‹ Nos voyageursChapitre 6 sur 28 · NE BLASPHÉMEZ PAS · texte numérisé non relu

NE BLASPHÉMEZ PAS

Coeur Sacré de Jésus, j'ai confiance en vousj

(SOO jours d'indulgence chaque fois)

Comité C'.éncral de l'A. C.V., 1083, rue Rachel Est, Montréal.

SOOème mille

et des milliers d'exemplaires une belle image du Sacré- Cœur, les bras ouverts, avec, au bas, ces simples mots : « Ne blasphémez pas ! )) Elle opéra des merveilles. D'une lourde gerbe de fleurs nous en détachons deux ou trois : deux ou trois traits qui aideront à saisir la manière à la fois gaillarde et tenace de ces nouveaux apôtres.

Les clients de l'un des Voyageurs (agent de clous de fer à cheval) sont des descendants de Tubalcaïn le premier forgeron mentionné dans la sainte Écriture, au demeurant, les plus braves gens du monde, mais si portés à mâcher les jurons, voire les blasphèmes, à les cracher et à les écraser par centaines entre l'enclume et le marteau. Cette semaine-là, notre homme était déterminé à poser des images du Sacré-Cœur partout chez ses pratiques. Entrant chez le dernier, il vit le forgeron en train de tarabuster un client mauvais payeur. On im.agine le vocabulaire. Jetant un coup d'œil au nouvel arrivé, il le salua d'un ou deux jurons puis continua sa semonce. Entre temps, le Voyageur sortait de sa valise deux images du Sacré- Cœur, en clouait tranquillement une à l'endroit le plus en vue de la pièce, et donnait la deuxième au garçon pour l'autre étage : (( Pose-moi ça, mon fiston, en haut de l'escalier, en pleine lumière, de manière à dévisager tous ceux qui monteront )).

La scène finie avec son client, le forgeron se tourne vers le Voyageur et de loin lui décoche un • (( Toi, mon ... tu n'auras pas de commande de moi aujourd'hui. » — (( Ce n'est pas pour cela que je suis venu. Tu sais lire. Viens, mon vieux, et lis-moi ça )). — Le forgeron s'approche de l'image, la considère atten-

tivement, surtout la phrase, (( Ne blasphémez pas ! )) Puis, intrigué, ahuri :

— C'est toi qui as planté ça là ?.. . toi ?.. . toi ?.. .

— Mais oui, moi, moi; rudement changé, hein ! Il faut dire que le Voyageur n'avait pas toujours

été de la Croix de saint Louis, et que justement il s'était taillé une assez belle réputation de sacreur et même de blasphémateur, sans préjudice d'un petit etc.

Le forgeron, pour échapper aux regards de ses employés, car il sentait quelque chose mollir en dedans, dit à son ami : (( Montons )). Au haut de l'escalier le revoilà en présence du Sacré-Cœur et de son silencieux appel; il sentit une petite boule se former derrière sa pomme d'Adam. Ils passèrent dans une pièce où de grands rideaux laissaient filtrer une lumière discrète; ils s'assirent bien en face l'un de l'autre, et le Voyageur commença ; (( Je te dois une explication, évidemment. La voici : quand un homme est malade et qu'il trouve un bon remède, un vrai bon remède qui le remet sur pattes, il s'empresse, n'est-ce pas, d'en faire part à ses amis qu'il voit dans le même cas. Eh bien, c'est justement mon affaire. J'étais malade, tu sais, et de plusieurs maladies, pas loin d'une demidouzaine, blasphèmes, boisson, équipées, etc. Imagine-toi que je tombai un jour sur un remède extra, incomparable, qui me balaya toutes ces maladies d'un seul coup, que c'en était une bénédiction ... )) — (( Quel remède ? )) interrogea le forgeron. — (( La retraite fermée, mon vieux, la retraite fermée ! )) Et alors le Voyageur, qui est intarissable sur ce point et véritablement empoignant, fit par le menu le récit de sa conversion, détailla les impressions, les réflexions,

les sensations éprouvées dans la retraite, les clartés de l'esprit, la paix du cœur, le bonheur enfin d'une âme perdue qui se retrouve en retrouvant son Dieu. Bref, quand les deux amis se séparèrent, le batteur d'enclume était gagné et le X'oyageur l'inscrivait parmi les vingt-huit forgerons enrôlés pxDur la retraite du mois suivant.

Voici le cas d'un autre Tubalcaïn. — Un \ oyageur était à clouer au mur de la forge une image du Sacré- Cœur. Le forgeron, narquois, lui cria : (( Bon ! Bon ! mettez-la où vous voudrez votre image ! Ça m'est égal ! Je m'en s. . . ben !. . . )) Et de continuer à jouer du marteau et du blasphème.

Le \'oyageur s'en alla en recommandant son homme à tous les saints du paradis. Deux ou trois miois plus tard, ses affaires le ramenaient chez son client. Celui-ci

dès qu'il l'aperçut sur le seuil, vint à sa rencontre et sans autre préambule : « \'ous savez, ^•c:re imiage, elle est encore là. Eh ben, Je ne sacre plus!

\'ous comprenez, y avait pas moyen : elle me gênait ! ))

Le beau mot ! Le mot profond ! Elle me gênait Évidemnient ça ne lui avait pas été égal longtemps la douce image demeurait là. silencieuse, le regardant

AiiSîiii

Vous comprener. y avait pas moyen:

elle nie gênait !

elle le gênait ! La grâce s'était servie de cette aimable industrie pour réveiller l'esprit de foi dans cette âme, la pénétrer, la retourner.

En arrivant dans un magasin, disait un Voyageur, j'accroche au mur une image du Sacré Cœur. Que de fois, le propriétaire, examinant l'image et l'inscription, s'est tout de suite récrié : (( Mais, Monsieur, je ne blasphème pas, moi !))—-(( Aussi ce n'est pas pour vous. Monsieur; c'est pour ceux de vos clients qui seraient portés au blasphème. Vous n'aurez qu'à leur dire : Hé, là, mon ami, regardez donc cette image et lisez. Ça agira comme un charme. )) — Neuf fois sur dix, le bourgeois consent avec un : (( Pas mal trouvé )) .

Voici comment un autre s'y prit pour amener un sacreur encroûté à résipiscence. Après avoir réglé plusieurs ventes avec lui, le Voyageur lui dit de but en blanc :

— Voulez-vous signer, sans voir, un contrat où vous gagnerez beaucoup ?

— Ça dépend : si . . . vraiment . . . (En tout bon Canadien sommeille un bon Normand !).

— Je vous promets sur l'honneur que vous n'y perdrez rien, que vous y gagnerez énormément.

— Une belle affaire ? Certain ?

— Une très belle affaire.

— Donnez.

Le Voyageur saisit dans sa malle une image du Sacré-Cœur, la sort prudemment avec le verso en l'air, et, la déposant sur le bureau : (( Veuillez donc signer, ici, au milieu )). Cela fait, le Voyageur la retourne et la présente au marchand. L'effet fut extraordinaire. Ce brave homme qui, au fond,

comme tant d'autres, ne péchait que par accoutumance, ne pouvait détacher son regard de la figure si expressive de Notre-Seigneur et de sa requête. Des larmes perlaient au bord des paupières. Enfin il alla de lui-même la clouer au mur et en demanda d'autres pour en mettre un peu partout dans son magasin. (( Je veux, disait-il, que pas un de mes clients, sacreurs aussi, ne puisse y échapper. )) Par la suite, il racontait volontiers son histoire et louait la « diplomatie )) du Voyageur qui, tout en le (( mettant dedans )), lui avait tout de même procuré une « belle affaire ».

La statue du Sacré-Cœur joue aussi son rôle dans l'apostolat des Voyageurs. Une manufacture nouvelle avait été bénite et une belle statue du Cœur de Jésus mise à la place d'honneur. A quelque temps de là, on dut blanchir les m.urs ; la statue fut descendue de son piédestal. Après le blanchissage, la question se posa : Remettrait-on la statue en place ? Il y avait là le président, le vice-président, le gérant et deux autres sociétaires, dont l'un était le frère du gérant. Celui-ci prit les devants :

— Écoutez, dit-il avec force, cette statue ne devrait pas être replacée là. Voyez-vous, un bon nombre de protestants viennent ici ; ils peuvent en faire des risées. Faut pas l'exposer au ridicule. (Ju'en pensez-vous ?

— Ça m'a l'air plein de bon sens ce que vous dites là, M. N., reprit l'un des associés. Il ne faut pas que les protestants se moquent du Sacré-Cœur. Et vous, M. X.?

J'en voudrais une plus grande, là, à la place d'honneur.

Ce M. X., membre du Cercle de Montréal, était le vice-président de la manufacture. Il dit posément :

Moi, Messieurs, je lui trouve un autre défaut à notre statue : elle est trop petite ! J'en voudrais une plus grande, là, à la place d'honneur.

Que celle-ci du moins y remonte. Et s'il est des clients protestants ou autres pour faire la grimace, qu'ils s'en aillent !

Nous n'avons que faire de ces Messieurs ! En place, la statue ! ))

Le frère du gérant, membre aussi du Cercle de Montréal, dit tout bas à M. X. : « Merci, X. ; bien parlé. Moi je n'osais trop rien dire à cause de mon frère)). Le gérant lui-même, vaincu par le mâle accent du Voyageur, se rangea à son opinion. Et aujourd'hui l'on peut voir encore la statue du Sacré- Cœur, semblant présider à l'usine du haut de son piédestal.

Ce trait nous rappelle un acte de foi vraiment beau de la part d'un autre membre du Cercle de Montréal. Nous pouvons le nommer, car le bon Dieu l'a rappelé à lui, il y a quelques mois. C'était M. Théophyte Galipeau. On a dit de lui qu'il était un homme très pieux, aux convictions chrétiennes très fermes, un apôtre laïque dans la force du mot. A la conférence du troisième jour des retraites fermées, il discourait

à ravir sur la nécessité de la sanctification personnelle, sur les joies de Tapostolat (( qui doit toujours, poursuivait-il finement, commencer par soi-même ».

Or, dans une de ces causeries familières de fin de retraite, il déclara qu'il avait réussi à envoyer aux retraites fermées tous les Voyageurs et tous les ouvriers de sa maison, un seul excepté que la grippe avait emporté dans l'automne de 1918. «Je perdis

aussi, continuat-il, mon contremaître. Je réfléchis alors i et ... je n'engageai fr.:"' personne pour le remplacer. Je fis mieux. J'installai une statue du Sacré-Cœur dans l'atelier, je fixai au mur et à la porte deux

Le Sacré Coeur sera votre contremaître. imaseS du Sa-

cré-Cœur. Puis, un beau matin, je dis à mes employés : (( Mes amis, c'est le Sacré-Coeur qui sera désormais votre contremaître, et je diviserai entre vous le salaire qu'un bon contremaître aurait gagné». Depuis ce temps, Messieurs, l'ouvrage se fait beaucoup mieux qu'auparavant, et ma maison en est enchantée.

Les funérailles de cet homme de bien provoquèrent deux manifestations de foi et de solidarité chrétienne qui édifièrent beaucoup ceux qui en furent les témoins.

Conformément aux statuts du Cercle, en plus des cinq grand' messes recommandées pour le repos de son âme, les membres furent invités à se rendre à T Hôtel- Dieu, la veille, pour y réciter l'office des morts auprès de sa dépouille mortelle. Plus de cinquante répondirent à l'appel, et, le lendemain, un nombre égal suivit le corbillard et assiste au service funèbre.

L'intempérance ne pouvait manquer d'attirer l'attention des Voyageurs de Commerce, très à même de constater ses ravages dans nos villes et nos campagnes.

Le goût passionné de la boisson est-il aussi venu, comme le blasphème, du fond des bois ? Ou est-ce un effet du climat ? Ou est-ce quelque autre cause ? Toujours est-il que dès le début de la colonie et un peu tout le long de notre histoire, l'Église a dû batailler ferme pour éliminer le fléau de l'intempérance. La race n'en est sans doute pas infectée comme d'une tare. De nos jours surtout maint autre peuple pourrait lui damer le pion. Mais ce n'est pas une raison de fermer les yeux sur nos méfaits. Le mal des autres ne guérit pas le nôtre. C'est donc à juste titre, que les Voyageurs apôtres, soucieux du bien des corps, plus encore de celui des âmes, entreprirent le bon combat de la tempérance.

L'Association établit d'abord la sobriété comme condition essentielle d'admission et de persévérance dans son sein. Puis, elle lança ses Voyageurs dans la mêlée, sur tous les champs de bataille, aux côtés de ceux qui depuis quelques années mènent la guerre magnifique que l'on sait au monstre alcool. A vrai

dire, c'était plus souvent pour eux, en raison de leur dispersion, une véritable guérilla; — en d'autres termes, leur action employait encore ici les tactiques de l'apostolat individuel.

Grand, bien grand est le nombre de ceux que le zèle insinuant, cordial, persévérant des \oyageurs ramena à la vie sobre, pour leur propre bonheur et celui de leur famille. C'est ce qu'éprouva la femme d'un ancien Voyageur de Commerce.

Ayant pu apprécier les bons offices des Voyageurs, elle se rendit chez l'un d'eux. Son histoire lamentable était celle de tant de femmes d'ivrognes (nous en avons déjà exhibé un échantillon) : son homme, buveur impénitent, avait perdu sa position, avait rendu intolérable la vie au foyer; elle l'avait quitté, avait placé ses enfants dans un hospice, et maintenant, seule, humiliée et désolée, elle implorait le secours du bon Samaritain. Ce fut vite promis et fait.

Bis dat, qui cito dat, dit le vieux proverbe, deux fois donne qui tôt donne. Le Voyageur se rendit droit au logis du sac-à-vin, qu'il trouva heureusement ^n état de le comprendre. De cette voix chaude et prenante que la charité communique à l'homme secourable, il lui peignit le malheur de sa position : sa femme partie, ses enfants dispersés, son foyer désert, et là, le silence et la désolation du tombeau. Et dire qu'il ne tiendrait qu'à lui que tout reprît vie, lumière et joie. Une seule chose à faire, la retraite fermée qui commence le lendemain soir. Et ensuite, mais pas avant, une position lui serait donnée. Séance tenante, la retraite fut promise. La promesse fut tenue. Et le Voyageur eut la satisfaction de voir son homme, bien placé, ramener sa femme et ses enfants au foyer,

et puis, fidèle à ses résolutions, ne manquer aucune de ses communions, chaque dimanche.

Voici qu'un jour, racontait un autre Voyageur, ce gueux de N. me tombe dessus comme une bombe; il ne venait pas du ciel, par exemple ! Son haleine de tonneau entr'ouvert en disait long.

— Comment ça va ? vieux m. . . Z., fit-il d'une voix éraillée.

— Très bien, mais toi ?

— Très mal !. . . J'ai perdu ma femme; elle était si bonne !... J'ai perdu ma position, j'ai perdu mon courage, je perds mon argent. . .

— Tu perds la boule, et tu es en train de perdre ton âme par dessus le marché. Et toute cette dégringolade, parce que tu n'as pas su frapper à la bonne porte.

— Où çà ?

— A la porte des retraites fermées. — C'est là que tu retrouveras la paix, le courage, et une position que je t'obtiendrai, si tu m'obéis.

L'entretien en resta là. Il partit, songeur. Je téléphonai à M. Galipeau et lui demandai une place pour mon client. (( Oui, répondit-il, à la condition que vous savez : d'abord une retraite fermée )).

Le lendemain, mon type revint décidé.

— Tu as raison, Z. J'ai fait le fou. Mais ça va changer. A quand la prochaine retraite fermée ?

— Le 9 janvier, à la Villa Saint-Martin. Nous sommes déjà trente. Ce n'est pas tout. Après la retraite, tu demanderas ton admission au Cercle; tu entreras ensuite chez M. Galipeau. A la fin de janvier, nous partirons pour le bas du fieuve, où je te piloterai, je te présenterai à nos clients. Mais tu

— gisais, avec moi, pas de boisson, messe et communion tous les matins, quand l'église n'est pas trop loin de l'hôtel. Conclu ?

Il promit tout. Ce programme fut suivi de point en point. Et la tempérance compte un adepte de plus dans ses rangs.

Il faut bien avouer qu'on ne réussit pas toujours. Le poisson s'ouvre parfois une maille dans le filet et . . . file.

Un marchand juif de Montréal avait à son emploi un voyageur qu'il considérait comme d'emblée le plus fort de ses vendeurs. Il ne lui trouvait qu'un défaut : non pas d'aller au fond de l'eau, comme le canot de la chanson, mais plutôt d'avoir l'eau en horreur, sauf l'eau de vie. Et cela à un tel point que le marchand devait incessamment le congédier.

Sur ces entrefaites se présente un Voyageur du Cercle de Montréal, qui lui demande pour son homme la permission de s'absenter pendant trois jours : il le conduira à la Villa Saint-Martin, où l'on a le remède qu'il faut pour ce genre de maladie. « C'est évidemment un gold cure, )) se dit le Juif. Le Voyaajouta que le patron aimerait peut-être à payer luimême les frais de séjour. — (( Combien sera-ce ? )) « Quinze piastres, à peu près )). — « Ce n'est pas cher, pour un cas pareil. ))

Et le Juif promit tout. Pour plus de sûreté, il voulut amener lui-même son employé en automobile. Rendu à la Villa, il parcourut l'établissement et le trouva de son goût : pour un gold cure c'était bien aménagé. Le voyageur fit apparemment une bonne retraite; de retour chez le patron qui paya rubis sur l'ongle, il se remit à la besogne avec un entrain sans

pareil et une sobriété de chameau. Ce ne fut pas long, malheureusement.

Quinze jours ne s'étaient pas écoulés que l'incorrigible buveur prenait une cuite des mieux conditionnées. En le mettant à la porte, le Juif se contenta de remarquer : (( Il me semblait aussi qu'avec quinze piastres, on ne pouvait pas avoir grand'chose ! ))

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Il est un autre apo:.tolat mené de front par les Voyageurs : celui des bonnes lectures, bons livres, bons journaux, revues, tratcs, almanachs, feuillets de propagande. C'est une corde de plus à leur arc. L'une cessant de fonctionner, une autre est là tout prête. Et ainsi l'arc toujours vibrant ne cesse de décocher ses traits sur quelque ennemi de la foi ou des moeurs. Dans l'espèce, ce sont les mauvaises lectures dont on a dit : (( Le mauvais livre, c'est la conversation mau-

vaise, secrète, renouvelable à volonté. )) En certains endroits c'est le manque de lectures : on ne lit rien. Dans ces cas le bon livre fait coup double.

Plus que les livres, et aujourd'hui plus que jamais, les journaux sont la nourriture des foules. Telle presse, tel peuple. Le Père Ramière, le grand apôtre du Sacré Cœur, disait : (( La presse, c'est la parole élevée à sa plus haute puissance)). Elle peut tout pour le mal comme pour le bien. Malheureusement, c'est le mal qui en profite davantage : et ce n'est que trop naturel, puisque le moindre effort est de ce côtélà. Il en va de même pour les journaux où tout s'entasse, où tout se mêle dans un désordre qui n'est point chez eux un (( effet de l'art )); où, à côté d'articles parfois^sérieux et de bonne tenue, propres à rappeler le lion au port noble, à la griffe puissante, se dessinent des articulets légers, folâtres, éhontés, qui font songer aux gambades et aux grimaces des ouistitis.

Le Père Ramière disait encore : (( Les écrivains catholiques doivent avoir toujours devant les yeux ces trois livres ouverts : Le cœur de ceux à qui leur plume s'adresse, leur propre cœur, et le Cœur de Jésus)). Si tous nos écrivains, les journalistes surtout — certains journalistes — suivaient ce conseil, quel amas de sottises en moins dans leurs feuilles, et quel amas d'aliments sains en plus dans l'âme de leurs lecteurs !

Habitués à une saine nourriture intellectuelle et portant haut l'honneur du Canada français, les Voyageurs eurent vite fait de classer les périodiques, non d'après la quantité de leurs pages, mais d'après leur qualité. C'est la bonne mesure : voyez comme modèles, les quotidiens de France. — Que certains

Si

de nos journaux en aient souffert, c'est plus que probable; mais à qui la faute ? Qu'ils rentrent dans le rang, qu'ils reviennent aux traditions vraies de la race. — Quant aux gazettes hostiles à la religion ou contraires aux bonnes mœurs, il est trop évident que le geste du plus profond mépris doit seul y répondre. En 1915, un grand mouvement s'esquissa chez nos frères séparés : il fallait introduire dans la province de Québec (( ce qui avait une si belle vogue aux États-Unis, en Angleterre et dans l'Ontario )), à savoir, déposer une Bible dans chaque chambre de chaque hôtel de la province. (( L'Association Chrétienne des Voyageurs de Commerce )) par le m.oyen d'une de ses branches filiales, appelée les Gédècns, se chargeait de la propagande. C'était, dans une province catholique comme celle-ci, une attaque osée contre la foi de ses hab-tants. L'Association Catholique des Voyageurs de Comm.erce, — alors composée du seul Cercle de Montréal, — releva le gant, mais sans bruit, pour ne point causer d'éclat inutile. Elle suivit partout l'adversaire et s'appliqua à faire disparaître tranquillement les bibles que l'on embusquait dans les hôtels. En lieu et place, ils posèrent des images du Sacré-Cœur, avec l'espoir qu'un jour des fonds suffisants leur permettraient de répandre une édition populaire des Saints Evangiles.

Le lecteur a pu remarquer, jusqu'à présent, que chaque essai d'apostolat des Voyageurs, chaque petit drame intimée de conversion, avait son dénouement dans une retraite fermée. C'était, pour tous les

maux qu'ils rencontraient, qu'ils entreprenaient de guérir, le remède universel, la vraie panacée. Il était naturel qu'il en fût ainsi, puisque, d'une part, ils y avaient eux-mêmes trouvé la lumière, la force et la joie de leur âme, et que, d'autre part, l'on sait assez qu'une retraite fermée, faite avec soin, donne la solution à tous les problèmes éclaire, relève, fortifie et, neuf fois sur dix, établit une base solide de persévérance dans le bien. On y forme — pour la dresser ensuite contre l'élite du mal, — l'élite du bien.

Saint Paul sur le chemin de Damas.

Tout naturellem.ent donc les Voyageurs, se les appliquant d'abord à eux-mêmes chaque année, suivant leurs statuts, s'en sont fait les propagandistes inlassables. Ils ont magnifiquement accompli ce mot du Sauveur dans le Catholique d'Action. « Nul n'arrive à ma gloire, s'il ne m'a fait aimer. Songes-y, chrétien, toute ta vocation est là : aimer et faire aimer )).

L'un des Voyageurs disait plaisamment qu'il leur arrivait en retraite le contraire de ce que saint Paul

avait éprouvé sur le chemin de Damas : le grand Apôtre y avait perdu la vue en voyant Notre Seigneur, tandis qu'eux la recouvraient !

L'apostolat est contagieux. Un marchand de Montréal, induit enfin par un Voyageur à faire la retraite, prit feu à ce contact. Il devint si zélé, qu'il amena en peu de temps cent vingt retraitants à la Villa Saint-Martin. Pour être plus sûr de son coup à l'égard de certains prometteurs douteux, il allait lui-même les prendre en automobile.

Si l'on veut constater encore une fois l'impression profonde produite dans l'âme par les exercices de la retraite, il n'est que de suivre ce Voyageur montréalais, qui n'appartenait pas encore au Cercle. Maintes fois sollicité de se rendre à la Villa, il avait toujours victorieusement résisté, lorsqu'un beau jour il se trouva soudain enchaîné par une promesse brusquement faite pour se débarrasser. En homme de parole, il fut fidèle au rendez- vous. Interrogé, le troisième jour, à la conférence des œuvres, sur ses impressions de retraite, voici quelques-unes des réflexions que nota un ami après la séance : (( Vraiment, Messieurs, je ne connaissais pas les bons Pères Jésuites sous ce jour. Je leur dois beaucoup de reconnaissance et je ne sais vraiment pas comment les remercier. Un peu plus, je me ferais Jésuite ! tellement je me sens porté vers eux. Mais. . . il y a ma femme ! . . . qui a bonne envie de vivre. . . et puis mes enfants. . . Jamais je n'oublierai les jours passés dans cette maison bénie. Mes amis, j'ai vu déjà bien des crucifix, de toutes les formes, de toutes les tailles, de tous les prix, et j'ai prié à leurs pieds. Mais jamais je n'oublierai le crucifix de ma chambre de retraitant

à la Villa Saint-Martin. /Celui-ci m'a parlé au cœur, ...il m'a parlé comme jamais aucun n'avait fait avant lui,. . . il m'a dit des choses que je me sens incapable d'exprimer... )) Très ému, les larmes aux

yeux, il dut s'interrompre et reprit son siège au milieu de l'émotion générale.;; Après la conférence il dit au président du Cercle : (( Je sollicite la faveur d'entrer dans votre Cercle : Faites de moi ce que vous voudrez )) .

Le zèle déployé par les Voyageurs pour le recrutement des retraites fermées a largement contribué à leur succès. Ce point sera démontré, avec chiffres à l'appui, au chapitre des (( Œuvres )) de l'Association.

De même aussi nous dirons dans une autre partie ce que les Voyageurs ont fait pour les intérêts de la race et en particulier pour la langue française. Nous avons préféré nous limiter d'abord à l'apostolat moral et religieux.

Nous savons maintenant, ce qu'est l'Association Catholique des Voyageurs de Commerce, sa nature, son but, les moyens qu'elle emploie. Il est temps de dire son origine et ses développements — ce qui reviendra à relater la fondation successive des huit Cercles dont elle se compose. Nous le ferons brièvement, sauf pour le Cercle de Montréal : la raison en est qu'il apparaîtra le premier devant nous, et comme les autres Cercles lui ont emprunté à peu près tous leurs statuts, en fixer les traits et en dévoiler l'organisme sera faire connaître les autres.

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