‹ Nosographie des choréesChapitre 2 sur 13 · CHORÉES RYTHMIQUES · texte numérisé non relu

CHORÉES RYTHMIQUES

§ 1. CHORÉES ÉPIDÉMIQUES^

Dans ce. premier chapitre, nous passerons successivement en revue : 1° La danse de Saint-Guy épidémique ou grande chorée épidémique des Allemands; 2° la chorée épidémique de la Fouille ou Tarentisme ; 3° la chorée épidémique d’Abyssinie ou Tigretier; 4° enfin, nous terminerons par quelques mots sur certaines manifestations convulsives qui n’ont qu’un rapport assez éloigné avec la grande danse de Saint-Guy.

1" Danse de Saint-Guy épidémique.

La danse de Saint-Guy., à laquelle

on a aussi donné les noms de : Saint-Modestilanz, Saltus Viti, Saint-Johannistanz., Choreomania, Epilepsia saltatoria, Orchestromania, Chorea magna., Chorea Germanorum, Tanzplage (fléau de la danse), a Éégné épidémiquement à plusieurs reprises, à dater de la fin du XIV® siècle.

(1) Nous avons surtout puisé pour rédiger ce chapitre dans : Hecker, Chorée épidémique du moyen âge (Ann. d’hyg. publ. et de méd. lég.i 1834, t.XII); Calmeil,De la folie, etc., t.II, 1843 .—Voir aussi : Wicke, Gross. Veitstanz, Leipzig, 1844; Haese, Epidemisch. Eranlieiten, léna, 1865; Ziemssen, Handbuch, Bd XII, H« 2; Charcot, Richer et Raymond.

C’est au mois de juillet 1374 que l’on vit se manifester la première épidémie de choréomanie ; on la trouve relatée sous le nom de ‘. Danse de Saint-Jean dans le mémoire important de Hecker auquel nous ferons plus d’un emprunt. Des troupes d’hommes et de femmes quittaient leurs habits, se couronnaient de fleurs ; « se tenant par la main et emportés par leurs « sens,, dont ils n’étaient plus maîtres, ils dansaient « des heures entières... jusqu’à ce qu’épuisés, ils tom- « bassent à terre. Puis ils se plaignaient d’une grande « angoisse et gémissaient comme s’ils eussent senti « l’approche de la mort, jusqu’à ce qu’on leur eût « serré le ventre avec des linges, après quoi ils reve- « naient à eux-mêmes et se sentaient momentanément « délivrés de leur mal. » (Hecker).

Parfois, ils avaient en même temps des hallucinations dans lesquelles ils voyaient la Vierge ou des saints, surtout saint Jean, dont ils se mettaient à hurler le nom, ou bien encore ils assuraient qu’ils s’étaient vu plongés dans des ruisseaux de sang et que c’est pour cela qu’ils sautaieut si haut. Fréquemment les accès débutaient par des extases ou des crises épileptiformes.

Quelques mois après le fléau s’était étendu dans les Pays-Bas, à Liège, Utrecht, Tougres. Un mois après avoir éclaté a Aix, la chorée se montrait à Cologne, où le nombre des danseurs était de plus de cinq cents à Metz, oui on rapporte que onze cents danseurs remplissaient les rues. Les mêmes phénomènes se montraient oujours et, en particulier, la tympauite survenant à la fin de 1 accès. Un point intéressant à noter, c’est que les choréomanes belges présentaient une aversion maladive pour certains objets, la couleur romm

par exemple, ou les souliers à bouts pointus, au point que des édits défendirent de les porter, leur vue mettant les danseurs en fureur. Les exorcismes, les messes et les prières délivrèrent assez rapidement les villages belges de ces malheureux danseurs.

Il n’en fut pas tout à fait de même à Aix, à Cologne, il Metz, où la simulation eut bientôt son tour ; des mendiants, des vagabonds se joignirent aux dauseurs, et, d’autre part, « on vit plus d’une centaine de jeunes « filles se démener comme des frénétiques dans les « lieux saints et profanes, et montrer bientôt quelle « flamme avait été éteinte en elles. La plupart de ces jeunes filles guérissaient en peu de temps ; d’autres « restèrent insatiables et on les vit, dans leur état de « grossesse, se serrer le ventre avec des linges et venir a de nouveau prendre place aux danses. » (Hecker). On fut obligé de recourir à la violence pour disperser ces bandes dangereuses ; en 1380, l’épidémie avait disparu,

En 1418, le fléau de la danse (tanzplage) reparut à Strasbourg et s’étendit de là à la Haute-Alsace, la Bavière et même la Bohême. La maladie semblait avoir perdu une partie de son intensité, et si 1 on retrouvait encore les extases et les mouvements désordonnés, au moins ne voyait-on plus ces accès de fureur qui avaient rendu les premiers danseurs redoutables. Au dire de Kônigshoven, le chroniqueur strasbourgeois, nombre de personnes entraînées par un attrait irrésistible se joignaient aux danseurs qui, nuit et jour, au milieu d’une grande affluence de curieux, parcouraient la ville précédés de joueurs de cornemuses. Cette fois on n’employa plus les exorcismes, mais on eut recours à

l’intercession d’un saint que la tradition représentait comme ayant été martyrisé avec Modestus et Crescentia, en 303, sous Dioclétien. La légende voulait qu’avant de tendre le cou à l’exécuteur, ce saint que l’on appelait Guy en France, Veit en Allemagne, Vitu dans les pays tchèques, et dont le nom avait peut-être été emprunté par les hagiographes chrétiens à la mythologie slave dans laquelle le dieu Vid occupait le premier rang (Raymond), ce saint, disons-nous, eût demandé à Dieu de préserver de , la chorée tous ceux qui célébré-’ raient l’anniversaire de sa mort. Aussi les chapelles de Saint-Guy, à Zabern età Rottestein, devinrent-elles des lieux de pèlerinages très fréquentés où de nombreuses guérisons s opérèrent, bien que des tremblements très marqués aient persisté chez certains danseurs guéris jusqu’à la fin de leur vie.

A partir de cette époque, la danse de Saint-Guy alla en diminuant et il n’y eut plus que des épidémies partielles et sans importance. Paracelse, un des premiers, chercha à redresser ^es mystiques erreurs de son époque et à montrer que les saints, non plus que les démons, n ont rien à faire avec des phénomènes relevant seulement de la médecine ; il distingue à côté des chorées imaginative et lascive une troisième espèce, chorée naturelle, qui semble s’appliquer aux accès d’hystérie.

En 1550, Schenck de Graffenberg n’observe plus que quelques cas isolés dans le Rrisgau : à la suite des

accèsles malades étaient complètement guéris ou au

contraire, restaient dans un état d’affaiblissement dont nen ne pouvait les tirer. La plupart de ces malades n’étaient plus atteints qu’une fois dans l’année; au mois de juin, avant la fête de saint Jean et celle de saint

Guy, ils éprouvaient de la lassitude, des douleurs vagues, de l’angoisse, de la tristesse et ne se trouvaient débarrassés qu’après avoir dansé et crié pendant trois heures autour des chapelles de Saint-Guy, à Biessen, et de Saint-Jean, à Wasenveiler. Les magistrats payaient des musiciens et de robustes danseurs pour amener plus vite la fatigue chez les malades : là encore ils avaient dû défendre le port des habits rouges qui mettait les danseurs en fureur.

Plater ne parle plus guère de la choréomanie que par ouï-dire et cite le cas d’une femme que pendant sa jeunesse il avait vue, à Bâle, danser pendant un mois entier sur la voie publique. En 1623, Horst vit encore quelques femmes se rendre en pèlerinage à la chapelle de Saint-Guy, à Drefelhausen, en Souabe, pour y attendre leur accès après lequel elles étaient délivrées pendant un an. La guerre de Trente ans fut, d’après Hecker, la cause qui fît définitivement disparaître d’Allemagne la grande chorée épidémique.

Quelle était la nature de cette singulière affection? il est assez difficile de se prononcer lorsqu’on songe que les premiers documents se trouvent dans les chroniques de Pierre de Herrentals et de Kônigshoven, fidèles et naïves reproductions des opinions populaires. Otto Brünfels n’écrivait qu’en 1534, un siècle et demi après la première épidémie.

Certains auteurs modernes, comme Hecker, ont voulu faire de \Q.Veitstanz\m& névrose spéciale, aujourd’hui disparue, qui aurait pris naissance au milieu des malheurs d’une époque marquée parla peste noire, par les débordements du Rhin et du Mein, par 1 état d’anarchie qui enlevait toute sécurité aux villes et aux

campagnes du sud et de l’ouest del’Allemagne. Un reste du paganisme qui avait remplacé pour les Allemands leur ancienne coutume du nodfyr et qui s’est d’ailleurs perpétué dans nos campagnes jusqu’à nos jours, le feu de la Saint-Jean et les danses qu’on exécute aulour de lui en se précipitant finalement à travers la flamme et la fumée passaient pour préserver de tous les maux pendant une année. Pour Heclter, c’est autour de ces brasiers de la Saint-Jean que la folie de la danse serait née en 1374 chez des malheureux surexcités par la misère et la terreur.

Il est cependant difficile d’admettre simplement celte manière de voir parce que des choréomanes s étaient déjà montrés auparavant. Hecker rapporte luimême ce fait emprunté à Vincent de Beauvais, qu’en 1237, à Erfurt, plus de 100 enfants furent subitement pris de la maladie dansante et allèrent eu sautant jus qu’à Arnstadt. En 1278, à Utrecht, 200 possédés dansèrent sur un pont de laMolesse sans qu’on pût les faire cesser jusqu’au passage d’un prêtre portant l’Euchanstie. De même en 1021, à Bernburg, 18 paysansayant trouble la messe pendant la nuit de Noël par leur danses et leurs chants, le prêtre Ruffrecht les maudit et les condamna à danser et à crier pendant une année, ce qu ils brent d ailleurs jusqu’à ce que l’intercession de deux pieux évêques les eût délivrés

Nous sommes ici en pleine légende' et nous croyons nntile dmsister Rappelons cependant que si l’on vonlait chercher dans les anciens, on trouverait des exemples de choréomanie : pour quelques auteurs les anciens corybantes de la Grèce en étaient al e n Sauvages, en signalant ces faits, rapporte qu’au dire de

Lucien « tous ceux des habitants d’Abdère qui avaient « assisté à une représentation de X'Andromaque d’Eu- « ripide sortirent du théâtre comme des insensés, ré- « citant à haute voix les vers qu’ils avaient entendus « et imitant les gestes de Persée ».

M. Raymond pense qu’un cas isolé et réel de chorée (tel qu’on l’entend habituellement) a pu être plus d’une fois le noyau de formation d’une bande de danseurs. Le fait est possible et n’a rien d’improbable, mais c’est une hypothèse qui n’est pas démontrable.

11 semble plausible d’admettre que s’il y avait dans les bandes d’Aix-la-Chapelle et de Strasbourg, des vésaniques démonornanes, des épileptiques, des choréiques vrais, des simulateurs, il y avait aussi et surtout des hystériques.

La Chorea Germanorum a sa place entre l’aliénation mentale et l’hystérie, comme d’ailleurs toutes les épidémies analogues depuis les temps les plus reculés du moyen âge jusqu’à nos jours, où les épidémies d’hystérie plus ou moins compliquée de théomanie peuvent encore se rencontrer.

Ri cher (1) considère la maladie qui nous occupe comme une des manifestations de la grande hystérie, se basant surtout sur les phénomènes suivants qu’on peut facilement faire ressortir de la description d’Hecker : présence d’hallucinations qui rappellent celles de la troisième période de la grande attaque; contorsions qui se trouvaient mêlées aux danses ; convulsions à forme épileptique qui inauguraient parfois les accès ; enfin atténuation ou même parfois arrêt de

(1) Jucher, Études sur Vhystéro-épilepsie, 1881.

ces accidents variés sous l’influence de la compression de l’abdomen. Richer ne fait d’ailleurs qu’exprimer en cela l’opinion de M. Charcot pour qui l’hystérie et l’hystéro-épilepsie ont joué un rôle prédominant dans les épidémies de danse de Saint-Guy et qui, en dehors des raisons déjà invoquées, en a trouvé une preuve originale dans un croquis de P. Breughel, datant du XVI® siècle. Ce dessin, pris évidemment sur nature, représente une des processions dansantes qui, à cette époque, avaient lieu chaque année à Echternach (entre Trêves et Luxembourg) et qu’on peut considérer comme un vestige de la chorée épidémique des deux siècles précédents. Il se trouve reproduit dans les leçons de M. Charcot (1) et il est facile d’imaginer que l’hystérie avait un rôle important dans les grimaces et les contorsions des femmes qu’il représente.

Nous allons voir d’ailleurs l’hystérie se retrouver d’une façon plus neüe et plus précise dans d’autres épidémies dansantes absolument semblables à celles des bords du Rhin, nous voulons parler du tarentisme.

2® Tarentisme.

Ce fut au XVII® siècle, après la disparition de la danse de Saint-Guy en Allemagne, que le tarentisme atteignit en Italie son plus haut degré de développement. On peut toutefois lui trouver des origines bien antérieures. Au dire de Hecker, c’est dans les ouvrages de Goriopontus, médecin de l’école de Salerme, qui vivait au XI® siècle, que l’on trouve la première description,

(1) Charcot, Leçons citées, 1.1, 1880, p. 435 .

assez obscure du reste, d’une espèce de folie (anteneasmus) présentant des analogies avec le tarentisme. Malgré cela, on ne peut guère faire remonter la première notion de la maladie plus haut que le xv® siècle, comme semble le prouver les écrits de Perroti (cité par Hecker) et de Matthioli, dont un long passage est inséré presque en entier dans la chirurgie d’Ambroise Paré.

Le tarentisme fut d’abord limité à la Pouille et la croyance populaire voulait d’abord que cette singulière affection succédât à la morsure d’une araignée venimeuse, la tarentule : on attribua également à la piqûre du scorpion la même influence fâcheuse. Dans l’opinion générale, les malades atteints étaient voués à une mort presque certaine ou gardaient une lésion de l’esprit, un état de débilité incurable. «Les uns, dit Hecker, éprou- « vaient une altération sensible de leurs facultés vi- « suelle et auditive, d’autres perdaient l’usage de la « parole et restaient insensibles à tous les moyens « d’excitation ordinaires. La flûte et la guitare pou- « vaient leur procurer du soulagement ; alors, comme « réveillés peu à peu d’un sommeil magique, ils ou- « vraient les yeux, se mouvaient d’abord lentement et « en mesure, puis, celle-ci devenant plus rapide, ils « étaient entraînés à une danse passionnée. » Alexandre ab Alexandre a rapporté l’histoire d’un tarentato qui écoutait avidement les sons de la timbale, se mettait à danser avec élégance d’abord, puis à faire des bonds extraordinaires ; si la musique venait à cesser, il tombait sans connaissance et restait sans mouvement jusqu’à ce qu’elle vînt l’exciter à nouveau : aussi ne doiton pas s’étonner si les danseurs arrivaient à fatiguer Lan^ois. ^

les plus robustes musiciens. Mallliioli décrit les malades comme éprouvant le besoin de rire ou de pleurer, comme chantant à tue-tête, mais arrivant tous à un état de torpeur et de mélancolie dont ils ne sortaient que pour danser en entendant la musique ; cessait-on de jouer, ils retombaient dans leur premier état.

On voit que le rôle joué par la musique dans les épidémies allemandes était devenu ici plus important • encore. Richer rapproche cet état des tarentati de l’état d’automatisme qu’il a observé chez certaines hypnotiques hystériques : « La musique était alors la « maîtresse absolue de leur organisation ; suivant le « mode de la mesure ou l’expression du morceau, nos « malades se livraient inconsciemment à une mimique « variée ; rien de plus facile que de leur faire exécuter « les mouvements de la danse... Mais aussitôt que la « musique cessait, elles retombaient dans leur tor- « peur(l). »

Nous retrouvons chez les malades atteints de tarentisme les mêmes impressions produites par les couleurs que nous avons déjà signalées chez les danseurs des Pays-Bas : à la vue des couleurs qui leur étaient odieuses, les danseurs entraient en fureur. Le plus souvent cependant, en Italie, les sensations déterminées par les couleurs étaient plutôt agréables. Certains malades étaient véritablement fascinés par la couleur rouge, d’autres par la couleur jaune, la couleur verte, noire, etc. Un capncin, n’osant toucher la robe roüge d’un cardinal par laquelle il était attiré d’une façon invincible, fut pris d’anxiété et tomba sans connais-

(1) Richer, Loc. cit., p. 621 *

sance. Les exemples de ce genre sont nombreux dans les anciens auteurs que ces passions pour les couleurs remplissaient d’étonnement.

Les objets brillants avaient la même propriété d’exalter les danseurs italiens, et on les voyait brandir des armes dont l’éclat métallique les attirait. De même la surface de la mer les fascinait; ils demeuraient abîmés en la contemplant; chez quelques-uns cette inexplicable passion les faisait se précipiter dans les flots. Chez d’autres, ajoute Hecker, cet état se trahissait « par la jouis- « sance que leur causait la vue de verres remplis d’eau « limpide. Pendant la danse ils portaient en mains des « verres pleins d’eau et faisaient des gestes bizarres.; « d’autres aimaient aussi qu’on leur mît, au milieu de « la place où la danse avait lieu, de grands vases rem- « plis d’eau, entourés de roseaux et d’autres plantes « aquatiques, où ils plongeaient la tête et les bras avec « une grande volupté. »

Les manifestations les plus bizarres s’ajoutaient parfois aux troubles que nous venons de décrire et leur nature hystérique paraît ne devoir faire aucun douté.

Une croyance qui ne contribua pas peu (à rendre persistantes les épidémies de tarentisme, était que la musique et la danse avaient pour effet de répartir dans tontle corps le venin de la tarentule et de l’expulser par la peau ; tant qu’il restait un peu de ce venin, la maladie persistait. Aussi les tarentati étaient-ils presque tous persuadés de leur incurabilité et n’attendaieut-ils plus de la musique que du soulagement. C’est un peu ce que nous avons déjà vu chez les danseurs de Saint-Guy dans les dernières périodes, et rien ne nous montre mieux

l’importance, dans tous ces faits, de l’élément purement psychique.

Matthioli faisait déjà remarquer que beaucoup de danseurs n’avaient pas été mordus par des tarentules et que c’était l’imitation qui augmentait considérablement le nombre des danseurs. Baglivi, s’il écrit encore que la piqûre de la tarentule et du scorpion sont susceptibles d’amener la manié de la danse (1), dit cependant qu’il a vu un grand nombre de filles chlorotiques non tarentulées être prises d’une folle ardeur pour la danse. 11 ajoute que journellement des femmes de la Fouille, contrariées dans leurs amours, leurs affections ou leurs espérances, se plaignaient sans motif d’accidents de tarentisme pour être mises en présence des joueurs de musique et pour trouver dans la danse un dérivatif à leurs chagrins et à leur mélancolie. Aussi, au XVII® siècle, des troupes de musiciens parcouraientelles l’Italie à un moment donné qu’on appelait le petit carnaval des femmes, pour entreprendre en grand la guérison des tarentati au moyen de chants spéciaux, dits tarentelles.

Hecker, qui n’avait pas fait intervenir l’hystérie dans la chorea Germanorum, lui attribue un rôle impor-

(1) On a reproché à Baglivi de n’avoir su se débarrasser de cette notion empruntée par lui à ces prédécesseurs, en particulier à Ferdinando. Il ne faut cependant pas s’en étonner quand on la voit exprimée par des auteurs contemporains. Le D>^ Campelli rapporte dans Il Morgagni, 1878, p. 538, le fait d’une femme de 29 ans mordue par une tarentule qui, le quatrième jour après la morsure, se mit, pendant son sommeil, à émettre des sons modulés en faisant avec la main des mouvements coordonnés comme si elle eut pincé de la guitarre. Il avait eu soin de prévenir la famille de la possibilité des accidents de tarentisme, ce qui ne l'empêche pas de tout rapporter au venin de la tarentule!

tant dans la production du tarentisme ; il montre combien le genre de vie des femmes italiennes à cette époque, leur réclusion, leur oisiveté forcée, devait donner un tour maladif à leur imagination et les prédisposer aux actions les plus folles. 11 faut remarquer aussi qu’une violente excitation des organes génitaux, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, venait souvent exciter leur penchant irrésistible et leur faisait oublier tout sentiment de pudeur. Dans un travail plus récent (1), Cantani admet également que la tarentelle ou tarentulisme, névropathie dansante de la Fouille, se développe par imitation sur un fond hystérique avec exaltation psychique; il ajoute que souvent, aujourd’hui encore, la piqûre de la tarentule peut devenir le point de départ de la manie dansante.

Nous ne quitterons pas cette curieuse affection sans rapporter qu’au dire de Sauvages (1) une espèce de tarentisme, dont il fait une classe à part sous le nom de tarentismus tingitanus ou janon, aurait existé jadis à Tunis. « Saint-Gervais, dit-il, rapporte dans ses mé- « moires historiques que les habitants de Tunis sont « sujets à un tarentisme spontané, c’est-à-dire qui n’est « pas occasionné par la morsure d’aucun insecte. Il « affecte surtout les femmes et les oblige à danser et à « sauter à toute outrance ; on l’appelle \e janon. »

(1) Cantani voudrait séparer le tarentisme du tarentulisme, ce dernier étant la manie dansante épidémique produite par la piqûre de la tarentule, tandis que le tarentisme correspondrait à la grande chorée, que nous allons étudier plus loin. Malheureusement nous ne pourrons nous servir de son travail, car ses faits de tarentisme appartiennent évidemment à l’hystéro-épilepsie et non à la chorée rythmée {Il Morgagni, 1872, p. 545).

(2) Sauvages, Nosologie, t. VH.

3“ Tigreiter ou chorée épidémique d'Abyssinie.

Hecker donne une place dans son mémoire à cette manie dansante qui présente la plus grande analogie avec l’ancienne danse de saint Jean. Saint Jean est d’ailleurs en Abyssinie le patron reconnu des individus atteints de chorée. La chorée épidémique abyssinienne est surtout fréquente dans le royaume de Tigre, d’où son nom de tigretier. Hecker ne donne que la description d’un témoin non médical, Pearce, qui a passé neuf ans en Abyssinie.

Le tigretier commence par une fièvre violente rapidement suivie de mélancolie et d’anorexie nerveuse ; les remèdes de toute nature sont impuissants, seules la musique et la danse semblent avoir quelque efficacité. Pearce raconte tout au long la guérison d’une femme ainsi arrivée au dernier degré du marasme, qui se leva dès qu’elle entendit la musique. « Sa tête, son « cou, ses épaules, ses mains et ses pieds, tout’son « corps se mouvait en cadence au son de la musique, « et enfin elle se trouva debout au milieu des assistants.’ « Alors, se mettant à danser, elle sautait et gambadait « par intervalles et à mesure que le bruit de la musique « et des chants des assistants augmentait, elle faisait « des sauts de plus en plus élevés; quelques-uns étaient « déplus de trois pieds. Lorsque la musique cessait, la « plus grande anxiété s’emparait d’elle... » Le lendemain tout recommença; puis, après avoir sauté toute la journée, elle s’enfuit avec une telle rapidité que le meil-

(1) Pearce, cité par Hecker.

leur coureur n’aurait pu l’atteindre, tomba tout à coup comme mortellement blessée et se releva, faible et exténuée, mais guérie. La guérison n’a pas toujours lieu et alors les malades finissent par succomber. Pearce rapporte que sa propre femme fut atteinte et que « dans la conviction que le caractère féminin était ici fortement en jeu » il essaya de la ramener à de meilleurs sentiments avec quelques coups de fouet bien appliqués. Son moyen curatif n’eut d’autre résultat que de la faire tomber comme morte et il fallut recourir au traitement habituel et national.

Hecker fait remarquer combien l’état de 1 Abyssinie, pays chrétien séparé du reste du monde, est analogue à celui de l’Allemagne et de ritalie au moyen âge : le régime delà vassalité y est le même, les Abyssins ont des flagellants semblables aux bandes qui précédèrent l’épidémie de 1374, ils croient aux sorciers et à une sorte de zoomorphisme, de tout point comparable à la lycanthropie du moyen âge. 11 est inutile d’insister sur la ressemblance du tigretier avec l’hystérie telle que nous la connaissons aujourd’hui.

4“ Jumpers, camps-mêetings, etc.

Certains auteurs, comme Hecker et Calmeil, rapprochent de la chorée du moyen âge les phénomènes présentés par certaines sectes de méthodistes du pays de Galles et des Cornouailles, les Jumpers (qu il ne faut pas confondre avec les sauteurs du Maine dont nous parlerons ultérieurement). L’abbé Grégoire (1),

(1) Grégoire, mstoire des sectes religieuses, etc., éd. de 1814, t. I,

dans son ouvrage sur les sectes religieuses, les compare aux Cicètss, secte éphémère du vu® siècle, qui sautaient et dansaient en priant Dieu, et aux derviches actuels de 1 islamisme. La secte des Jumpers fut fondée en 1760 par deux fanatiques dont les disciples prêchaient qu il fallait sauter pour honorer Dieu, parce David dansa devant l’arche, parce que saint Jean tressaillit de joie dans le sein de sa mère, parce que l’homme purifié par la grâce divine doit exulter de joie et de reconnaissance. Comme dans les épidémies déjà citées, les auditeurs ne se faisaient pas faute de sauter et de hurler jusqu’à complet épuisement.

Il est à noter qu’il existait avant cette époque, dans quelques paroisses et quelques îles du Forfarshire, comté du nord de l’Écosse, une endémie de danse à laquelle on avait donné le nom de leaping ague[to leap, suter) et dans laquelle on retrouvait des phénomènes analogues. Le leaping ague persistait encore en 1807 (1) et durait depuis plus de 70 ans dans les mêmes villages ; la maladie était considérée comme héréditaire dans beaucoup de familles.

Les camp-meetings, les revimls, des méthodistes américains du Far-West sont de tout point comparables aux excentricités des Jumpers et arrivent même a les surpasser.

Mais ici nous nous arrêtons; ces faits que l’on pourrait encore comparer à ceux présentés par les convulsionnaires de Saint-Médard s’éloignent de la choréomanie pour se confondre avec la théomanie extato-convulsive ; nous sommes plus prés de l’aliéna-

(1) Edinh. med. and Surg. Journ,, 1807, t. III, p. 434 .

tion mentale que de l’hystérie. Au reste, nous croyons en avoir dit bien assez pour montrer qu’il existe un état morbide qui porte parfois l’homme à exécuter une série de mouvements harmoniques prolongés et d’évolutions plus ou moins déraisonnables, comme s il cédait à une force invincible, ici impulsion diabolique ou divine, là venin d’un animal infime (Calmeil).

Page 1