gêne pour elle, à lui bâtir un beau presby-
tère. Comme il fallait s'y attendre, la gent mioutonnière qui l'entourait emboîta le pas. Heurter de front le matador n'eût fait qu'em.pirer l'affaire. C'eût été sauter à pieds joints devant le tigre. La tactique était plutôt d'amener l'entretien sur une autre voie. Un voyageur s'en chargea. D'un ton dégagé, souriant, son brûle-gueule entre le pouce et l'index, il raconta l'histoire d'un curé jouissant de beaux revenus, ne parvenant pas néanmoins à se défaire de sa vieille
La gent moutonnière emboîta le pas.
soutane en démence, parce que tout son avoir passait aux mxiséreux, à l'éducation de quelques orphelins, au com.plément du pauvre salaire de l'institutrice. Cette histoire en déclancha une autre, puis une autre, et nos moutons de partir encore une fois à la file; c'était à qui maintenant rapporterait des exemples tout pareils de bienfaisance chez notre admirable clergé.
Il leur suffit parfois d'une phrase brève, d'un mot jeté à r improviste pour détourner l'attention, faire
réfléchir. Invité à donner son nom pour une retraite fermée, un jeune homme crut se débarrasser du solliciteur importun en affirmant : « Je n'ai jamais le temps de faire une retraite fermée )). — « Mais vous avez toujours le temps par exem.ple d'aller au diable )), rétorqua le Voyageur d'un ton mi-sérieux mi-bonhomme. — (( Diable ! s'exclama l'autre, vous mie faites peur !... Attendez donc... )) Et l'affaire se bâcla. — Un bon vivant céci'arait devant ses amis qu'il ne fallait pas se gêner pour mener la vie grand train. (( Il suffit, voyez-vous, de faire dire des m.esses après sa m.ort et le ciel est à nous )). Un Voyageur présent se contenta d'observer : (( Le ciel ne s'achète pas. Monsieur, il se gagne».
Dans leur ardeur à promouvoir les conversations honnêtes, les Voyageurs se devaient de faire la guerre au blasphème. Ils avaient là, comme on sait, un champ malheureusement très vaste. Il ne faut pas exagérer sans doute, et plusieurs mots qualifiés blasphèmes ne sont que des jurons, répréhensibles assurément, mais sans gravité; pour préciser, rappelons des mots comme sacré, maudit. Mais quand ces termes ou d'autres semblables se disent avec colère ou avec mépris, en joignant avec advertar.ce le nom de Dieu, de Jésus-Christ, de la Sainte Vierge, des Sacrements, des choses saintes, objets plus immédiatement consacrés au culte, il y a blasphèm.e, c'est-à-dire une (( locution injurieuse à Dieu )). Et c'est en soi le péché le plus grave contre la vertu de Religion. On connaît l'appel suppliant de Notre-Dame de la Salette, à combattre, outre la violation du dimanche, l'habitude du blasphème : (( Ceux qui conduisent les
charrettes ne savent pas parler sans y mettre le nom de mon Fils au milieu. Ce sont les deux choses qui appesantissent tant le bras de mon Fils )). — L'inadvertance, l'habitude, peuvent diminuer la faute ou même la supprimer, pourvu que l'on fasse effort pour se corriger; sans quoi le péché est là, parce qu'on ne s'inquiète pas d'en supprimer la cause.
Il faut donc se garder de deux excès : l'un, d'estimer blasphématoire tout juron malsonnant; l'autre, de ne voir dans de véritables blasphèmes que des propos déplacés. En cette matière, comme en bien d'autres, l'appréciation commune d'un pays, d'une région, doit servir de règle. La raison en est que les mots et les manières de parler ne tirent pas leur valeur de la seule signification grammaticale, mais encore du sens que l'usage leur donne, — conformément au vieux précepte d'Horace :
. . .si volet usus,
Quem pênes arhitrium est et jus et norma loquendi. ^
Un fait indéniable est que notre peuple, j'entends le peuple des travailleurs, sacre trop, et blasphème beaucoup. La première manie, souverainement messéante, lui enlève de sa distinction native et l'abaisse au rang des goujats; la seconde, de tous points criminelle, l'expose aux plus rudes coups de la vengeance divine. On fait assez souvent remonter cette double habitude à la vie débridée des premiers coureurs des bois; les hommes de chantiers en auraient hérité; puis, du haut de nos montagnes elle serait descendue
* L'usage. . .en qui l'on trouve l'arbitre, les droits et la règle du langage.
dans la plaine et auraient infesté les travailleurs des villes et des campagnes.
Quoiqu'il en soit de son origine, le mal existe. Et c'est à l'extirper ou du moins à l'affaiblir peu à peu que les Voyageurs consacrent une bonne part de leur zèle. C'est un apostolat obscur, on le conçoit, restreint, d'homme à homme, ou tout au plus dispensé à de petits groupes au bonheur des rencontres. Mais ils s'encouragent par cette pensée familière aux saints que, ne réussiraient-ils, dans une randonnée, qu'à faire rentrer dans la gorge un seul blasphème, ils s'estimeraient encore heureux.
Nous avons déjà rappelé l'aimable intervention d'un Voyageur de commerce auprès de sept hommes de chantiers, beaux sacreurs. Un de ses collègues ne fut pas aussi heureux auprès d'une équipe de ces hommes qui faisaient le pied de grue dans une gare près de la frontière américaine. Le chef de la bande surtout, posant en matamore, semblait s'ingénier à fabriquer des blasphèmes tout flambant neufs, pour épater la galerie. Le Voyageur s'approcha doucement et le pria de vouloir bien avoir pitié des personnes qui remplissaient la salle d'attente. Ce fut une explosion nouvelle de jurons et de blasphèmes. Pour faire cesser le scandale, le Voyageur se vit forcé de rappeler la loi qui poursuit et punit sévèrement le blasphémateur. Il menaça d'y recourir à l'instant même. Au grand soulagement de tous, le malheureux rengaina ses propos de mufle.
Le même Voyageur lévisien s'attaqua d'autre façon au cocher qui le conduisait à travers les campagnes de la rive sud pour ses ventes à domicile. Ils n'avaient pas encore fait un quart de mille que le phaéton
sacrait, c'est le cas de le dire, (( comme un charretier », sacrait et blasphémait. (( Écoutez, mon ami, lui dit le Voyageur, si vous voulez que je me serve de vous pendant ces deux jours, permettez-moi de vous donner un coup de poing à chaque blasphème. Sinon, je retourne et j'en prends un autre)). — «Correct!» dit l'hom^me. Et les voilà repartis. Ah !.. . ouiche ! ... Au premier écart du cheval, ce fut un coup de fouet assaisonné d'un blasphème. Tout de suite le cocher reçut, à la troisième côte, un de ces coups de poing qui font époque dans la vie d'un homme. (( Aie !
^^i^pr ^' ^
Aie ! Aie ! Vous m'avez fait mal
Aie! cria-t-il, s... m... etc, . . . vous m'avez fait mal ! » Mais, vlan ! un second coup lui tombait dessus pour ce nouveau blasphème. Au quatrième, le sacreur dut rendre les armes. Et tout le reste du voyage s'effectua sans une seule faute.
Le zèle est ingénieux. Pour adoucir ce qu'a toujours d'un peu pénible l'intervention même la plus courtoise auprès d'un blasphémateur, les Voyageurs voulurent se faire accompagner et quelquefois précéder du Maître adoré qui s'est dit lui-même (( doux et humble de cœur ». Ils firent imprimier à des milliers