‹ Nosographie philosophique; ou, La méthode de l'analyse appliquée a la médecine (volume 5)Chapitre 20 sur 83 · MÉLANCOLIE · texte numérisé non relu

MÉLANCOLIE

passion exclusive , et de donner pour caractères dîstinctifs lapanophobie ou frayeur nocturne, la dérnonomanie ou l'idée d'être possédé par le démon , le délire mélancolique dont Hoffmann a fait l'fiistoiie , l'érotomanie ou la passion de l'amour portée au plus haut degré, la nostalgie ou le regret profond d'être éloigné de ses foyers, une sorte d'illusion et de charme qui fait croire qu'on jouit du bonheur suprême , la crainte superstitieuse des peines d'une autre vie , une aversion insupportable pour le mouvement, ou bien une mobilité extrême et un penchant irrésistible à se mouvoir et à courir continuellement sans but et sans motif, la singularité de se croire changé en chien , en lièvre , en loup ou en un animal quelconque , avec des penchans analogues. Quelquefois il y a abattement du courage, choix particulier d'un genre de mort , recherche de la solitude pour se livrer uniquement à des idées et à des projets de se détruire; d'autres fois on est dans la conviction intime qu'on est privé d'entendement , et qu'on ne peut remplir les devoirs de la vie; dans certains cas , le penchant au suicide devient irrésistible.

§ III. Traitement de la Mélancolie.

97. Toutes les directions vicieuses que peuvent prendre l'entendement et la volonté sont sans doute très-propres à donner lieu à des développemens étendus et très-piquans sur la nature humawie dans l'état de maladie , mais ne peuvent être prises pour fondemens de la division de la mélancolie en Espèces ; les médecins observateurs en ont cependant tiré un grand parti pour le traitement , et on peut voiii dans III. y

98 NÉVROSES DES FONCTIONS Cî^rÉbRALES.

les ouvrages de Hoiilier, de Tulpius^ de Marcellus Donatiis , de Bonet , etc. , non moins que dans ]es Ephémérides des Curieux de la Nature , et tous les recueils d'observations , des exemples nombreux de guérisons opérées par quelque moyen adroit ou quelque arlidce propre à détruire l'idée exclusive qui fait l'objet particulier de la mélancolie. On sait aussi qu'une impression forte et brusque , comme ce qu'on appelle bain de surprise , a rempli quelquefois les mêmes vues; mais il faut aussi convenir que lorsque la milancolie est invétérée , on doit peu espérer d'en obtenir la guérison ; et lors même qu'elle est récente , il faut surtout lui opposer un cbangement notable dans la manière de vivre , des exercices de corps variés, la dissipation, des passe-temps agréables, des voyages aux eaux minérales ; et dans des cas particuliers d'une mélancolie par la répercussion d'une affection cutanée , de la suppression d'une bémorrbagie habituelle , d'une rétrocession de la goutte , etc. , diriger le traitement d'après la nature de la cause évidente qui a produit la maladie.

98. Les principes du traitement de la mélancolie ont été reconnus l)ien long-temps avant l'origine de la médecine grecque , et il paraît même que cette maladie remonte jusqu'aux siècles éclairés de l'ancienne Egypte. Aux deux extrémités de cette contrée, qui était alors très-peuplée et très - florissante , il y avait des temples dédiés à Saturne, où les mélancoliques se rendaient en foule , et où des prêtres , profitant de leur crédulité confiante , secondaient leur guérison prétendue miraculeuse par tous les moyens naturels que l'hygiène peut suggérer : jeux , exercices ^

MELANCOLIE. gO

récrcalirs de toute espèce institués dans ces temples , peintures voluptueuses , images séduisantes exposées de toutes parts aux yeux des malades. Les cliants les plus agréables, les sons les plus mélodieux charmaient souvent leurs oreilles ; ils se promenaient dans des jardins fleuris , dans des bosquets ornés avec un art recherché; tantôt on leur faisait respirer un air frais et salubre sur le Nil , dans des bateaux décorés , et au milieu de concerts champêtres; tantôt on les conduisait dans des îles riantes , où , sous le symbole de quelque divinité protectrice , on leur procurait des spectacles nouveaux et ingénieusement ménagés , et des sociétés agréables et choisies ; tous les momeus enfin étaient consacrés à quelque scène gaie , à des danses grotesques , à un système d'amusemens diversifiés et soutenus par des idées religieuses. Un régime assorti et scrupuleusement observé , lé voyage nécessaire pour se rendre dans ces saints lieux, les fêtes continuelles instituées à dessein le long de la route , l'espoir fortifié par la superstition , l'habileté des prêtres à produire une diversion favorable , et à écarter des idées tristes et mélancoliques , pouvaient-ils manquer de suspendre le sentiment de la douleur, de calmer les inquiétudes , et d'opérer souvent des changemens salutaires qu'on avait soin de faire valoir pour inspirer la confiance et établir le crédit des divinités tutélaires ?

lOO INliVROSES DES FONCTIONS CEREERALES.

MANIE (l).

§ 1''''. Coîisidérations générales.

99. Hippocrale s'est borné à noter quelques-unes des terminaisons de la manie ; les autres princes de la médecine , Arétée , Coelius Aurélianus y Alexandre de Tralles , donnent des résultats profonds de leurs observations , soit sur le caractère de cette maladie , soit sur ses principes généraux de traitement ; mais ils n'ont fait , pour ainsi dire ,* qu'ouvrir une vaste carrière à des recherches ultérieures sur les causes éloignées de l'aliénation d'esprit en général , sur la distinction de celle qui est continue ou périodique , sur les symptômes des accès maniaques , sur la direction des hospices des insensés , etc. On trouve quelques observations isolées sur la manie dans des recueils d'histoires particulières des maladies ^ qu'on n'a cessé de faire depuis le renouvellement des sciences en Europe ; mais nul ouvrage fondamental et nul corps de doctrine n'avaient rempli encore cette lacune en médecine , et les fondateurs mêmes des trois écoles célèbres du commencement de ce siècle , Stahl , Boerhaave , Hoffmann , n'ont que très - peu ajouté sur cet objet aux connaissances qu'on avait précédemment acquises. En Angleterre même , où la philosophie a ouvert aux insensés des asiles dignes

(i) Synonymie. y]/<27^^^ Boerhaave, Ji:NCKEn^ Sauvages , LiNN^us j VoGKL , CuLLEN , Sagap. j DeUrium maniacum ^ Kqffnann.

MANIE. lOr

d'une nation éclairée, et où les vrais principes de leur traitement paraissent avoir été approfondis , on n'a publié encore que quelques écrits très-superfîciels , ou peut-être même qu'on affecte un silence mystérieux sur un art dont on se fait une gloire de posséder exclusivement le secret. La Société royale de Médecine de Paris proposa pour sujet d'un prix , «n 1 789, d'indiquer les mojens les plus efficaces de traiter les malades dont T esprit est aliéné a^ant la vieillesse. Un travail , que j'avais commencé depuis quelques années , sur la distinction des diverses espèces de manies, et sur les moyens d'en diriger le traitement, fut alors rédigé au milieu des troubles de la révolution , et communiqué à la même Société ; mais une nouvelle carrière d'instruction s'est ouverte pour moi dans la suite par l'exercice de la médecine dans l'iiospice de Bicêtre , où j'ai eu sous mes yeux , pendant environ deux ans , près de deux cents insensés , et où j'ai pu , par conséquent , faire les recliercbes les plus exactes et les plus variées sur la manie , bien plus pour connaître le caractère particulier de ses svmptômes et ses diverses espèces , que pour faire l'essai des différens moyens pris de la pharmacie pour tenter de les guérir ; car la partie de cet hospice destinée aux aliénés ne renfermait que ceux qui avaient déjà subi un ou plusieurs traitemens actifs à l'Hôtel-Dieu : c'est ce qui a donné lieu à l'ouvrage que j'ai publié en 1800. L'hospice de la Salpêtrière où les aliénées sont conduites pour y subir un traitement médicaj, depuis le mois d'avril 1802, m'a ouvert une nouvelle carrière d'observations et de recherches , surtout pour l'aliénation mentale des femmes , et les

I02 NEVROSES DES FONCTIONS CÉrÉbRALKS.

résultats en sont consignés dans la seconde édition de mon Traité sur V Aliénation mentale (i).

ïoo. La manie est une maladie encore trop peu connue pour que je me dispense d'en tracer ici les caractères distinctifs d'après des recherches exactes. Je crois donc devoir rapporter l'histoire générale des accès maniaques pour en faire bien observer les formes et les variétés , et renvoyer d'ailleurs , pour le traitement , à l'ouvrage ci-dessus.. La nature des affections propres Ji donner naissance à la manie périodique, et les affinités de cette maladie avec la mélancolie et l'hypochondrie , doivent faire présumer que le siège primitif; en est presque toujours dans la région épigastrique , et que c'est de ce centre que se propagent, comme par une espèce d'irradiation , les accès de manie. L'examen attentif de leurs signes précurseurs fournit encore des preuves bien frappantes de l'empire si étendu que Lacaze et Bordeu donnent à ces forces épigastriques , et que Buffon a si bien peint dans son Histoire naturelle; c'est même toute la région abdominale qui semble entrer bientôt dans cet accord sympathique. Les aliénés , au prélude des accès y se plaignent d'un resserrement dans la région de l'estomac , de dégoût pour les alimens , d'une constipation opiniâtre, d'ardeurs d'entrailles qui leur font rechercher des boissons rafraîchissantes ; ils éprouvent des agitations , des inquiétudes vagues , des terrevws paniques , des insomnies ; bientôt après le désordre et le trouble se marquent au dehors par des gestes inso-

(i) Traité médico -philosophique sur l'Aliénation mentale. Seconde édition. Paris ^ i8oq.

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