EPILEPSIE
nutes , et se trouve un peu fatiguée : entre les accè$ , elle se porte bien. L'observation qui suit présente un exemple d'épilepsie pléthorique. Une femme de (juatre-vingt-sept ans, très-forte pour son âge, et jouissant encore de toute l'intégrité de ses fonctions intellectuelles , avait appartenu à des parens sains , et avait été toujours bien menstruée» A l'époque de la cessation des menstrues , elle commence à éprouver des accès épîlepiiques , revenant à-peu-près tous les mois ; ils la saisissent inopinément ; tout son corps tremble , sa figure devient pale , ses yeux sont fixes ; bientôt l'agitation du , corps cessç , -et pendant une demi-heure on la prendrait pour morte , si on ne faisait pas attention à la respiration , qui se fait tranquillement : la connaissance revient lentement. Quelquefois la malade a deux accès par jour ; d'ailleurs , rexet*cice de toutes ses fonctions est régulier lorsque le jour d'accès est passé. Les c^d'épilepsie par irradiation sympathique sont très^muhipliés : l'exemple que je yaist rapporter est celui d'une épilepsie par irradiation externe. Une fille éprouve , à l'âge de vingt ans , une frayeur extrême en voyant égorger un homme sous ses' yeux : elle tombe aussitôt en convulsion avec perte de connaissance. Cet accès se répète à des intervalles trèsrapprochés ; la menstruation est régulière , quoique peu abondante; les accès épileptiques reviennent à-peuprès tous les quinze joui*s ou toutes les trois semaines, sans heures réglées. La malade est avertie de leur approche par une douleur qui s'empare de la main droite, dont le bras a été cassé dans le bas âge , et se propage de suite à tous les membres : alors chute , perte de connaissance , mouvemens convulsifs des bras et des
^8 WKVHOSBS DES FONCTIONS CEREBRALES. ,
jambes , rougeur de la face ^ écume à la bouclie / mouvemens divers des yeux , ronflemens. Au déclin de Faccès , qui dure un quart d'heure , coma vigil , pendant lequel la malade entend ce qu'on lui dit sans ppuyoir y répondre ; elle revient bientôt à elle en se plaignant dç doideur dans la région épigastrique. Une chose remarquable , c'est que jamais ses accès ne surviennent pendant qu'elle se promène , mais toujours quand elle est assise , et surtout lorsqu'elle veut coudre , tricoter , ou même saisir quelque chose avec sa main droite , en sorte qu'elle peut rappeler ses accès à volonté. Les accès d'épilepsie peuvent aussi avoir lien par irradiation interne. Une fille âgée de dix-neuf ans , d'une forte constitution , éprouve à l'âge de quatorze ans , sans cause connue , de légères attaques d'épi^ lepsie bornétii d'abord à des mouvemens convulsifs de quelques minutes. Ces accès ont toujours été en augmentant et de plus en plus rapprochés ; ils sont précédés des symptômes suivans : douleur intense dans la région épigastrique , sentiment d'une vapeur qui s'élève vers la gorge , resserrement du gosier , étourdissement : aussitôt chute avec perte de connaissance , abolition des sueurs , roideur tétanique des muscles du cou , mouvemens convulsifs dans les membres , respiration laborieuse , rougeur de la face , gonflement des jugulaires. Après l'accès, il reste de la pesanteur , une douleur générale de la tête , de l'assoupissement, des lassitudes, de l'engourdissement, et une douleur à l'épigastre. Tous les cinq à six jours, il y a un accès beaucoup plus violent , des convulsions plus intenses , de Tagitation ^ de la torsion des membres , de la lividité de la face, ime écume à la bouche.
Souvent aussi les accès sont plus faibles et plu» courts.
§ II. Description gétiéràle de VEpilepsie.
7g. Prédispositions et causes occasionnelles* Dans cette maladie , la cause irritante peut avoir son siège dans l'intérieur du cerveau , ou bien dans quelque autre partie du corps : de là les divisions de l'épilepsie en idiopathique et en sympathique. La première peut être produite, dans l'enfance, par une forte compression de la tête , un épanchement lymphatique ^ la rétropulsion de certaines affections cutanées , des frayeurs subites ; dans l'âge adulte , par des lésion^ violentes de la tête , par la carie ,. des exostoses vénériennes des os du crâne , la métastase d'une matière morbifiquc,... L'épilepsie sympathique peut provenir ,. dans l'enfance , de la présence de vers daps le^ intestins, d'une çlentiiion difficile, del'éruplioa
de la petite-vérole , des affections vives de l'âme ;
et dans l'âge adulte^ elle peut être occasionnée par des douleurs violentes , l'irritation de quelque nerf particulier , un sentiment de terreur , des affections
hystériques ou hypochondriaques L'épilepsie sym-
ptomatique peut être le symptôme de la syphilis ^ de l'éruption de la variole , de l'hydrocéphale. . 80. Symptômes. Quelquefois l'attaque est brusque; d'amres fois elle est précédée de vertiges , de cardialgie, d'assoupissement , d'une couleur plus vive et plus . animée de la face ; elle commence par une perte de connaissance ; on tombe à terre si on est debout , le corps ^e renverse , il y ^ distorsion des yeux par des contractions involontaires des muscles de ces oc-*
8o NEYROSIS DIS FONCTIONS C^EBRALKS.
ganes , convulsions des membres abdominaux et thoraciques y gonflement successif de l'abdomen j de la poitrine et du cou^ avec un sentiment de strangulation, visage d*un rouge pourpre ou violet. L'attaqué dure de cinq à vingt minutes. Le retour des attaques est irn^ulier ou réguliei* , et durant leur intervalle il y a mélancolie ou morosité sombre. Il y a une extrême variété des symptômes : quelquefois simple étourdissement, vertiges de quelques minutes^ ou bien simple rougeur de la face, avec renversement du corp à terre, et quelques légers mouvemens convulsifs<lans les yeux. Il arrive assez souvent que les muscles de la face éprouvent alternativement des mouvemens convulsifs sans écume à la bouche ; mais ce dernier symptôme a aussi souvent lieu avec des contorsions des membres, de violentes secousses du tronc , Tagitatiori de la tête , le gonflement du thorax , un sentiment d'étranglement , un aspect hideux , et autres symptômes les plus effrayans et les plus propres à la faire contracter , comme par contagion , à des personnes délicates et sensibles. Lorsque l'épilepsie est sympathique , l'attaque est précédée d'im chatouillement, d'une douleur ou d'un engourdissement dans la partie même qui est comme le foyer de la maladie. Des observations multipliées apprennent que le siège particulier du mal pfeut se ^ trouver à la face, dans le conduit auditif^ aux seins , aux épaules, aux bras , aux mains, aux pieds ou aux jambes : on sent une sorte de vapeur (auraepilepticd) s'élever de cette partie , gagner la tête ; et alors perte totale dé connaissance , avec tous les symptômes qui ont été décrits précédemment.
§ III. Traitement de VEpilepsîe.
8i. Locher, médecin de Vietine, a fait une suite d'observations sur l'épilepsie dans un hospice consacré au traitement de cette maladie. Il a reconnu rinefficâcité de la valériane , et , dans ceitmns cas ^ les heureux effets du camphre, du quinquina', de Topium , administres suivant la nature des symptômes. 11 a essayé les feuilles d'oranger , soit en poudre , soit en décoction , sur quatorze malades , dont les uns ont été guéris , et les autres soulagés ; et il ajoute que, de tous les remèdes connus» contre l'épilepsie > c'est celui dont il a obtenu les efifets les jJus consians. J'ai fait moi-même dans rhospice de Bicêtre , en 1 79?, un essai sur six épifeptiques, devenus tels par des frayeurs durant l'enfance. Je leur ai administré des bols de. quinquina et de camphre, en rendant plus actif k quinquina par un mélange de quelques grains de cannelle en poudre* Les résultats de ces observations indiquent que les remèdes doivent varier suivant les cas> et je me^ bornerai ici à remarquer que les effçts de ces bols , qui furent nuls pour trois de ces éplleptiquês, furent très-marqués sur les trois autres ; que l'un d'eux fut cinquante jours sans retomber ,• et que les deux autres ont paru^ entièrement guéris : mais l'un d'eux éprouva une rechute dans le cours de Tannée, par la frayeur et la secousse que produisit sur lui l'explosion du magasin à poudre de Grenelle.
82. U est nn autre moyen externe, quoique indirect , dont j'use toutes les fcns que l'invasion n'est lu- 6
point brusque et instantanée. Le malade^ se pourvoit d'un flacon d ammoniaque ,' et aussitôt qu'il sent l'approche de l'attaque , i! le présente à ses narines pour le flairer : l'impression en est si forte sur l'organe de l'odorat, que l'attaque en est entièrement prévenue. Ce n'est point sans doute une guérison complète , puisque 9 si le malade manque d'anîmoniaque y ou que ce fluide ait été trop affaibli par des inhalation» successives , l'attaque se renouvelle ; mais avec de» soins constans on en prévient \ le développement , comme je m'en suis assuré sur trois personnes différentes. Peut-être que , par la suite , on pourra parvenir par là à une guérison solide et permanente , en détruisantrempi^e de l'assuétude. Quarin, médecin de Vienne, rapporte l'exemple d'une jeune personne très-sensi|>le aux charmes de la niusique , ex qui, par ce moyen,, prévenait toujours ses' attaques.... Peutêtre faudrait-il employer plus souvent c^lte méthode d'exéiter de fortes impressions sur le physique ou sur le moral,, pour prévenir le développement des attaques de l'épilepsie. On >^ essayé . en Angleterre l'inspiration d'un méhcoge' de gaz oxygène -et d'air atmosphérique pour guérir l'épilepsie ; mais les effets ont été .variables , quelquefds fevorabl^,; d'autres fois in(Kff&rens et même nuisibles.
85. Dehaën condamne trop généraleipent Fustioû du crâ^<ç dans l'épilepsie , ou du moins des obseiTàtions postérieures montrent que les inconvéniens de cette ngtéjthôde peuvent être prévenus, en portant le cautère actuel sur les tégumens , Vers la partie anté- ^ie^^e de b suture ^gittale {de Ustione cranii in epiiepsidi auU Jnl. Rùdolph» Ï76Ô) jamais en seu
HYPOCHONDRIt. 85
<|ue celte méthode ne convient que dans 1 epilepsie idiopathique...^ On a obtenu d'heureux eflFets, et quelquefois même la guérison de l'épilepsie , par rapplicaùon des aimans artificiels : on peut consulter sur cet objet les Observations et Recherches sur l'usage de l'aimant e^ médecine , ou les Mémoires sur le magnétisme minéral, par MM. Thouret et.Andry ( Mémoires de la Société royale de Médecine , année 1 779 ). Quç de l'ésultats variés et peu satîs&isans , ou plutôt propres à faire voir que la maladie est sou*vent incurable , si la .méthode dq traitement, dans les cas particuliers , n'est p^s fondée sur )a distinction des variétés de l'épilepsie-I Pes -essais faits d)ains ces derniers temps par des médecins sages et observateurs , n'ont guère servi qu'à prouver l'inefficacité des moyens dont on avait beaucoup trop vanté les effets heureux et infaillibles..
HYPQCHONDRIS (i)»
§ î". Considérations §énéraleSf.
84- Qti'il est difficile de se faire une idée juste et précise dé l'hypochondrie , et de ne pas la confondre avec Fhystérie ou avec la mélancolie, par la confusion qui règne dans la plupart des écrits de, médecine ou par un vain mélange de théories étrangères qu^ en ont défiguré IHiistoire î Boerhaave nous parle d'une matière tenace , immobile , et poussée dans les vais-
(i) SrNONFMiE. Hypochondriasis , Sauvages ^ Linn-sus^ VoGEL , CuLLEN , Sag AR } Morbiis hypochondriociiSy BoEnHAAVE ? McUum hypocïwndriacum , Hoffmann, JcNCREn.
•S4 NEVROSES DES FONCTIONS cétlEBRALES.
seauxrtles hypochondres , et il explique tout par les lois de l'hydraulique. Avec quelle compkisauce son commentateur ne donne-t-il point un nouveau développement à ces idées systématiques ! On trouve le même asservissement aui principes de l'école de Leyde^ et le même éloignement des vrais principes , dans Iç traité particulier de cette maladie , qu'on doit à Fracassini. Sauvages n'a pas mis plus de choix dans les sources où il a puisé , et il n'a feit que compiler les écrits du médecin italien sur les affections hypochondriaques. On consulte avec avidité les auteurs anglais^ Sydenham , Cheyne, Whytt, qui ont eu le grand âvantsige d'observer souvent l'hypochondrie , maladie très-fréquente en Angleterre , et ces auteurs l'ont sans doute bien décrite; mais, au lieu de la coji^dérer d'abord d'i^ie manière isol^ et à l'aide de la méthode analytique , ils la tracent sans cesse avec ses complications diverses. Stahl est peut-être le seul (i) qui apprenne.ii la distinguer de toute autre maladie nerveuse , et qui en expose avec justesse et avec profondeur le caractère propre. (fL'hy- » pochondrie, dit-il , est l'assemblage ou la succession » de symptômes singulièrement variés CjH disparates : » sentiment de tension , de pesanteur ou même de », douleur , sans une fièvre marquée, sans aucun type » particulier ; perversion plutôt que perte d'appétit ; » flatuosites intestinales, tantôt retenues, tantôt se » frayant une issue bruyante ; resserremens spasmo«-
(i) Hoffmann , Rodius , Clodius-Mootanus /etc. ; rapportent aussi des histoires particulières qui ne conviennent qu'à Thypo-
chondrie. * .^
HYFOCHONDRIE. 85
» diques , anxiëtés qui s'aggravent par une vie inactive D et sédentaire^ ou par des variations de Tatmo- » sphère; malaise sans cause connue; état vague de i) souffrances ^ tantôt avant , tantôt après le repas; » gonflement douloureux et quelquefois assez grave I) dans rhypochondre gauche ; exacerhation des sym- » ptômes portée jusqu'à des écarts de la raison ^ ou un » désordre manifeste , mais fugace et passager ^ dans » les idées 9 ce qui distingue Thypochondrie de la » mélancolie.»
85. Un courtisan distingué y dont parle Hoffmann , âgé de trente ans, d'un tempéranient sanguin, -joignait à un embonpoint succulent un caractère trèsenjoué , et sans aucune disposition à la mélancolie; habitué aux travaux du cabinet , qu'il compensait p«r beaucoup d'exercice , il avait joui d'une bonne santé. Un jour étant à la chasse, il fut tout-à-coup saisi d'une vive frayeur , tomba de cheval , se plaignit de douleurs dans le dos , et se crut grièvement blessé. Bientôt , remis de son accident, il reconnaît son erreur , remonte à cheval et continue sa partie de chasse« De retour chez lui, il éprouve, au bout de quelque temps , les symptômes d'hypochondrie les mieux caractérisés : malaise général, inquiétudes vagues, trouble des fonctions digestives , vertiges , pesanteur et douleur de tête, flatuosités incommodes, sommeil troublé par des rêves fatigans, tristesse constante ^ anxiétés précordîales , constipation opiniâtre; à son réveil, nauséq^ et vomissemens acres, mais tantôt Umpides, tantôt sédimenteux. Un jeune homme âgé fie vingt-sept ans , né, de parens disposés à l'hypochondrie, et dont le père devint maniaque, reçut
en partage une vive sensibilité et un tempérament lymphatiqite. Son enfance orageuse fut affectée de beaucoup <le maladies; parvenu à Fâge de la puberté, il se livre à l'impétuosité de ses passions , abuse de la masturbation , et ne tarde pas à être atteint de pollutions fréquentes , d'hémorrhagies nasales abondantes et suivies de syncopes. A dix-neuf ans, il se livre avec ardeur à la littérature et au vin : dès-lors santé débile et ; relachemens trè§-ihcommodes de la luette- A vingt-cinq ans , il habite dans un lieu marécageux , sous lui cîélpeu salubrè , comnàet des écarts fréquens dans le régime, boit habitiieliementde Feau chaude après s'être beaucoup fatigué; il ne tarde pas à être atteint d'une fièvre intermittente anomale, contre laquelle il emploie des médicamens , et dont 4a suppression est suivie d'une hypOchondrie ayant pour phénomènes principaux une terreur panique et une tristesse non motivée. Au bout d'un an, perte entière de l'appétit, sueurs froides, recherches de la solitude (J'errugiheux ^ saignées , eaux de Sedlitz). Aiigmen-* tation de la maladie déterminée par le chagrin de la mort de sa mère , sentimens vagues de chaleur et de congestion vers la tête , palpitations fréquentes , surtout après le repas ; au moral , abattement extrême.
§ II. Description générale de t Hjrpochondrie.
86. Prédispositions et causes occasionnelles. Les circonstances les plus propres à développer l'hypochondrie sont la suppression prématurée d'une fièvre intermittente , une vive frayeur , l'usage des préparations d'opium , ime vie intempérante , l'abus de^
HYPOCH0NDRIE. ^ 87
narcotiques , le passage brusque d'une vie active à un état sédei^taire , des excès dans les travaux du cabinet ou dans les plaisirs de ramour, la* suppression du flux hémorrhoïdal ou des menstrues, des accidens durant les, çQucbes,. une tristesse profonde , etc. Les recherches anatomiques ont appris que celte maladie est quelquefois fomentée par des lésions des viscères abdominaux , comme par un squirre du colon , un gonflement énorme de la rate , des ulcères dans le pancréas , des varices des veines mésaraïques , etc. ; mais souvent aussi le mal dépend de certaines lésions dans les fonctions des nerfs , dont il ne reste aucune trace a l'ouverture des corps. .
87^ Sjrmpiômes. Les uns ont leur siège dans l'abdomwi : tek slonît des tension^ , et , par intervalles , la gonflëriifent'de Festomac et du conduit intestin?il, et quelquéftns une sorte d<* pulsation irréguKère dans quelques^jpi^ties de l'abdomen , des nausées, du dégoût âtec des alternatives d'un appétit vorace , de l'aversion pour certains alimens , des douleurs grâvatives de l'esïoinaé. après le repas , des flatuosités incommodes) dés éructatioàs , des rapports acides , des coliques vagues , de^ borborygmes , un état de constipation ou de diarrhée ; et , par intervîJles , une urine abondante et limpide. D'autres^ syiUptômjes se manifestent dans diverses parties du 'corps : de là des resserremens spas-^ modiques de la poitrine , la difficulté de respirer , des palpitationsdu cœur^ des sentimens irréguliers de chaleur au visage , une expuition fréquente, de la céphalalgie , des tiiH:èmens d'oreilles , des- vertiges , des inquiétudes , des anxiétés , une tristesse profonde , la défiance la plus ombrageuse, des terreurs' pour les
88 NEVROSES DES FONCTIOOrS CEREBRALES.'
causés les plus légères ou même sans cause , des caprices suivant la variation de l'atmosphère , un trouble fugace dans les idées.
§ IIL Traitement de VHjrpochondrie.
88. L'bypochondrie s'aggrave ordinairement par des écarts de régime et les progrès de Tâge > d'autant plus que l'instabilité la plus versatile fait le caractère particulier des personnes affectées de cette maladie j <|ui sont incapables de s'asservir à une manière de vivre constante. On connaît le précepte que leur a donné Montanus : de fuir les médecins et lesmédicamens s'ils veulent obtenir uneguérison solide j ce qui signifie seulement qu'il ne faut point imiter sur ce point ^nnert , Michaëlis , EttpiuUer , et autres iiiédecins qui mettent \\ne confiance exclusive dans leurs longues et interminçj^les formules,. et. ne parlent que d'évacuans, de saignées, de sangsues et d'antispasmodiques ; , mais qu'il faut entrer bien mieux dans les principes de la médecine antique y et conseiller avec Celse, Arétée, ^glivi, Méad, etc., le séjour à la campagne, une société choisie etygaie, des exercices du corps variés, les frictions, et l'appUcation , en un mot, des préceptes les plus sages de l'hygiène. D'un autre côté , combien un n^édecin observateur ne trouve-t-il point occasion de varier le traitement suivant les causes de l'hypochondrie , la constitution individuelle , le sexe, legcpre de vie, les occupations habituelles , le climat, le degré ourles complications de la maladie I et avec qiwelart et quelle finesse ne ssât-U point surtout diriger le traitement
MÉLAN<^OLIE. 89
moral y en cherchant à écarter des objets fantastiques^ à calmer des frayeurs sans cesse renaissantes , et à faire disparaître une suite non interrompue de maux et de dangers qui n^existent que dans une imagination déréglée ! Le Malade imaginaire de Molière , chefd'œuvre de comique , ne représente qu'une ébauche imparfaite si on le compare avec le morose hypochondriaque , qui réalise sur lui-même toutes les maladies dont on lui parle ou qu'il trouve décrites dans les livres de médecine , qui passe tour-à-tour d'un éclat de joie convulsive et instantanée^ au dernier degré d'abatte;ment et de désespoir , et qui présente alors ^ non un objet de ridicule , mais le spectacle touchant d'un homme toujours souflFrant au moral comme au physique , et toujours voisin d'un égarement complet de la raison.
MÉLANCOLIE (l).
§ I". Considérations générales.
89. La description de la mélancolie tracée par Arétée, atteste également le talent observateur de ce dernier , et la connaissance profonde qu'ont eue les anciens de cette maladie. On doit lui pardonner les opinions vulgaires qu'il rapporte sur l'humeur atrabilaire , et les divers mouvemens qu'il lui attribue ^ puisque l'état d'enfance où était alors Tanatomie ne pouvait lui permettre de donner des notions plus exactes ; l'observation confirme d'ailleurs chaque
(i) Synontmib. Melancholia^ JunckeR; Sauvages^ Lin- NiEUs^ VoGEL^ GuLLEN> Sagar; DeUHum ntelancholicum j Hoffmann.
go NÉVROSES DES FONCTIONS CEREBRALES.
jour ce que cet aiiteur grec a dit des mëlancsoliqués j qu'ils sont sujets à des idées eôctras^agantes ; que l^s uns plaignent détre empoisonnés ; que les autres ^ pleins d'a\>ersion pour la société des hommes , se retirent da^is la solitude y ou qu\k^e livrent à toutes sortes de sup^stitions , à de mmnes terreurs ^ etc. Mais avftnt die considérer la mélancolie comme maladie ^ ne faut-41 ' point examiner si , dans l'état actuel dé nos connaissances > on doit admettre une disposition physique et morale qu'on puisse appeler temperament mélancolique ^ sur lequel le Galénisme s'est montré si fécond pn théories vaines? C'est comme par écho qu'oft donne pour caractères généraux de ce tempérament une humeur atrabilaire redondante > une couleur brune, une habitude de corps maigre et desséchée , une taciturnité sombre , . etc. Cherchons des notions plus exadteS et 'plUs précises dans les détails que nous a transmis l'histoire sur la vie publique et privée de certains mélancoliques fameux. On pourrait citer une foule d'hommes célèbres dans les beauxarts , les sciences ., la philosophie morale , ou la vie contemplative; mais comme les pures jouissances de rentendemeut , le calme et la traîiquillité ^s bonnes mœurs peuvent contre-balancer un peu la mélancolie naturelle , arrêtons nos regards sur quelques traits îlu tableau liiçleux de dépravation et de férocité qui ont distingué ^empereur Tibère et I ;Ouis XI , et qui monument le tempérament mélancolique au plus haut degré qu'il puisse atteindre. On sait avec quelle ptà^ fondeur et quelle éneigic le caractère de l'empereur romain a été tracé par Tacite ; et n'est-il pas curieux d'en voir un autre modèle après quinze siècles, sous un
MELAprCOLIK. 9I
dimat nouveau y et dans des époques d'ignorance et de barbarie si propres à contraster avec les lanières du siècle d'Auguste ?
90. Une taciturnité sombre,, une gravité dure et repous£Eante, les âpres inégalités Svca caWictère plein de caprices et d'emporlemens , la recherche de la solitude, lin regard oblique, le timide embarras d'une ame artificieuse , trahissent, dès la jeunesse , la disposition mélancolique de Louis XL Que de traits frappans de ressemblance entre ce prince et Tibère ! Us ne se distinguent l'un et l'autre dans l'art de la guerre que durant l'eflFervescence de l'âge , et le reste de leur vie se passe en préparatifs imposans , mais sans effet , en délais étudiés , en projets illusoires d'expéditions militaires , en négociations remplies d'astuce et de perfidie. Avant de régner , ils s'exilent l'un et l'autre ^volontairement de la cour , et vont passer plusieurs années dans l'oubli et les langueurs d'une vie privée , l'un dans l'île de Rhodes , l'autre aans une solitude de la Belgique. Quelle dissimulation profonde , que d'indécisions , que de réponses équivoques dans la conduite de Tibère à la mort d'Auguste (i ) ! Louis XI n'a-t-il pas été durant toute sa vie le modèle de la politique la plus perfide et la plus raffinée? En proie k leurs noirs soupçons, aux présages les plus sinistres, à des terreurs sans cesse renaiissantes vers le terme de
(1) Fersce indè ad Tiberium preces; ille 'varié dissertbat de ma^niludine imperii^ sua modestiâ, Solam divi Augusti mentem tantœ molis capacem ^ etc. Proinde in cwitate tôt il"
lustribus "viris subnixâ ^ non ad union omnia défèrent
Tacit,«... Annalsum^ lib. i.
^ 92 KEYROSfiS DES FONCTIONS CEREBRALES.
la vie , ils vont cacher leur dégoûtante tyrannie , Fun dans File de Caprée , l'autre dans le château de Plessislès-Tours, séjours d'atrocités non moins que d'une débauche impuissante eteflfrénée.
91 . . Pascal annonça presque dès le berceau la célébrité précoce dont il devait jouir : une éducation soignée et des études prématurées développèrent en lui ^ le goût exclusif des sciences les plus abstraites; et un travail opiniâtre altéra bientôt sa constitution physique : dès-lors sa santé alla toujours en dépérissant , . et rien ne pouvait ralentir son ^ardeur pour l'étude. Après une longue absence , de retour au sein de sa famille , il partage son temps entre la société et les méditations ; mais bientôt il s'isole et sacrifie tout aux travaux du cabinet : son dépérissement augmente continuellement. Pour remédier à cet état , il reparaît dans le monde , y apporte de grands talens , de grandes vertus et une célébrité bien acquise ,. mais en même temps une tristesse habituelle , une vanité naturelle , et le désir prononcé de l'indulgence qu'il accordait aux autres. U préférait déjà la société qu'il s'était formée à la solitude , et songeait même à s'y attacher par le lien conjugal ; mais un soir , se promenant en voiture , comme il le faisait habituellement , dans les environs de Neuilly , ses deux chevaux prennent le mors aux dents et s'élancent de l'emplacement du pont de Neuilly dans la Seine. La secousse fut heureusement violente , rompit les traits qui joignaient son attelage au train de derrière , et la voiture resta sur le bord du précipice. Pascal ne fut point blessé , mais vivement effrayé ; et une syncope qui dura très-long-temps fut Ijç premier ré6ultat de
MIÉLANCOLIE. gS
cette frayeur. Vers la même époque il éprouva , durant la nuit , une espèce de vision dont il conserva la mémoire dans un papier qu'il portait toujours sur lui. La sensation de ce malheureux événement , sans cesse retracé à son imagination , le troublait par-tout , surtout la nuit ^ au milieu de ses insomnies et de son dépérissement. Il croyait toujours voir un abîme à son coté gauche , et y faisait placer un siège pour se rass'urer. A cet état se joignaient des craintes, des scrupules, une défiance continuelle , etc. , etc. Les propos consolans de Famitié calmaient pour un moment ses alarmes; mais l'instant d'après Pascal revoyait le précipice, toujours eflfrayé par le même fantôme ou cet égarement de son imagination ; et huit ans après il mourut à sa trente-neuvième année.
92. Gilbert le poète (i) eut de bonne heure une constitution physique ti'ès-délicate par l'effet d'un travail opiniâtre prématuré. Le goût extrême pour l'étude , l'envie de s'avancer , lui firent naître Te désir de jouir des avantages que Paris offre aux savans et aux artistes. Il n'y fut pas plutôt fixé , qu'il se vit trompé dans son attente : au lieu des secours et des conseils qu'il croyait y trouver , il éprouva des refus humilians : alors sa Vive susceptibilité , son imagination ardente firent naître chez lui la plus grande dispo-» sition pour la mélancolie. L'injustice des honmaes l'avait irrité au point qu'il n'éprouvait plus d autre besoin que celui d'immoler à sa verve, les gens de lettres qui lui portaient ombrage : c'esi ce qu'il fit dans sa Satire dujlfX-huitièineSècle,oix\é\dXà^
(i) Essai sur la Mélancçlie, par Charpentier. i8o3.
g4 NÉVROSES DES FONCTIONS CÉRÉBRALES.
son âme est si bien dépeint. Mais il ne se vit pas plulot en butte à un parti puissant , qu'il fut tourmenté par des craintes sans cesse renaissantes, et il tomba dans ime profonde mélancolie caractérisée par ce délire exclusif: // se croyait sans cesse poursuwi par les philosophes qui voulaient lui enlever ses papiers. Son esprit s'aliéna au point qu'un jour il se présenta chez l'archevêque de Paris , qui était son bienfaiteur, et l'abordant lui cria d'une voix sépulcrale : Sauvez-moif de grâce, sauvez-moi! àes assassins me poursuivent, leurs poignards sont près de me frapper : saui^ez^moil Quelques jours après , pour soustraire ses manuscrits à la prétendue rapacité de ses persécuteurs, il les serra dans une cassette dont il avala la clef : celle-ci, arrêtée à l'entrée du larynx , suffoqua Gilbert , qui mouruE après trois jours des plus cruelles souffrances , à l'âge de vingt-neuf ans.
93. Le Tasse , auteur, à dix-sept ans , de Renaud ^ à vingt-deux , de la Jérusalem déli^n^ée, éprouva l'amour le plus ardent pour Eléonofe , sœur du duc de Ferrare, à la cour duquel il recevait un accueil distingué. Cette passion fut le prétexte de persécutions affreuses qui exaspérèrent les dispositions qu'il avait pour la mélancolie : bientôt défiance ombrageuse , terreurs pusillanin^es, passion invincible et portée à l'excès pour la jéunçi princesse , délire exclusif : // se voyait toujours environné de poisons et de supplices f et poursuivi par un lutin avec lequel il prétendait avoir des entretiens très-suivis : son jugement était d'ailleurs très-^in. Zimmermann fit remarquer dès sa jeunesse 4a disposition à la mélancoKe : les lettres qu'il écrivait à Tissot en sont des preuves. En 1 794 ^
MELANCOLIE. g5
des chagrins nés dç la révolution française , l'invasion qui ijienaçait son pays, vinrent augmenter l'amertume de son existence, et le plongerait dans une profonde mélancolie caractérisée par ce délire exclusif : il voyait toujours l' ennemi entrer chez lui et dévaster sa maison. J.-J. Rousseau manifeste assez, dans les deux dernières parties de ses Confessions ^ et dans les Rêveries du Promeneur solitaire^ combien il est persuadé que tous les hommes sont ses ennemis , et il est tourmenté par des défiances et des craintes continuelles.
§ IL Description générale de la Mélancolie.
• 94- Prédispositions et causes occasionnelles. Les circonstances propres à faire tomber dans la mélan-* colie sans une disposition primitive, sont, comme dans l'hypochondrie , la tristesse , des chagrins profonds, la frayeur, les travaux du cabinet , le dégoût de la vie , qui tient ordinairement au dépérissement de la santé , un sentiment trop énergique de ses devoirs , une imagination qui multiplie à l'infini et exagère les malheurs de la vie , etc. , l'interruption d'un genre de vie actif , ^amou^ violent, l'excès dans les plaisirs vénériens , l'abus des spiritueux ou des narcotiques , des maladies traitées sans méthode, la suppression de quelque saignée habituelle , d'une hémof rhagie , du flux hémorrhoïdal , celle d'un exutoire, etc.
95. Symptômes. Dans la mélancolie primitive au acquise , la face est livide , le corps maigre , le caractère ttès-irascible ; on est d'une défiance ombrageuse i le pouls est lent et concentré ; lé sommeil est agité et trouT)lé par des objets de terreur et des images
gÔ NÉVROSES DES FONCTIONS CEREBRALES,
lugubres ; on est toujours tourmenté de quelques idées singidières , ou possédé d^urte passion ^dominante qui devient extrême ; on à un penchant mar-* que pour l'inactivité et la vie sédentaire. Mais le» aflfections de Tame sont susceptibles de la plus grande violence j l'amour est porté jusqu'au délire , la piété jusqu'au fanatisme ^ la colère jusqu'à une fureur phréuétique, le désir de là vengeance jusqu'à la cruauté la plus barbare. On réunit une ardente et profonde persévérance pour un objet idolâtré , avec la plus inconstante mobilité pour tout ce qui lui est étranger ; une taciturnité sombre est souvent interrompue par des saillies passagères d'une gaîlé vive et comme convulsive. En avançant vers une vieillesse précoce , le corps se flétrit et se dessèche j la morosité naturelle du caractère se renforce par le pn^rès de l'âge ; le trouble croissant de la raison finit par une sorte d'aliénation d'esprit , ou plutôt par une association bizarre et forcée d'un certain ordre d'idées, avec les émotions les plus vives et les plus tumultueuses.
96. Le caractère propre de la mélancolie consiste ^ çn général, dans une lésion des fonctions intellectuelles et affectives ; c'est-à-dire que le mélancolique est comme possédé par une idée exclusiveou une sérié particulière d'idées avec une passion dominante et plus ou «loins extrême , comme un état habituel de frayeur, des regrets profonds, une aversion des plus fortes, ou bieii l'enthousiasme religieux, un amour des plus passionnés, une joie folle et rayonnante. Sous ce point de vue, rien n'est plus contraire à la méthode que de vouloir diviser cette maladie en Espèces , suivant l'objet particulier sur lequel s'exerce une idée erronée, avec une
ItllËLANCÔLIE. 57
passion exclusive , et de donner pour caractères distinctifs lapanophobie ou frayeur nocturne, la démonomanie ou l'idée d'être possédé par le démon , le délire mélancolique dont Hoffmann a fait l'histoire , l'érotomanie ou la passion de l'amour portée au plus haut degré, la nostalgie ou le regret profond d'être éloigné de ses foyers, une sorte d'illusion et de charme qui fait croire qu'on jouit du bonheur suprême , la crainte superstitieuse des peines d'une autre vie , une aversion insupportable pour le mouvement , ou bien une mobilité extrême et un penchant irrésistible à se mouvoir et à courir continuellement sans but et sans motif, la singularité de se croire changé en chien, en lièvre, en loup ou en un animal quelconque , avec des penchans analogues. Quelquefois il y a abattement du courage, choix particulier d'un genre de mort , reclierche de la solitude pour se livrer uniquement à des idées et à des projets de se détruire; d'autres fois on est dans la conviction intime qu'on est privé d'entendement , et qu'on ne peut remplir les devoirs de la vie; dans certains cas , le penchant au suicide devient irrésistikle.
§ III. Traitement de la Mélancolie,
gy. Toutes les directions vicieuses que peuvent prendre l'entendement et la volonté sont sans doute très-propres à don^er lieu à des développemens étendus et très-piquans Sur la i^ature humaine dans l'éfat de maladie , mais ne peuvent être prises pour fondemens de la division de la mélancolie en Espèces ; les médecins observateurs en ont cependant tiré uu grand parti pour le. traitement^ et on peut voir dans III. 7
gS NÉVROSES DES FONCTIONS CEREBRALES.
les ouvrages de Houlier, de Tulpius, de Marcellus Donatus, de Bonet , etc. , jion moins que dans les Ephémérides des Curieux de la Nature , et tous les recueils d'observations , des exemples nombreux .de guérisons opérées par quelque moyen adroit ou quelque artifice propre à détruire l'idée exclusive qui fait Tobjet particulier de la mélancolie. On sait aussi qu'une impression forte et brusque , comme ce quW appelle hain de surprise ^ a rempli quelquefois les mêmes vues ; mais il faut aussi convenir que lorsque la milancolie est invétérée , on doit peu espéi-er d'en obtenir la guérison ; et lors même qu'elle est récente , il faut surtout lui opposer un cbangement notable dans la manière de vivre , des exercices de corps variés, la dissipation , des^. passe-temps agréables^ des voyages aux eaux minérales j et dans des cas particuliers d'une mélancolie par la répercussion d'une aflfec-' tion cutanée , de la suppression d'une bémorrbagie habituelle , d'une rétrocession de la goutte , etc. , diriger le traitement d'après la nature de la cause évidente qui a produit la maladie.
g8. Les principes du traitement de la mélancolie ont été reconnus bien long-temps avant l'origine de la médecine grecque , et il parait même que cette maladie remonte jusqu'aux siècles éclairés de l'ancienne Egypte. Aux deux extrémités de cette contrée, qui était alors très-peuplée et très - florissante , il y avait des temples dédiés à Saturne , où les mélancoliques se rendaient en foule , et où des prêtres , profitant de leur crédulité confiante , secondaient leur guérison prétendue miraculeuse par tous les moyens naturels que l'hygiène peut suggérer : jeux , exercices ^
récréatifs de toute espèce itistitués dans ces temples , peintures voluptueuses , images séduisantes exposées de toutes parts aux yeux des malades. Les chants les plus agréables, Jes sons les plus mélodieux charmaient souvent leurs oreilles ; ils se promenaient dans des jardins fleuris , dans des bosquets ornés avec un art recherché; tantôt on leur faisait respirer un air frais et salubre sur le Nil , dans des bateaux décorés , et 9l\^ milieu de concerts champêtres; tantôt on les con» duisait dans des îles riantes, où , sous le S3rmbole de quelque divinité protectrice , on leur procurait des spectacles nouveaux et ingénieusement ménagés , et des sociétés agréables et choisies ; tous les momens enfin étaient consacres à quelque scène gaie , à des danses grotesques , à un système d'amusemens diversifiés et soutenus par des idées religieuses* Un régime assorti et scrupulei^sement observé , le voyage nécessaire pour se rendre dans ces saints lieux, les fêtes con** tinuelles instituées à dessein le long de la route , l'es-» poir fortifié par la superstition , l'habileté des prêtres à produire une diversion favorable , et à écarter de» idées tristes et mélancpliqttes , pouvaient-ils manquer de suspendre le sentiment de la douleur, de calmer les inquiétudes , et d'opérer souvent des changemens salutaires qu'on avait soin de faire valoir pour inspirer la confiance et établir le crédit des divinités tuté^ laires?
lOO NETROSIS DES FONCTIONS CEREBRALES*
MjINIE (i).
§ P'. Considérations générales.
99. Hippocrate s'est borné à noter quelques-une»^ des terminaisons de la manie ; les autres princes de la médecine, Arétée, Cœlius Aurélianus , Alexandre de Tralles , donnent des résultats profonds de leurs ^ observations , soit sur le caractère de cette maladie , soit siir ses principes généraux de traitement ; mais ils n'ont fait , pour ainsi dire , cpi'ouvrir une vaste carrière à des recherches ultérieures sur les causer éloignées de l'aliénation d'esprit en général , sur la distinction de celle qui est continue ou périodique f sur les symptômes des accès numiaques y sur la direction des hospices des insensés , etc. Oh trouve quelques observations isolées sur la manie dans des recueils d'histoires. particulières des maladies, qu'o» n'a cessé de foire depuis le renouvellement des sciences en Europe ; mais nul ouvrage fondamental et nul corps de doctrine n'avaient rempli encore cette latune en médecine, et les fondateurs mêmes des trois écoles célèbres du commencement de ce siècle , Stàhl , Boerhaave , Hoffmann, n'ont que très -peu ajouté sur cet objet aux connaissances qu'on avait précédemment acquises. En Angleterre même , ou la philosophie a ouvert aux insensés des asiles dignes
(i) Synonymie, ^ania^BoEiiHAAVE', Juncker, Sauvages, LiNNiEDs , YooEL , GtJLLEN , Sagar j DeUiium maniacum ,
H0FPHAIHr«
JtfANIK. lOI
d'une nation éclairée^ et où les vrais principes de leur traitement paraissent avoir été approfondis , on n'a publié encore que quelques écrits très^uperfioiels , ou peut-être n^me qu'on affecte un silence mystérieux sur un art donjt on se fait une gloire de posséder exclusivement le secret. La Société royale de Médecine de Paris proposa pour sujet d'un prix , en 1 789, d'indiquer les mojrens les plus efficaces de traiter les malades dont l esprit e^t aUéné asfont la vieillesse. Un travail , que j'avais coqEimencé depuis quelques années^. sur la distinction des diverses espèces de manies, ej5 sur lès moyens d'ei^ diriger le traitement, fut alor^ rédigé . au milieu des troubles de la révolutipn , et cpn^muniqué à la même Société ; mais une nouvelle carrière d'instruction s'est ouverte pour moi dans ]^ si^ite par l'exercice de la médecine dans l'hospice 4^ Biçêtre , où j'ai eu sous mes yeux , pendant euvirph deux ^s , près de deux cents insensés , et où j'ai pu f par conséquent , faire. les rec^rches les plus exactes ejt les plus variées sur la manie, bien plus pour connaître le caractère particulier de ses symptômes «t ses diverses espèces , que pour faire l'essai des différens itioyens pria de la pharmacie pour tenter dj& Jes guérir ; car la partie de cet hospice destinée aux a1i4i}tés ne renfermait que ceux qui avaient déjà subi un pu plusieurs traitemens actifs à l'Hotel-Dieu : c'est PIS qui. a donné lieu à Touvrage que j'ai publié en idoo^ L'iiospice de la Salpêtrière où les aliénées sont conduites pour y subir un traitement médical, depuis le niois d'avril 1 802 , m'a ouvert une nouvelle carrière d'observations et de recherches , surtout pour l'aliénatîou mentale des femmes , et les
résultats en sont consignés dans la seconde édition de mon Traité^ sur V Aliénation mentale (i).
loo. La manie est une maladie encfore trop peu connue pour que je me dispense d*en tracer ici les caractères distinctifs d'après des recherchée exactes* Je crois donc devoir rappotter l'histoire générale des accès maniaques pour en faire hien observer les formes et les variétés , et renvoyer d'ailleurs , pour le traitement , à l'ouvrage ci-dessus. La nature des affections propres à donner naissance à la manie périodique , et les affinités de cette maladie avec la mélancoUe et l'hypôchondrie , doivent faire présumer que le siège primitif en est presque toujours dans la r^on épigastrique , :et que c'est de ce cientre que se projpagent, comme par une espèce d'irradiation , les accè» de manie. L'examen attentif de leurs signes précurseurs fournit encore des preuves bien frappantes de Tem^ pire si étendu que Lacaze et Bordeu donnent' à ces forces épigastriques , et que Btiffon a si bien peint dans son HdStoire naturelle ; c'est même toute la région abdominale qui semblé entrer bientôt dans cet accord syiripathique^ Les aliénés , au prélude des accès , se plaignent d'un resserrement ^dans la région de l'estomac, de dégoût pour les aUmens^ d'une constipation opiniâtre^ d'ardeurs d'entrailles qui leur font rechercher des boissons rafraîchissantes j ils ^prduvent des agitations, des inquiétudes vagues; -deslteri-eurs paniques , dés insomnies ; bientôt aprési le désordre et le trouble se marquent au dehors par dés gestes inso-
(i) Traité médico'pJulosophiquc sur V Aliénation mentale. Seooude édition. Paris ^ 1S09. "
lites, par des singularités dans la contenance et les mouvemens du corps , qui ne peuvent que frapper ^vement un œil observateur. L'insensé tient quelquefois sa tête élevée et ses regards fixés vers le ciel; il parle à voix basse ; il se promène et s'arrête tour-àtour avec un air d'admiration raisonnée , ou une sorte de recueillement profond. Dans d'autres aliénés , ce sont de vains excès d'une humeur joviale , et de$ éclats d« rire immodérés. Quelquefois aussi , comme si la nature Se plaisait dans les contrastes ^ il se mani-feste une taciturnité sombre , une effusion de larmes sans cause connue , ou même une tristesse concentrée et des angoisses extrêmes. Dans d'autres cas , la rougeur presque subite des yeux , le regard étincelant , le coloris des joues ^ une loquacité exubérante , font présager l'explosion prochaine de l'accès , et la nécessité ui^ente d'une étroite réclusion. Un aliéné parlait d'abord avec volubilité , il poussait de fréquens éclats de rire , il versait ensuite un torrent de larmes : l'expérience avertissait de le renfermer promptement, car ses accès étaient de la plus grande violence , et il mettait en pièces tout ce qui tombait sous ses mains. C'est par des visions extatiques durant la nuit que préludent souvent les accès de dévotion nxaniaque ; c*est aussi par des rêves enchanteurs et par une prétendue apparition de l'objet aimé sous les traits d'une beauté ravissante, que la- manie par amour éclate quelquefois avec fureur , après des intervalles plus pu moins longs de raison et de câline.
* loi . Celui qui a r^ardé la colère comme une fureur ou manie passagère ( ira jïtror hvesns est ) a
I04 NEVROSES DES FONCTIONS CEREBRALES.
exprimé une pensée irè^-vraie , et dont on sent d'autant plus la profondeur , qu'on a été plus à portée d'observer et de comparer un grand nombre d'accès
^ de manie , puisqu'ils se montrent,, en général, sous Id forme d'un emportement prolongé plus ou moins fougueux. Ce sont bien plus ces émotions d'une nature irascible , que le trouble dans les idées ou Tes singularités bizarres du jugement, qui constituent le vrai caractère de ces accès : aussi trouve-t-on lejiom de
. manie comme synonyme de celui de Jureur, dans les écrits d'Arétée et deCaelius Aurélianus, qui ont excellé dans l'art d'observer. On doit seulement blâmer la trop grande extension qu'ils -donnaient à ce terme , puisqu'on observe quelquefois des accès sans fureur, mais presque jamais sans une sorte d'altération ou de perversion des qualités morales. Un homme devenu maniaque par les événemens de la révolution , repoussait avec rudesse , au moment de l'accès, un en-r fant qu'il chérissait en tout autre temps. J'ai vu aussi un jeune homme plein d'attachement ppur son père, Toutrager , ou chercher même à le frapper dans ses accès périodiques , qui n'étaient nullement aocompa-^ gnés de fureur. Je pourrais citer quelques exemples d'aliénés , connus d'ailleurs par une probité rigide durant leurs intervalles de calme, remarquables, pendant leurs accès, par un penchaht irrésistible à voler et à faire des tours de filouterie. Un autre aliéné, d'un naturel pj^cifique et très-doux , semblait inspiré par Iç démon de la malice durant ses accès ; il était alors sans cesse dans une activité malfaisante; il enfermait ses -conapagnons dans les loges, les provoquait, les frappait , et suscitait à tout propos des sujets de querelle
M A rc I E* io5
et de rixe. Mais comment concevoir Finslinct destructeur de quelques insensés , sans cesse oécup^s à déchirer et à mettre en lambeaux tout ce qu'ils peuvent atteindre? c'est sans doute quelquefois par une erreur dç Fimagination^ comme le prouve l'exemple d'un insensé qui déchirait le linge et la paille de sa couche^ qu'il prenait pour un tas de serpens et de couleuvres entortillés. Mais parmi ces furieux , il y en a aussi dont rimaginatiqn n'est point lésée , et qui éprouvent une propension aveugle et féroce à tremper leurs mains dans le sang ,. et à déchirer les entrailles de leurs sem^ blable^. C'est un aveu que j'ai reou.en frissonnant , de la bouche même d'un de ces maniaques , dans ses intervalles de tranquillité. Pour compléter cpfinniCe tableau d'une atrocité automatique^ je puis citer l'exemple d'un aliéné qui tournait contre lui comniiei contre les autres sa fureur forcenée. Il s'était amput^ lui-même la main avec un couperet avant d'arr^vjqr, à Bicêtre , et malgré ses liens, il cherchait à approcher ses dents de sa cuisse pour la dévorer, Ce malheureux, a fini par succomber dans un de ces accès de rage mas niaque et suicide.
1 02 . On sait que Cpudillac , pour mieux remonter par l'analyse à l'originç de nos coni^aissqnces, suppose une statue animée , et successivement douée des fonctions de l'odorat, du goût, de l'ouïe, de la vue et du tact ; et c'est ainsi qu'il parvient à indiquer les îMes qui doivent être rapportées à des impressions diverses. N'imporie-t-il point de même àl'hiftpire de l'entende^ ment humain de pouvoir considérer d'une manière isolée ses diverses fonctions, comn^e l'attention, la comparaison^ le jugement, la réflexion, Fixnagina^
moire, qui semble quelquefois être entièrement abolie^ en sorte que les insensés , dans leurs intervalles de calme , ne conservent aucun, soyivenir de leurs écarts et de leurs actes d'extravagance ; mais d'autres insensés se retracent vivement toutes les circopsjtançes de l'accès, tous les propos outrageans qu'ils ont tenus., tous les emportemens auxquels ils se sont livrés ; ils ^ deviennent sombres et taciturnes pendant plusieurs jours ; ils vivent retiras au fond.de Iqurs loges , ^et sont pénétrés de repentir, comme si on pouvait. leur imputer ces écarts d'une fougue aveugle et irrésistible* La réflexion, et le raisonnement sp^ t. visiblement Jésjé^ ou-détruits dans la plupart des accès de manie ; mai$ on en peut citer aussi où l'u^c çt l'autre fonction de Tentendement subsistent dans toute leur énergie, ou se. rétablissent promptement Içrsqî^'un objet vient a fixer les insensés au milieu de leurs divagations cbi* mériques. J'engag^i un jour un d'entre eux^ d'un esprit très-cultivé , à m'écrire une lettre au moipçm où il tenait les propos les plus absurde^ ; et. (cep^jad^nt cette lettre, que je conserve encore, est pleinç de.sen^ et de raison. Un orfèvre, qui ayait^ l'extrê^vag^nce de croire qu'on lui avait changé sa tête , s'in&tua en, même temps de la chimère du mouvement peirpo^ tuel ; il obtint^ses j>utils ^ et il sq livra^ au travail avea la plus grande obstination. Qjx^n^ine bieu que lab^ découverte n'eut point lieu; m^isii! en résulta des machines trè&*-ingéiùeuses, fruit nécessaire des combinaisons les plus profondes. Tout cet ensemble de faits peut-il se concilier avec l'opinion d'un siège ouprincipfî unique et indivisible de reuténdement ? Que deviennent alors des niilliers de volumes sur la métaphj'sique f
io3. Oa doit espérer quWe méthode sévère fera désormais proscrire ces expressions vagues et inexacte» limages tracées dans le cerveau , d'impulsion iné^ gale du sang dans les différentes parties de ce viscère, de rnoui^ement irrégulier des esprits animaux , etc. , expressions qu'on trouve encore dans les meilleurs ouvrages sur Tentendement humain , et qui ne peuvent plus s'accorder avec l'origine , \es causes et l'histoire • des accès de manie. L'excitation nerveuse , qui en caractérise le plus grand nombre, ne se. marque p^s seulement au physique par un excès de force musculaire et une agitation continuelle de l'insensé, mais encore , au moral , par un sentiment profond de supériorité de ses forces , et par une haute conviction que rien ne peut résister à sa volonté suprême : aussi est-il doué alors d'une audace intrépide qui le porte à donner un libre essor à ses caprices extra vagans; et, dans les cas de répression , à livrer un combat au concierge et aux gens de service, à moins qu'on ne vienne en force et qu'on ne se rassemble en grand ûombre , c'est-à-dire qu'il faut , pour le Contenir , un appareil imposant qm puisse agir fortement sur son imagination , et lé convaincre que toute résistance serait vaine : c'est là un grand secret dans les hospices bien ordonnés , de prévenir des accidens funestes , dans des cas inopinés , et de concourir puissamment à , la guérisftn de la manie. J'ai vu aussi quelquefois cette excitation nerveuse devenir extrême et incoercible. Un insensé/ calme depuis plusieurs mois, est tout-à-coup saisi de son .accès durant un tour de promenade j ses yeux deviennent étincelans et contme hors deSv orbites j son visage , le haut du cou et de
ÎÎO NEVKOSES DES FONCTIOICS CIÉKEBRALES-
la poitrine prennent la rougeur du pourpre; il croit voir le soleil à quatre pas de distance ; il dit éprouver un bouillonnement inexprimable dans sa tête, et avertit qu'on l'enferme prômptement, parce qu'il n'est plus le maître de contenir sa fureur. Il continue , pendant son accès , de s'agiter avec violence , de croire voir le soleil à ses côtés , de parler avec une volubilité extrême, et de ne montrer que désordre et confusion dans ses idées. D'autres fois, cette réaction de forces épigastriques sur les fonctions de l'entendement , loin de les opprimer ou de les obscurcir , ne fait qu'augmetiter leur vivacité et leur énergie, soit en devenant plus modérée , soit que la culture antérieure de l'esprit et l'exercice habituel de la pensée sei'Vent à la contrebalancer : l'accès semble porter Timagination au plu» haut degré de développement et de fécondité, sans qu'elle cesse d'être régulière et dirigée par le boit goût. Les pensées les plus saillantes , les rapproche-* mens les plus ingénieux et les plus piquans , donnent à l'insensé l'air surnaturel de l'inspiration et de l'enthousiasme* Le souvenir du passé semble se dérouler avec facilité, et ce qu'il avait oublié dans ses intervalles de dalme se reproduit alors à 'son esprit avec les couleurs les plus vives et les plus animées. Je m'arrêtais quelquefois avec plaisir auprès de la loge d'un homme de lettres qui , pendant son accès , discourait sur leà événemens de la révolution avec toute la force, la dignité et la pureté du langage qu'on aurait pu attendre de l'homme le plus profondément instruit et du jugement le plus sain (i) : dans tout autre
(i) Un insensé guéri par le fameux Wi^is, fait ainsi l'histoire
^ANIC. III
temps , ce n'était plus qu'un homme très-ordinaire. Cette exaltation, lorsqu'elle est associée à l'idée cliimérique d'une puissance suprême ou d'une participation à la nature divine , porte la joie de l'insensé jusqu'aul jouissances les plus extatiques, et jusqu'à une sorte d'enchantement et d'ivresse, du bonheur. Un insensé renfermé dans une pensicm de Paris , et qui , durant ses accès , se croyait le prophète Mahomet , prenait alors l'attitude du commandement et le ton de l'envoyé du Très-Haut; ses traits étaient rayonnans, et sa démarche pleine de majesté. Un jour que le canon tirait à Paris pour des événemens de la révolution, il se persuade que c'est pour lui rendre hommage ; il fait faire silence autour de lui, il ne peut plus contenir sa joie , ' et il manifeste peut-être l'image la plus vraie de l'inspiration surnaturelle, ou plutôt de l'illusion fantastique des anciens prophètes.
io4- Un des caractères remarquables de l'excitation nerveuse propre au plus grand nombre des accès de manie , est de porter au plus haut degré la force musculaire , et de faire supporter avec impunité les ex- ■ , " d
des accès qu^il avait éprouvés lui-même. « J^attendais ^ d^t-il , » toujours avec impatience Facoès de l'agitation , qui durait dix » ou douze heures , plus ou moins, parce que je jouissais ^ » pendant sa durée, d'une sorte de béatitude. Tout me sem^ ' » blait facile, aucun obstacle ne m'arrêtait en théorie, ni même » en réalité y ma mémoire acquérait tout-à-coup^une perfectioii •> singulière ; je me rappelais de longs passages des auteurs la-» » tins : j'ai peine, à l'ordinaire, à trouver des rimes dans l'occa- » sion, et j'écrivais alors en vers aussi rapidement qu'en prose., n J'étais rusé , et même malin , fertile en expédiens de toute » espèce..... ». {Biàlioth» BrUann.)
lia NÉVROSES DES FONCTIONS CEREBRALES.
trêines. de la faim et d'un froid rigoureux ; vérités anciennement connues , mais trop généralenîent appliquées à toute sorte de manie et à toutes ses périodes. J*ai vu des exemples d'un développement des forces musculaires qui tenait du prodige , puisque les liens les plus puissans cédaient aux efforts du maniaque avec un fc^cllité propre à étonner encore plus que le degré de résistance vaincue. Combien Finsense devient encore plus redoutable s'il a ses membres libres , par là haute idée qu'il a de sa supériorité ! Mais cette énergie de la contraction musculaire est loin de se remarquer dans certains accès périodiques, où il règne plutôt un état de stupeur ; et on ne là retrouve plus ordinairement dans les intervalles des accès. On n'a pas moins à se défier des propositions trop générales sur la facilité qu'ont les insensés de supportiir la faim la plus extrême , puisque certains accès , au contraire , sont marqués par une voracité singulière , et que la défaillance suit promptement le trop peu de nourriture. On parle d'un hôpital de Naples oh une diète sévère, et propre à exténuer ^ l'insensé , est un des fondemens du traitement. Il serait difficile de remonter à l'origine de ce principe singulier , ou plutôt de ce préjugé destructeur. Une malhetireuse expérience, qui a été la suite des derniers temps de disette , n'a que trop appris, à Blcctre, que le défaut de nourriture n'est propre qu'à exaspérer et à prolonger la manie , lorsqu'il ne la rend point mortelle (i). D'un autre côté, un des symptômes le$
(i) Avant la révolution, la ration journalière du pain elait seulement d*une livre et demie ; la distribution faîte le matin
pltt^ dangerettX et les plue k craindre durant c^nains accès f et le refttô o^bsiiii^* de amie nourriture, l'efas que j'ai TU quelquefois se prolonger quiatre^ sept, ou même quin^ ^urs de suite saais perle de la vie , pourvu qu'on ftmmtt une boiesoû copieuse et fréquente. Que de moyens moraux , que d^expëdiens il faut alors enfiployer pour trioiApher de cette obstinan mm aveugle !
io5. La constanèe et la facilité avec lesquelles c^^ tains insensés supportent le froid le plus rigoureu'X et le phis prolongé , semljlent supposer un degré singuliei^ d'inteiisité dans la chaleur afniiinale , qu'il serait curieuii de conoaiirre au thermomètre , si l'expérience eu. était possible dans tout autre temp» quedarns» cekii du Càks^. Au mois de, janvier 17^5 y et durant certains îours 6ù le thermomètre xndicpliaît lo^ 11 i^ ppisqîi'à t6 d^i*és au^^âessou9 de la gkce > un insensé ne pou* vait gairder sa couvertuire de lànne> ef il i^estait asàs en chemin sur le parquet de sa loge ; le Ufôcii^y à peine ouvrait-on? sa porte qu'on le voycât couiîr ^ chemise dàas l'intérieur dfe FÉospice> pî^ndre la ^^^(ce ouU .,1. ■- f 1 , t ,M,. ■ M. ..- î r.,,"i •..-.>; , , iT,'.. il 1 p. ' ■,,;!-■; 1 .
était dévorée à Tinslant , et une partie du four se passait eA- «uité dâiwurte sorte de déRre faiiiâïqûé.- En' 179:?; éëltè'ràlrôn fut portée^ à dmji livret y et k di^tr'ilbUliôtt tîïif était fjti«é le matin y k midi et le soir ^ avec uivé^ JQti][ie soigÀetE^mùi^pr^ârée : eW sanà doul«|a cause die k. difiérence de la titortlaïité ^^on remarque en faisant un relevé eîçact des registres, Spv cent dix insensés reçus dans l'hospice en 1784.; il en mourut cinquante sept; c'est-à-dire, plus de la moitié. Le rapport' fut de qualt'é-virtgt-qumiré à éettt cinguaritè et un éïf 178^,^ au <56nii*dré , eà> tf^4 et ï79Ô>, il li'éà^^t mOi*ti que !e l/tfi«^e gor k ncMiiyQ'JUiiai^IorsflpifirliefiridaneBi^^ ^
lu. 8
1 14 NEVROSES DES PONCTIONS. CEREBRALES.
neige à poignées ^ l'appliquer et la laisser fondre sur sq poitrine avec une. sorte de délectation , et comme on respirerait l'air frais durant la canicule. Mais , d'un autre côté , combien d'insensés ne sont--ils pas vivement ^affectés par le froid , même durant leurs accès ! Avec quel empressement général ne les voit-on point se précipiter en hiver dans les chauffoirs ! et n'arriviet-il point chaque année des accidens par la congélation des pieds ou des niains lorsque la saison est très*rigoureuse?
io6. Les réciprocités singulières, ou la correspondance entre les fonctions morales et celles de l'entendement f ne se marquent pas moins au déclin et à la terniûnaison des accès que durant leurs cours. L'insensé méconnaît souvent son état, et demande à contretemps d'être rendu à la liberté dans l'intérieur de l'bospice, comme s'il n'y avait lienà craindre de sa fougue emportée ; et c'est alors au surveillant de donner des réponses évasives , sans cherchera le contrarier et à le rendre plus furieux. D'autres fois , l'insensé apprécie > avec justesse son état , demande liji-même qu'on pro- . longfi sa réclusion , parce qu'il se sent encore dominé par ses penchans impétueux ; il semble en calculer froidement la diminution progressive , et il indique san^^ se méprendre l'instant où il n'y a plus à craindre de ses écarts. Que d%abitude, de discernement et d'as— siduifé ne faut-il point de la part du directeur pour bien saisir toutes ces nuances ! Les accès qui , après avoir duré avec plus ou moins de violence pendant la saison des chaleurs., se terminent au déclin de l'automne, ne peuvent, qu'amener une sorte d'épuisement qui se marque par un sentiment général de lassitude, un
MANie. Il5
abattement qui va quelquefois jusqu à la syncope, une confusion extrême dans lea idées , et , dans quelques cas , uii état de stupeur et d V^^^^^^^^^ 9 ou bien une morosité sombre et la plus profonde mélancolie. Souvent l'aliéné reste étendu dans ^n lit et sans mouvement ; ses traits sont altérés et so^n pouls faible et déprimé. C'est alors que le concierge a besoin de redoubler de surveillance, surtout dai;is les froids rigoureux , pour empêcher que l'aliéné ne succombe dans cet état d'atonie. On est obligé dé l'échauffer , de lui donner quelques cordiaux , d'étendre sur lui trois ou quatre couvertures de laine. Si ce changement brusque arrive pendant la nuit , il peut devenir mortel par le défaut de secours ; ce qui doit engager un surveillant zélé à faire des rondes fréquentes à l'époque des premiers froids, et c'est ce qu'on faisait régulièrement dans l'hospice de Bicêtre. Un prisonnier autrichien fut conduit dans cet hospice , ?i titre.de maniaque, et resta deux mois dans une agitation violente et continuelle, chantant ou criant s^s cesse, et mettant en pièces tout ce qui tombait sous sa main. Il éprouvait d'ailleurs une telle voracité , qu'il nqiangeait jusqu'à quatre livres de pain par jour. Sa manie se calma dans la nuit du 24 au ^5 octobre 1794 > 1^ matin on le trouva raisonnable , mais dans \m état extrême Ae d^ê-, bilité. On lui donna à manger, et il fit quelques tours de promenade dans les cours. Le soir j en rentrant dans sa loge , il dit éprouver un sentiment de froid , et on chercha à l'échauffer en multipliant lés éouvertures de laine. Dans la ronde que le concierge fi^t quelques heures après , il trouva cet aliéna mprt dans son lit, dans la position qu'il avait prise, eji. se cou-
1 lO - NÉVROSES DES FONCTIONS CEREBRALES.
chant (x). La même nuit fut également funeste à urt autre aliéné , malgré ^attention qu'avait eue le surveil-' lant de foire des rondes fréquentes.
107» J'ai in<Kqué ( Dictiormarre de$ Sciences medicaùs y wcÎ\g\q Aifynamie) que, dans certains ca» particuliers , Fadynamie , jmnté à la paralysie et à une fièvre lente nerveuse encore peu connue, vient compliquer quelquefois la manie ou la démence, et amène une terminaison ftineste. Voici quels sont les caractères de cet état : on voit succéder d'abord quelques préludes dte paralysie à uhc agitation maniaque plus * ou moins vic^te , ou bien à un délire taciturne pro^ Ion»é ; le malade évite dé faire du mouvement , et les membres inférieurs perdent peu à peuïeur agilité; il finît par être obligé de garder le lit , et ses bras perdent peu à peu leur mobilité : on voit se déclarer alors une fièvre continue , marquée par des paroitysmes ou redou^temens qui ont lieu le matin et le soir , avec la rougeur de la ftice , ime sueur visqueuse et des rêves plus où moins effrayans: la paralysie continue de faire des progrès ; les muscles destinés à la mastication peu-^ veht à peine se contracter ; la déglutition et Tàrticulalidn des sons deviennent dé plus en plus difficiles, et quel^ufei taches gangreneuses, qui se forliîent dànsi différcnÉèS' tiartîes du corps , sont les aVantHîoureurîJ d'uhfe Aort prochaine. ^
(i) Je ty<>uve^ d^B& 1<8 «foi^Fa^ de» i^és notesi; qu^> ie& moi& de «entçni^jre.^^t octobre, 17^ ayaijçpt été tempçr^s., et qi^e Je, 20 de ce derpier niois^ le thermomètre indiquait $d,egi;e3 au-d.esMi& de la g^àc'e. Éë 28 novembre , le vent passa au nord , on sentit un froid iiîsez vif/ et le leii^emain matin ^ le therniomélre Indi- (juait àpeio^uh d^r« au-deidiis dé h glace; '
• . M AN II. iiy
^ IL Descnption générale dé la Manie.
io8. Prédispositions et causes occasionnelles. ^Mos sont extrêmement variées : ce sont tantôt des. écarts extrêmes de régime , des travaux forcés , tine exposition prolongée aux rayons du ôoleil ; tantôt des excès d'études et de veilles , des passions vives et emportées (i) , une ambition exaltée,, une dévotion extatique , souvent aussi une éducation négligée et l'habitude de se livrer à tous les caprices de la jeunesse. La manie est quelquefois la suite d'une maladie aiguë , de coups à la tête ; on la voit souvent succéder à la suppression des menstrues , du flux hémorrboïdal , de dartres , à celle de la sécrétion du lait , des lochies, etc.
log. Symptômes. La manie ^ut être sans délire ou délirante. Dans le premier cas , il n'y a aucune altération sensible dans .les fouctions de Fentendement , la perception , le jugenaent^ rlmagination , la n^émoire , etc. ; mais perversion dans les fonctions affectives , impulsion aveugle à des actes de violence , pu même d'une fureur sanguinaire , saris qu'on puisse assigner aucune idée dominante , ni aucune illusion de llmagînation qui soit la cause déterminante de ces funestes penchans. Dans la manie avec délire , on remarque la lésion d'une ou de plusieurs fonctions de l'entendemeat et de Ja volonté , avec des émotions ■ I. I I , ' ' I I II ^ ..i* I ■ ■■ .1 ■ j t II
(i). je ne puis que renvoyer sur ce point à la Dissertation de M.'Esquirol, intitulée : des Passions considérées colhmeàaùses ^ "symptôrrieé et moyens cùfàtifs de UAUénation mentale, Paris , i8o5. '
Il8 NEVROSES DES FONCTIONS CEREBRALES.
gaies ou tristes , extravagantes ou furieiises. La manie est continue ou périodique , avec des retours réguliers ou irréguliers des accès.
§ III. Traitement de la Manie.
1 1 o. L'homme éclairé ne devient point Técho d'une opinion générale : il la discute ; et si les faits évidens et bien rapprochés dominent un résultat contraire , il laisse les autres se complaire dans leur erreur , et il il n'en goûte que mieux la vérité. Qu'importe donc qu'on répète sans cesse que la manie ne guérit jamais, que, si ses accès disparaissent pour un temps, ils- ne peuvent manquer de se reproduire , que tout traitement est inutile et illusoire ? Il s'agit de savoir si cçtte opinion , généralement accréditée , s'accorde aVec les faits observés en Angleterre et en France dans les hospices bien ordonnés. Pourquoi confondre les suites <le l'imprévoyance avec* les effets d'une application éclairée des vrais principes ? La sensibilité profonde qui constitue^ en général, le caractère des maniaques convalescens , et qui les rend susceptibles d'émotions vives et de chagrins concentrés \ les exposfî sans doute à des rechutes ; mais ce n'est qu'une raison de plus de vaincre leurs passions suivant les conseils de la sagesse, et de fortifier leur âme par les maximes de morale des anciens philosophes : les écrits de Platon , de Plutarque , dé Sénèque , de Tacite , les Tusculanes de Cicéron vaudront bien mieux pour les esprits cultivés , que des formules artistement combiaées de toniques et d'anti-spasmodiques. Lors même que ces remèdes moraux ne peuvent être mis en usage , la médecine
MAlflE. 119
préserrative et fondée sur des principes élevés n'apprend-elle point à prendre des précautions à l'approche de la saison des chaleurs , à produire une heureuse diversion par des occupations sérieuses ou des travaux pénibles durant les intervalles de calmé , à comprimer , pendant le rétablissement , les travers et les caprices des aliénés par une fermeté inflexible et un appareil de crainte, sans cesser de prendre, en général, le ton de la bienveillance et les voies de la douceur ; à proscrire tout excès d'intempérance , tout sujet de tristesse et d'emportement ; à prolcHiger enfin , autant qu'il est nécessaire, le séjour de l'aliéné dans l'hospice, et à prévenir sa sortie prématurée (i)? L'expérience a confirmé depuis long-temps l'utilité des mesures de prudence pour rendre les rechutes extrêmement rares ou presque nulles. Je puis attester, par exemple , que sur vingt-cinq guérisons opérées à Bicetre, en 1794 f il n'y eut que deux rechutes, causées , l'une par l'ennui et le chagrin, et l'autre, après cinq ans de rétablissement , par une tristesse profonde. J'ai publié , dans la seconde édition de mon Traité de la Manie , le rapport exact du nombre des rechutes à celui des gué-
m I I ■■ I !■ I ■ I I I I ■ 1 I .1 . ■ »■ I II I I II
(i) On ne doit point confondre les rechutes produites après une sortie de l'hospice «xigce par les parens de Paliéné , et malgré les conseils que leur donnent les personnes éxpérimen^ tées ) on ne doit point, dis-je, les confondre avec celles qui suivent une sortie revêtue des formes légales : les premières sont plus fréquentes , e^ on voit certains aliénés revenir à plusieurs reprises à l'hospice de Bicétre. Mais ce n'est point là ce qu'oi» appelle une guérison, c'est une imprudence dont les suite» avaient été calculées , et qui ne fait que mieux ressortir 1^ vrais principes*
mons y d'après quatre ans d'observations faites à la Sal^* p^iisre.
1 1 1 . Parmi les e|[»nples d'aliénés dûat y aï dirigé le tl^aitement , je crois devoir choisir un des plusâingu-r liers et des plus r^narquaUes. Un jeune homme âgé~ de vingt^sept ans , d'une stature élevée , d-i^a oaracrr tère entier , habile chimiste ^ partage son tesotps entre 1^ plaisirs de l'amour et des recherches ohimiques Élites au fourneau de réverbère. Pour s'exciter et se tenir éveillé , il inspire des liqueurs alcoolisées , ^u muriate oxygéné de potasse, et arrose son appartement siv^c de l'eau de Cologne. Après huit fOurs d'excès amoureux et d'étude , il pen^ avoir trouvé ce qu îî cherche dans ses èreu^ts : aussitôt il conçoit les pro-t jets de fortune les plus extravagans ; toutes ses idées &t confondent d'une manière effrayante ; il menace tous ceux qui tentent de lui donner des csoi^eils; U ne voit par^tout que des hommes qui veulent le contrarier ou lui ravir son amftnte ; celle-roi peut seule modérer son exaltation et le maîtriser. Mais ayant été laissé seul un instfint ( c'était le second jour de la maladie ) , il se eroô,! abandonné , îi se précipite Rvec une chaise sur ^na femme qu'on a laissée aupiès de lui , il la renverse^ h frappe et l'en^jPiglante ; il ne se pQS{i»ède plus gJor^ ; il court à sa croisée , ne se doi^ne pas le temps de I'ovh* vrir , casse un carreau , et se précipitant d'un quatrième étage , il tombe sur le pavé : on accourt , on le troiive debout. Le lendemain, on pratique ui^e soignée copieuse au bras droit ; on panse la jambe droite dont le péroné est fracturé dans son tiers inférieur. Le quatrième jour de la maladie , le malade est confié » mes soins et transporté dans la maison de traitement
des Aliéné* de M. Esquirol : vis^e pôle , les yeux fixes, la voix brève et forte , confusion complète «dans les idées. La fureur est exprimée dans tous ses traits ^ le visage s'eaflamme , les yeux deviennent éûncdaiis si Ton s'approche ; si Ton veut lui faire quelque diose^ il prodigue un torrent d'injures , menace de tout es-*lemfiîner , et tombe daw une sorte de roideur tétanique : bientôt , i^omme rendu à lui^-méme , il ccde et consent à tout. Tantôt rêvasseries taciturnes , tan^^ {lot vociférations , juremens , ou bien afiaissemi^it co^ ^^teux ( boisson acidulée , énudsionnée ). La nuit se p$^S$e en cris effrénés; pouls dur, peufréquent. Le hui- Vkkm^ jour, sueur abondante tr4ès^fétide, urine oc^ieuse; le pouls est moins dur et s'est relevé un peu. Le dou-ruj^me^ nuit trèfr^agitée, feusses perceptions ; il croit voir des cha)ts, de$ chiens, des loups; par intervalles > «or^ de tétanos passager ; éruption de boutons sur toutes les réigioais dormes et costales. Le quinzième , les bout30o« sont pleins d'un fluide diaphane ; ils crèvent le lende*-> Klftin : sommeil pour la première fois. Dès ce jour, dimi^ nutkmdes mouvemenscoavulsifset tétaniques (o^rm^r ht t0tepourfaire des htionsjréquentes d'oxjcratjbois^ son abondante aiguisée dun grain de tartrate aniimo^ mé de potassé). Le vingt-quatrième jour , monaeiM lu^cVJes,, m^is ensuite mênpke état de délire; fausses percep* tions ; û casse , brise , déchire, tantôt par une sorte de mrfice préméditée, tantôt par Une impulsion involontaire ; il parie de mystères , de cabale , de pierre phi-r losophale , écrit des phrases symboliques , trace des figuresl^éroglypbiquessur ks murs : faim dévorante , urûp^ abondant^; les boiitons-sont desséchés. Letremeçinquièmë jour , il demande avec intérêt , à qiauslqn'un
de son pays , des nouvelles de ses parens ^ de ses anais ; il fait effort pour converser; mais rincohérence de ses idées ne lui permet pas de suivre long-temps la conversation. Le quarante-sixième, il a pu descendre dans le jardin , s'aidant de la jambe gauche. Le cinquantedeuxième, obstination à rester au soleil ; alors il devient rouge, les yeux fixes ou très-mobiles, le regard menaçant ; il éprouve des secousses de tous les membres, du tronc , de la tête , et une sorte d'évanouissement passager : ces accidens sont les seuls qui restent de tous les symptômes nerveux qui se sont manifestés les vingt premiers jours j ils se renouvellent à la plus petite contrariété et toutes les fois que le malade reste le visage tourné vers le soleil ; déjections plus régulières, moins noires;. sommeil quelquefois avec rêves pénibles : le délire roule sur les mêmes objets , mais laisse plus de temps pour la raison. Le cinquanteseptième ( bains tièdes de deux jours T un; les jours de bain , le malade éprouve une amélioration très-^ sensible et progressive,) , selles liquides; la faim est plus modérée , mais toujours impulsion à détruire , casser , salir. Le soixante-treizième ( cessation des bains généraux ^ bains de pied y promenades en voiture) , retour complet de la raison , désir de ne revenir à ses habitudes que lorsque sa tête sera bien raffermie , mouvemens nerveux plus rares. Le soixanteseizième , ptyalisme qui est devenu chaque jour plus abondant , et n'a cessé que le troisième mois ; nouveaux progrès vers la raison , désir de revoir son amante. Le quatre-vingtième , vue de plusieurs personnes qui ont fait impression ; depuis , quelques idées disparates , présonàption en favicur desa samedi
que rien ne peut plus altérer et qui ne demande plus que des ménagemens , volonté durement exprimée de revenir à ses anciennes occupations et de se marier {bain de pied , boisson laccatwe)* Dès cette époque, le convalescent est allé voir ses amis et a cherché à conclure son mariage. Il est sorti le troisième mois trèsbien portant ; il a continué de temps en temps des bains généraux , s'est marié un mois et demi après. Son mariage , précipité sans doute , ' n'a pas nui à sa santé , qui depuis lors a toujours été très-bonne , malgré les grandes chaleurs de l'été , les inquiétudes inséparables d un mariage mal .assorti , et des occupations très-multipliées.
112. Les principes du traitement de la manie sont d'ailleurs développés avec étendue dans la seconde édition du Traité de la Manie y et je ne puis les indiquer ici que d'une manière très-sommaire. Je réduis ces préceptes à quelques points capitaux , relatifs aux trois périodes distinctes de la manie , savoir , son état aigu, son déclin et la convalescence, i^. Dans l'état aigu , et si les symptômes sont très-intenses , le maniaque doit être renfermé dans im lieu obscur , pour éviter toute impression propre à agir sur ses sens et qui pourrait l'agiter : on se borne alors à des boissons délayantes ou acidulées , et on a soin d'ailleurs de le nourrir. Quand l'efifervescence est un peu calmée , ou que les symptômes ne sont point violens , on lui laisse y autant qu'il est possible , la liberté de courir , de s'agiter , de se promener dans un endroit clos , en le contenant simplement avec un gilet de force , si on craint qu'il ne commette quelque acte da violence, ou qu'il ne se blesse lui-rmême. !ï^. Au
124 NÉVKOSESJ DES FONCTIONS CEREBRALES.
déclin de la maladie , on augmente de plus en plu» la liberté des mouvemens ^ el oa a soîu de séparer le malade 4e ceuK qui sont encore furieux et a^tés ; cm fait prendre des bajuis tièdes deux ou trois &Às par semaine, en continuant Tusage des boissons acidulées relâchantes ou légèrement calmantes. Si les symptômes se renouvellent , on donne de temps en temps quelque douche légère d'eau froide jdurant trois ou. quatre minutes , et seulement vers la fin du haia ; s'il survient un état de constipation , on prescrit quelque boisson laxative pendant plusieurs jours , ou même une boisson émétisée. C'est surtout dans les intervalles de raison que le traitement moral doit marcher de front avec les autres moyens physiques qu'on met en usage. On doit marquer un grand intérêt et une bienveilliaice affectueuse au malade , être envers lui d'une justice sévère , le punir de ses écarts et de ^es fautes par des privations ^ mais revenir aus^tot aux voies de douceur et de condescendance : cette tâche doit être remplie par la personne qui : seconde le médecin , et qui a la direction de l'établissement pour la polie© intérieure. 11 faut aussi alors la plus grande surveillance sur les gens de service pour les empêcher de se porter envers l'aliéné à des propos offensans ou à des actes' de violence. 3®. La tête du maniaque restant encore faible durant la convalescence , -^i ses divagations ou Bes écarts désordonnés pouvant se renouveler pour les motifs les plus légers , il faut que ce reste d'agitation et d'effervèsce»ce se calme par degrés , soit en continuant l'usage desi>ains llèdes et des boissons relâchantes , soit en y revenant de temps en temps^ soit en se^ livrant à un travail dea maûis
HANIE. 125
<jui soit propre à fixer Tattention sans la fatiguer , soit enûn ea éloâgnant toute sorte de contrariété et da peines : aussi n'est-ce que lorsque ta raiscm est rétablie , ainsi que le calme , qu'on doit permettre une efitrevue avec les p^rens , ou des discussions pour des ioleréts de famille. La sortie aussi doit être retardée jusqu'au rétabl^ement de l'état naturel , pour éviter des rechutes qui owt souvent lieu après une sortie prématurée, .
1 iS. Je viens de tracer les principes généraux dui traitement de la ntanie qui est produite par une cause morale : si elle est produite par une cause physique , comme les suâtes de couches , la suppres^ sion des règles , une chute ou un coup viofent sur la tête», ou les suites d'une autre maladie , il faut employer d'autres moyens secondaii'es qui se déduisent de la nature de la cause.
1 14* II a été natîurel de chercher^ dans mon TVcnté de la Manie y quelle était la proportion entre le nom-* bre des admissions; des aliénées et celui des guéii^ons opérées , et j'ai alors publié les résultats obtenus par des relevés exacts faits sur les registres pour les années 1801 , 1802 , i8o5 , i8o4; mais-comme il est connu par l'expérience que l'aliénation est , en général, incur^ible lorsqu'elle est ancienne > c'est-à-dire lorsqu'elle date de plus, d'une année, ou bien lors* qu'.elle est héréditaire et qu'elle a résisté à des traitemei^précédeus., il aurait; fallu , pour l'eauictitude du calcul y avoir obtenu des reoseignèmcns précis sur rétat antérieur de toutes les aliénées lors de leur • admission ,^ ce qui a manqué souvent. Il a donc fallu procéder d'une manière indirecte, et par une sorte
1^6 NEVROSES DES FONCtlOIfS CÉRÉBRALES.
d'approximation , ce qui a donné peut-être un rapport trop avantageux , celui de gS. Une maladie longue , et à laquelle a succombé l'ancien directeur des loges , a été la cause de quelques lacunes que Je n'ai pu remplir les années suivantes , et j'ai repris les mêmes recherches pour l'année entière i8i i , où j'ai été favorisé par le rétablissement d'un ordre constant dans l'intérieur de l'hospice des aliénées. Or , deux cent trente aliénées ont été reçues dans le cours de l'année dont je parle , et comme je ne dois être responsable que des aliénées susceptibles d'uQ traitement régulier, je ne dois faire entrer dans mes calculs que celles sur l'état antérieur desquelles on avait acquis des renseignemens précis , et dont l'aliénation était récente. Il se trouve alors que , sur quatre-vingt-quatorze aliénées soumises au traitement avec un espoir fondé du succès , soixante - sept ont été guéries , c'est-à-dire soixante et onze sur cent. Je me propose de publier séparément les tableaux du mouvement d'entrée et de sortie des aliénées depuis 1812 jusqu'en 181 8.
DÉMENCE (l).
§ P*'. Considérations générales.
M 5. Les écarts d'une légèreté extrême et d'une folle distraction, les inconvenances extravagantes et sans cesse répétées, les étourderies bizarres qui forment le caractère de Ménalqiie dans l'ouvrage de La Bruyère , sont loin d'être un de ces tableaux imagi-
(i) SrNONYMiE, Amenda, SiuvA^ifis , Vogel, Sigar ,
naires qui n'existent que dans les rojnans. Le médecin observateur peut remarquer quelquefois dans la société ce premier degré de démence dont on trouve des modèles complets dans les hospices. Un homme nourii dans les préjugés de l'ancienne noLlesse , et à peine à sa cinquantième année > s'acheminait à grands pas ^ avant la révolution, vers cette sorte de désorganisation morale; rien n'égalait sa mobilité et les aberrations de son efiervescence puérile; il s'agitait sans cesse dans l'intérieur de sa maison , babillait , criait , s'emportait pour les causes les plus légères , tourmentant ses domestiquespar ses ordres minutieux, ses proches par des inçpnséquences et des écarts brusques , dont il ne conservait un moment après aucun souvenir, aucune trace ; il parlait tour-à-tour, avec la plus extrême versatilité, de la cour, de sa perruque, de ses chevaux , de ses jardins , sans' attendre de réponse , et sans donner presque le temps de suivre ses idées incohérentes et disparates. Une femme très-spirituelle , que les convenances du rang avaient associée à sa destinée, tomba, par cette union , dans l'hypochondrie la plus profonde et la plus désespérée.
II 6. La démence sénile, souvent accélérée par 1^'épuisement des plaisirs, se rapproche dç, celle qui vient d'être décrite; mais on y remarqve bien moins d'effervescence.
iiy. Une^^fiobilité turbulente et incoercible, une succession rapide et comme instantanée d'idées qui semblent naître et pulluler dans l'entendement, sans aucune impression faite sur les sens ; un flux et reflux continuel et ridicule d'objets chimériques qui se choquent, s'alternent, sedétruia^enj les un^ les autres sans
128 NÉVROSES DES POKCriONS CEREBRALES.
aiDcune interniissioa et sans aocùn rapport éiilre eux ; le rneni^ concours f nmukueux (Fëniottoils et d'affection» morales , de sentimens^ de joie , de tristesse ^ de çoiere, (jui naissent fortuitement ei disparaissefït de< uïêwtè, sans laisser aucune trace , et sans avoir aUcuïié correspondamoe avec les^ impressions des objets eXternes; tel est le caractère fondamental de la dê^ meiiice dont je parle. Un homme doué d'un pa-* trioldisfiie a^rdent , mak peu éeliairé , et' qtn étah tin de& plus» zélés admirateurs du ^meux Danton , se trouve présent à la séance du €or|^ légidatif où fut prononcé ie décret d'accusation contre ce député ; 3 se retire, dan» uaaé sorte de eoiïsternation et de dt&espoir, reste ïeafefmé chez? lut pk^^eur» jours, livré aui idées les jdus sinislres et les phid mélaneoMqties. a CoiiimeWt? m Dan bon uu traître I; répète-t-il sans cesse; on ne ju peut pl«s se fier à personne , et la Républicftie est ;^ perdixe)»! Plus d'appétit , plus dte sommeil , et bifetnot l'aKénatio» la plus compliète. H subit le traitement usité à FHôletiÊieu , et il es% conduit à Bicêtre. Je l'ai gipirdé pikisieurs mois^ aux infirmeries de cet hospice, livré à une sorte de rêvasserie douce , à un W)il) cDEiliiS' et no» interrompu de termes les plus disparates f îèt pavta^ taur-à-H>ur de poignards , dk saîbres , de vaàsseauis déniés, de vertes prairies , de sa femme , de son chapeau , etc. ; il ne songeait à manger qpe lorsqu'on mettaii; de» alimens dans sa bouche, et il . était absolumenc r^cbiit à wïe existence automatique'.
1 1 8f. Çn ne saurais mieux conUaftt'e la démericîe €p£en la metteln;t en opposition avec la manie délirante, pour bieii saisir leurs dissemblances. DàHs/ celle*-ci, k perceptio» <tes objets*, Tiùiagia^itioii ; hk
DEM E l>rÇ E. . Ï29
mémoire peuvent élre lé^es.; mais la faculté du ju-. gement, c est-à-dire, celle: de l'assoclalign des idées existe. Le maniaque, par exemple , qui se croit Mahomet, et qui coordoime avec cette idée tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, port^ en réalité, u^ jugement;, mais il allie deux idées sans aucun fondement, c'està-dire que son jugement est faux ; et. squs ce point de vue, que deviendraient la plupart des hommes si Iqurs ' jugemens erronés étaient un titre de.xécLusLou iiux. Petites-Maisons? Au contraire, dans la démence., il n'y a point de jugement^ ni vrai, ni faux ; les idées sont coinme isolées, et naissent; les unes,à ja cuite de^ autres; mais elles ne sont nullement associées, où plutôt la faculté de la pensée est abolie^ jWpuis citer encore pour exemple un aliéné, qj^ î'^ai SQuvent souâ mes yeux : il n'est point d'image! plvUhr£r£|pp^ntQ du chaos que ses mouvemens , «es i4éj^^i^pjesipfx?pps , les élans confus et momentanés de s^^j^^ççtiofis luo-r raies! Il s'approche de moi, me regar^^., ïïf|accabl^ d'une loquacité exubérante et sans suilp. Up m^oment après, il se détourne et se dirige yers ifne pU»;^- I>er^ sonne qu'il assourdit de son babil éternel et. Recousu ; il fait briller ses regards, et il semble menacer : uiais, comme il est auUint incapable d'une cplère emportée que di'une certaine liaison dans les idçes, ses éiuotions se bornent, à des élans rapides d'une effervescence puérile qui se calme et disparaît d'un clin d'œil. Entre-; t-il dans une cliambre , il a bientôt déplacé et bouleversé tous les meubles ; il saisit avec sgs mains une table, une chaise qu'il eulève, qu'il secoue, qu'il transporte ailleurs, sans manifester ni desseiu ni intention directe ; à peine a-l-on tpurné le$ yeux qu'il est m. f 9
l5o NÉVROSES DES FONCTIONS CEREBRALES.
déjà bien loin dans une promenade adjacente , où s'exerce encore sa mobilité versatile j il balbutie quelques mots, r^mue des pierres, et arrache de l'herbe qu'il jette bientôt au loin pour en cueillir de nouvelle : il va , vient et revient sur ses pas ; il s'agite sans cesse , sans conserver le souvenir de son état antérieur, de ses amis, de ses proches, né repose la nuit que quelques instans, ne s'arrête qu'à là vue de ,quélqùe aliment qu'il dévote, et il semble être' entravé par un roulement perpétuel d'idées et d'affections morales décousues, qui disparaissent et tombent dans le néaïit aussitôt qu'elles sont produites.
§ IL Defctiption générale de la Démence!.
119. Prêiïipositiohs et causes occasionnelles* La dériiencè'pëtit'être mnéè ou originaire , ou bien amenée parle 'déélin de l'âgé ; souvent elle est accidentellci ^t peut être produite par des excès d'mtempérance , l'abus des plaisiri^ les pliis énervans, les suites d'une attaque' ' d'apoplexie , des coups sur la tête, une frayeur vive; dés excès d'étude dirigée sans méthode.
■mol Symptômes. On remarque dans la démence une succession rapide ou plutôt une alternative non interrompue d'idées isolées et d'émotions légères et disparates;^ des'mouvemens désordonnés et des actes continuels d'extravagance *, l'oubli complet de tout état antérieur, Fâbolitiori ou une diminution marquée de la faculted'aperceyôir les objets, l'oblitération du jugement, une activité continuelle sans but et sans dessein, et une sorte d'existence automatique ; quelquefois il y a oubli ou confusion des mots et des signes propres à rendre les idées.
OÉMENCfi. l5l
§ IIL Traitement de la Démence*
121. U est manifeste que la démence qui a lieu par le déclin de l'âge , et qui survient à diverse^ époques de la vie, n'est point susceptible d'un cnangement digne de remarque, et que tout traitement médical devient inutile. Ce dernier ne peut s'appliquer proprement qu'à la démence accidentelle, à celle qui survient à la suite d'un chagrin profond, ou bien durant les couches, par la suppression des menstrues, ime dégénération de la manie par un traitement trop actif, une profonde mélancolie , etc. CTest alors que l'usage des éicitans , soit internes, comme les aromatiques, les inlusions amères, lés solutions de muriate ammoniacal, etc. ; soit l'usage des épispastiques, surtout à là riuqùé, les frictions sèches sur les membres , les frictions avec une huile éthérée le long'de l'épine du dos; soit enfin un exercice agréable au grand air, et des manières douces et encourageantes , peuvent , par leur heureux concours, ramener l'usage de la raison. Il peut aussi s'exciter une sorte d'agitation nerveuse et comme maniaque, qui devienne comme une sorte de crise et fasse cesser entièrement le trouble et l'incohérence des idées* Enfin, on amis en usage, dans les mêmes vues , le galvanisme ; et j'ai tenté , à l'hospice de la Saipêtrière, des essais de cette sorte avec M. Aldini{i), en dirigeant Je courant du fiuide galvanique par les oreilles, par l'extrémité du nez, par
{{) Essai Ûiéorique et expérimen/al sur le Galvanisme, par M, Aldini. -Par/^^ 1804.
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d'autres poi^t$ de la tête : on n'a pu méconnaître^ dans la plupart de ces cas , un effet stimulant y mais passager ; et je pense qu un moyen semblable doit être combine aVéfc beaucoup d*autres pour produire une nouvelle éneréie ^ qui soit solide et permanente, dans les fonctions mtellectuelles. Il en sera de même à% l'electncité^ employée suivant le^ méthodes connues.
IDIOTISME (i).
S ; I". Cç>nsi4crati0ns générales.
1 23. La langue française est peu riche pour exprimer les divers degrés de vésanies : aussi fauteiu* des Synonymes français a beau vouloir tracer les nuances de ce qu'on appelle dans la soc\éiéJpu , eoclrai^Offont ^ imenséyidiot, imbécillej etc. , il ne fait qu'indiquer le dernier terme de l'échelle de graduation de la raison, de la prudence, de la pénétration, ^e l'esprit, etc. ; mais il est loin' de s'élever à des notions exactes sur les divers états de vésanie. L'idiotisme , 4ju'il définit un défaut de connaissance, n'est, à le iCpnsiderer dans les hospices , qu'une abolition plus ou moins absolue , soit des fonctions de l'entendement , soit dés affections du cœur : il peut tenir à des causes variées, telles que l'abus' des plaisirs énervans , l'usage des boissons narcotiques , des coups violens reçus sur la tête , une vive frayeur ou un chagrin profond et concentré, des études forcées et dirigées sans principes , des tumeurs dans l'intérieur du crâne, une ou
(2) SrNONriîiE, Amentia , Sauvages ; Vogsl , Sagab ,
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.plusieurs attaques d'apoplexie, l'abus excessif dès saignées, mais le plus souvent! un vice originaire. La plupart des idiots ne parlent point, ou ils se bcirnent à marmoter quelques sons inarticulés ; leur figure est inanimée , leurs sens hébétés, leurs mouvemens automatiques z un état habituel de stupeur, une sorte d'inertie invincible forment leur caractère. J'ai eu long-temps sous mes yeux, dans les infirmeries de Bicêtre, un jeune sculpteur, âgé de vingt-huit ans ^ épuisé antérieurement par des excès d'intempérance ou les plaisirs de l'amour : il restait presque toujours immobile et taciturne, ou bien, par intervalle, il laissait échapper une sorte de rire niais et stupide ; nulle expression dans les traits de sa figure, nul souvenir de son état antérieur; il ne marquait jamais d'appétit, et l'approche seule des alimens mettait en jeu les organes de la mastication ; il restait toujoups couché , et a fini.par tomber dans une fièvre hectique qui est devenue mortelle.
125. Les idiots forment une espèce très^nombreuse dans les hospices , et leur état tient souvent aux suites d'un traitement, trop actif qu'ils ont subi ailleurs. Ceux qui le sont d'origine ont quelquefois un vice de conformation dans le crâne : j'çn ai décrit ( Trttité sur la Manie) deux exemples remarquables.
124. Certaines personnes, douées d'une sensibilité extrême, peuvent recevoir une commotion si profonde par une affection vive et brusque, que toutes les fonctions morales e« sont comme si^spendues ou oblitérées : une joie excessive , comme une for^e frayeur, peuvent produire ce phénomène, si, ihexplicable. Un artillçur, l'an 1 794 > P^P^^ ^^ Comité de
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salut public le projet d'un canon de nouvelle invention , dont les eflfets doivent être terribles ; on en ordonne pour un œrtain jour Fessai à Meudon , el Bobespierre écrit à son inventeur une lettre si encourageante , (jue celui-^ci reste comme itnmobile à cette lecture, et qu'il est bientôt envoyé à Bicêtre dans un état comfdet d'idiotisme. A la même époque, deux jeunes réquisitionnaires partent pour l'armée , et dans une action sanglante un d'entre eux est tue d'un coup de feu à côté de son frère *: l'autre reste immobile et comme une statue à ce spectacle. Quelques jours après on le fait ramener dans cet «tat à la maison paternelle ; son arrivée fait la même impression sur un troisième fils de la même famille ; là nouvelle de la mort d'un de ses frères, et l'aliénation de l'autre, le jettent dans une telle consternation et une telle stupeur, que rien ne réalisait mieux cette immobilité glacée d'effroi qu'ont peinte taîit de poètes andens ou modernes. J'ai eu long-temps sous mes yeux ces deux frères infortunés dans les infirmeries de Bicêtre; et , ce qui était encore plus déchirant , j'ai vu le père venir pleurer sur * ces 'ft*id:es restes de son ancienne famille.
125. Il est malheureux qiie l'espèce d'aliénation en général la plus incut^lé soit la plus fréquente dans lés hÔ6Î)ices : elle forme, à Bicêtre, le quart du nombre -total des insensés, et peut-être que la cause en est facile à indiquai*. Cet hospice était destiné, avant la révo- •laition^^ à servir de retraite aux aliénés envoyés de ,)'Hotèl-Dieu après -un traitement très - actif par les saignées > les bains et les doîrches. Un grand nombre arrivaient ^at)s un jétatilé faiblesse , d'atohîe et de
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Stupeur^ du point que plusieurs succombaient quelques jours après leur entrée ; certains reprenaient leurs facultés intellectuelles par le rétablissement gradué des forces ; d'autres éprouvaient des rechutes dans la saison des chaleurs; quelques-uns^ surtout dans la. jeunesse , après avoir resté plusieurs mois , ou même des années entières , dans un idiotisme absolu , tombaient dans une sorte d'accès de manie qui durait vingt, vingtcinq ou trente jours , et lauquel succédait le rétablis^ sèment de la raison, par une sorte de réaction interne. J'ai indiqué plusieurs faits semblables dans mon Traité sur la Manie ; mais il importe d'en faire connaître un dans tous ses détails. Un jeune militaire de vingt-deux ans est frappé de terreur par le fracas de l'artillerie , dans une action sanglante où il prend part aussitôt après son arrivée à l'armée ; sa raison eh est bouleversée , çt on le soumet ailleurs au traitement par la n(iéihode ordinaire 4>^s saigioj^es , des bains et des douches ; à la djernière saignée ^ la bande se délie , il perd une grande quantit^é de sang, et il tombe dans une syncope tçès-prolongée | on le rend à la vie par des toniques et des restaurans; mais il reste dans un état dé*lang]ueur qui £dt jtout craindre , et ses parens, pour ne point le vpir périr spuô leurs yeux , l'envoient à Bioêt^e. Ijepère, dans une visite qu'il lui rend plusieurs jours après , le regarde comine désespéré , et lui laisse quelques secours en argent pour améliorer son état. Au bout d'urî mois, déjà s'annoncent les signes précurseurs d'un accès de manie : constipation , rougeur du visage , volubilité de la langue ; il sprt de son éw d'inertiç et de stupeur, .se promène dans l'intérieur de l'hospice , se livre à taille extrarvaganocls'fôlles et
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gaies : cet accès dure dix-huit jours; le caïoie revient avec le rétablissement gradué de la raison ^ et le jeune -homme , après avoir encore passé plusieurs mois dans rhospicè pour assurer sa convalescence, a été rendu plein de sens et de raison au sein de sa famille.
1 26. La divisicm k plus nombreuse des aliénés des hospices est sans doute celle des idiots qui , dès leur naissance, offrent divers degrés de stupidité suivant qu'elle est plus ou moins complète. Cet état de dégénération et de nullité est porté encore bien plus loin dans les crélins de la Suisse ; ces derniers annoncent déjà, dès leur tendre enfance, ce qu'ils doivent être ; quelquefois (i) , dès leurs premières années, goître de la grosseur d'une noix , en général, bouffissure du visage et volume disproportionné des mains et de la tête , peu de sensibilité aux diverses impressions ^e l'atmosphère, état habituel de stupeur et d'engourdissement , difficulté de teteït , comme par une faiblesse de l'instinct même relatif aux besoins , développement très-lent et très-incomplet de la faculté d^âr*liculer les sons, puisqu'ils n*apprenïient 'qu'à prononcer des voyelles sans^ consonnes ; à mesure que leur corps prend de l'accroissement , toùjoii'rs lourdeur et stnpide gaucherie dans feui^s m'ôtivériiens; meniez défaut, mêrpe absence d^intellîgehcé à l'âge dé dix à douze ans , puisque lés petits crétins de cet
. (r) Traité du Goiti^e et du Créiinisme j, ptm F, JBt Fédéré , ancien Médecin des hôpitaux civils et militairçs, Paris j. aa 1 800. Le docléiîV Reil , dans son ouvrage sur les fièvres , oè ^il traite de Jpresqtie toutes les mala<lies, a donn^ le résultat de ses . recherchés sur Pfdiotisme^des crétins , là cTémence , et plusiei^rs autres gçnres .d'aliénation raehtale. < ' , .^ • •
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^ge ne savent point J)orter leurs allmens k la boucbe ou les^ mâcher , et qu'on lest obligé de les Jeur enfoncer dans le gosier ; dans Tadolescence , toujours marche faible y lourde et chancelante, si on parvient a les faire mouvoir ; jamais un air riant, toujours une opiniâtreté hébétée, un caractère de contrariété et de mutinerie, que la, tendresse maternelle peut seule faire supporter ; disproportion de la télé et sa petitesse relativement au resté du corps , son aplatissement au sommet et aux tempes, tubérosité de l'occiput peu .$siiUante ; les yeux petits , quelquefois enfoncés , d'auttes fois protubérans; regard fixe et stupéfait , poitrine lai^e et resserrée ; les doigts minces et allongés, avec des articulations peu prononcées ; la plante des piedb Jarge et quelquefois recourbée ; le pied le plus souvent porté en dehors ou en dedans ; puberté très-retardée, mais développement énorme des organes de la génération ; de là une lubricité sale et le penchant le plus extrême à l'onanisme, A cette époque seule le crétin commence à marcher , encore même sa locomotion est très-bornée et seulement excitée par le désir de prendre sa nourriture , de s'échauflfer au coin du feu ou de jouir des rayons du soleil. Son grabat est un autre terme de ses longs et pénibles voyages : encore s'y rend-il en chancelant , les bras pendans et Je. tronc mal assuré. En chemin, il va droit au but ; il ne sait pas éviter kfs obstacles ni les dangers; il ne saurait prendre une autre route que celle qui lui est famijiiérei Arrivé au terme de son accroissement parfait , qui est ordinairement de treize à seize décimètres , la peau du crétin devient brune ; sa sensibilité continue d'être obtuse; il est indifférent au froid ^ au
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chaud ^ ou même aux coups et aux blessures; il est ordinairement sourd et muet ; les odeurs les plus fortes et les plus rebutantes l'affectent à peine. Je connais un crétin qui mange ayec voracité des oignons etus ', ou même du charbon , ce qui indique combien l'organe du. goût est grossier ou peu développé. Je ne parle point de la vue et du tact , qui sont les organes du discernement et de l'inteUi^nce, et dont les fonotions doivent être trè^-bomées ou dans un état extrême de rudesse ; leurs facultés affectives semblent encore ^'une nullité plus complète ; souvent aucun trait de reconnaissance pour les bons offices qu'on leur rend ; ils montrent à peine quelque seiïsibilité à la vue de leurs parens , et ne témoignent ni peine ni plaisir pour tout ce qui se rapporte aux besoins de la vie. Tel est ^ dit M. Fodéré , la vie physique et morale des crétins pendant une longue carrière ; cisir , réduils à une sorte de végétation et d'existence automatique > ils parviennent sans trouble à une extrême vieillesse.
§ n. Description générale de F Idiotisme.
i2j. Prédispositions et causes occasionnelles. Oà a vu souvent l'idiotisme reconnaître pour cause uhe conformation particulière ducrane; mais il est aussi fréquemment oc<!^onné par une joie extrême ou une frayeur vive, un traitement trop actif, l'usage trop répété des bain^ et des saignées , l'abus des plaisirs vénériens > l'usage des narcotiques , des coups violens reçus sur la tête , des études feutrées ^ des attaquai xl'apoplexie,. etc.
laS. Symptémes.^ L'idiotisme consiste dans une