DEMENCE
naires qui n'existent que dans les romans. Le médecin observateur peut remarquer quelquefois dans la société ce premier degré de démence dont on trouve des modèles complets dans les hospices. Un homme nourri dans les préjugés de l'ancienne noblesse, et à peine à sa cinquantième année, s'acheminait à grands pas , avant la révolution , vers cette sorte de désorganisation morale ; rien n'égalait sa mobilité et les aberrations de son effervescence puérile; il s'agitait sans cesse dans l'intérieur de sa maison , babillait , criait , s'emportait pour les causes les plus légères , tourmentant ses domesliquespar ses ordres minutieux, ses proches par des inconséquences et des écarts brusques , dont il ne conservait un moment après aucun souvenir, aucune trace ; il parlait tour-à-tour, avec la plus extrême versatilité, de la cour, de sa perruque, de ses chevaux , de ses jardins , sans attendre de réponse , et sans donner presque le temps de suivre ses idées incohérentes et disparates. Une femme très-»-spirituelle , que les convenances du rang avaient associée à sa destinée, tomba, par cette union , dans l'hypochondrie la plus profonde et la plus désespérée.
116. La démence sénile, souvent accélérée par l'épuisement des plaisirs, se rapproche de celle qui vient d'être décrite; mais on y remarque bien moins d'effervescence .
1 1 y . Une jriobilité turbulente et incoercible , une succession rapide et comme instantanée d'idées qui semblent naître et pulluler dans l'entendement, sans aucune impression faite sur les sens ; un flux et reflux continuel et ridicule d'objets chimériques qui se choquent, s'alternent, sedétruisent les uns les autres sans
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aucune intermission et sans aucun rapport entre eux ; le même concours tumultueux d'émoiions et d'afTections morales , de sentimens de joie , de tristesse , de colère, qui naissent fortuitement et disparaissent de même, sans laisser aucune trace , et sans avoir aucune correspondance avec les impressions des objets externes; tel est le caractère fondamental de la démence dont je parle. Un homme doué d'un patriotisme ardent , mais peu éclaiié , et qui était un des plus zélés admirateurs du fameux Danton , se trouve présent à la séance du Corps législatif où fut prononcé le décret d'accusation contre ce député ; il se retire , dans une sorte de consternation et de désespoir, reste renfermé chez lui plusieurs jours , livré aux idées les plus sinistres et les plus mélancoliques. « Comment ? » Danton un traître ! répète-t-il sans cesse ; on ne » peut plus se fier à personne , et la République est » perdue » ! Plus d'appétit , plus de sommeil , et bientôt l'aliénation la plus complète. Il subit le traitement usité à l'Hôtel-Dieu , et il est conduit à Bicêtre. Je l'ai gardé plusieurs mois aux infirmeries de cet hospice , livré à une sorte de rêvasserie douce , à un babil confus et non interrompu de termes les plus disparates ; il parlait tour-à-tour de poignards , de sabres , de vaisseaux démâtés , de vertes prairies , de sa femme , de son chapeau , etc. ; il ne songeait à manger que lorsqu'on mettait des alimens dans sa bouche, et il était absolument réduit à une existence automatique.
II 8. On ne saurait mieux connaître la démence qu'en la mettant en opposition avec la manie délirante, pour bien saisir leurs dissemblances. Dans celle-ci , la perception des objets , l'imagination , la