XCIV MÉTHODE D'ÉTUDIER
I. L'étude et l’art d'observer les maladies internes tient surtout à une manière de voir distinctement les signes et les symptômes des maladies , d’en esümer la vraie valeur, ou de s'arrêter à propos dans des cas douteux ; elle tient aussi à une sorte d'aptitude , naturelle ou perfecuonnée , de les rapprocher entre eux et de les coordonner avec justesse (1). Ne point faire de nouveaux progrès dans cette partie, et vouloir rester stationnaire , c’est reculer. Que de fautes et d’écarts peuvent résulter de la précipitation du jugement, d’une sorte de confiance aveugle dans ses propres lumieres ! et quel triste retour sur le sort de l’espece humaine quand on compare cette froide indifférence avec le zele ardent qu'on met à cultiver les autres sciences physiques , à muluplier les recherches et à répéter les expériences et les observations qui donnent encore des résultats douteux !
Il serait superflu de revenir sur les auteurs anciens et modernes qui ont contribué successivement aux progres de la Séméiotique pathologique , puisque cette parue de doctrine médicale a été traitée avec un grand
(1) Rien de plus propre à éclairer le diagnostic que de considérer comparativement les maladies qui ont plusieurs points de ressemblance , et de tracer sur deux ou trois colonnes correspondantes les caractères distinctifs de chacune d’elles. I’abrégé de ma Nosographie publié en latin, par M. Ch***, sous le ütre de Nosographiæ compendium , présente quelques-uns de ces tableaux comparatifs, et l’on doit regretter qu'ils ne soient pas plus multipliés. Cet ouvrage, recommandable par la pureté du style et l'exactitude des descriptions , contient en outre, dans l'introduction, d’excellentes généralités sur la physiologie ;, l'hygiène , la pathologie et la thérapeutique.
EN MÉDECINE. XCY soin dans l’ouvrage de M. Landré-Beauvais (1), qui joint aux avantages d’une longue expérience celui d'un jugement tès-sain et d’une érudition choisie. « À mesure qu'une science fait des progrès , dit l’auteur dans son introduction, les mois qui désignent des choses différentes se multiplient , son langage devient plus pur et plus correct. La perfection des langues scientifiques mdique la perfection des sciences ; cela doitêtre, car mieux l’on connaît, mieux l’on conçoit les choses, et plus on a de facilité à les énoncer par des expressions appropriées. Îl importe ‘beaucoup de bien connaître et de bien fixer la s19mfication des termes employés dans une science , de sup- pléer à ceux qui manquent pour désigner des choses dif- ..féréntes , et de bannir toutes les dénominations insignifiantes pour leur en substituer d’autres plus exactes. n
L'avantage des leçons de clinique pour une instruction. solide a été reconnu depuis les premiers temps de la, médecine; et quelle célébrité n’ont point acquise celles que Lnhal Boerhaave dans lécole de Leyde ! -c’est:sur ce modéle qu'ont été formées d’abord l’école d'Edimbourg , puis celle de Vienne. Les ouvrages publiés par: Dehiaën , Storck , Sioll, attestent combien cette dernière école: s'est distinguée par la sévérité de son.goût. ; et elle fleurit encore par Les soins et le savoir -profond du professeur Hildenbrand (2). Ce savant médecin a som d'indiquer dans ses Institutions l’ordre
(1) Séméiotique, ou Traité des Signes des maladies , par - À. J. Landré-Beauvais, médecin de la Salpétrière , ete. ; 3° édi-
tion. Paris, 1818 , chez J. À. Brosson, DRE rue Pierre- Sarrazin , n° 9.
(2) Lits insitutionum clinicarum seu prolegomena in
+ # y XCY] MÉTHODE D ÉTUDIER:
x établir dans les Ecoles cliniques, la méthode d'explorer les caractères disunctifs des maladies, de parvenir à les déterminer avec précision | et de fixer les règles du traitement. J'avais moi-même donné , pl ut sieurs années avant, l'exemple et le précepte dans mes lecons cliniques de l'hospice de la Salpétrière , continuées pendant plusieurs années , et qui ayant été reprises par M. Landré-Beauvais, ont donné lieu à l'intéressant ouvrage de Séméiotique dont 1l vient de publier la troisième édition.
Je ne puis que renvoyer aux considérations préliminaires que j'ai faites dans ma Clinique , et ce serait tomber dans une répéution superflue que de retracer encore ici les principes d’une méthode régulière à suivre pour déterminer le vrai caractère d’une maladie aiguë, et en décrire exactement l’histoire : cette méthode est analogue à celle qu'on suit maintenant dans toutes les parties de l'histoire naturelle , et suppose l'adopuon d’un tableau général, ou cadre nosographique auquel on rapporte les maladies observées , autant pour apprendre à coordonner ses idées et à se former un système régulier de connaissances médicales , que pour distinguer les maladies nouvelles de celles qui ont éié décrites par les auteurs, etqui sontanciennement connues, Comme , dans cette manière de procéder , les premuères notions qu'on recueille au lit des malades sont fondées sur les impressions faites sur les sens , surtout sur ceux du tact, de la vue et de l’ouie,
praxim clinicam edidit J. V. Nob. ab Hildenbrand, praxeos
clin. path. therapeuticesque specialis professor, etc. Viennæ,
EN Hineou se. | XCVi} en écartant tout esprit de prévention et d’ hypothèse " je n’ai point dissimulé (Méd. clin., p. 10) les progrès ultérieurs dont la médecine estencore susceptible pour l’exacutude des expressions et la précision du langage. Dans l’état actuel de nos connaissances , c’est encore une grande carrière ouverte à lesprit de recherches, que la détermination des signes extérieurs propres à caractériser les maladies (ibid. ).
Ce que je viens de dire suppose qu'on marque surtout les symptômes les plus caractérisés, et qu'on les trace jour par jour avec les changemens qu'ils peuvent éprouver dans le cours d’une maladie déterminée et sur la mêmé personne. Ces symptômes peuvent être à un degré plus ou moins intense dans d’autres cas te ) ét Cest cé qui constitue les variétés d’'he même espèce de maladie, et qui doit surtout influer sur le traitement. La maladie observée peut être aussi diversement modifiée par lelieu , le climat, la saison , la profession , l’âge , le tempérament , la manière de vivre, d’autres maladies antérieures ou habituelles, etc. ; ce qui forme un autre ordre de considérations nécessaires pour bien diriger un malade dans des circonstances données , mais fs on doit, en Nosographie , éviter de ee les histoires générales qu’on trace comme un objet d'instruction , ou qui, par leur rapprochement , peuvent exprimer les caractères distincufs de la ma- Jadie ou servir à la descripüon d’une épidémie. C’est là le plan que j'ai cherché à réaliser pour les maladies aiguës.
Sans une détermination précise de la maladie , 1l n'y a jamais qu'incerutude et versatilité dans la mé-
xCvi)} MÉTHODE D'ÉTUDIER thode de traitement : avantage et peut-être nécessité absolue de la méthode analytique pour saisir ces traits distinctifs des maladies soit dans leur description , soit dans la manière de les observer , comme on peut s’en assurer par la lecture de ma Nosographie. Par cette méthode , on parvient à écarter toutes les notions vagues et indétermimées , à considérer séparément et avec maturité les objets , à suivre la maladie dans ses divers degrés de développement et ses variétés, à juger de son état de simplicité primitive ou de ses diverses complications , à connaître ses périodes et sa marche, non d’après des préventions erronées , les fausses lueurs de la routine , ou les écarts d’une imagination échauffée par une hypothèse favorite, mais d’après un ensemble de signes extérieuxg non équivoques , et des rapprochemens avec des résultats non contestés d’une expérience éclairée. |
Les histoires particulières des maladies des Epidémies d'Hippocrate , celles surtout du premier et du troisième livre , méritent de servir de modéle , nonseulement pour la précision du style et l’exposition la plus fidèle des symptômes , mais encore par le choix des circonstances les plus propres à donner une juste idée de la marche de la nature dans les maladies aiguës..….. Elles servent, d’ailleurs, de base à une foule de vérités éternelles, consignées dans les Æphorismes et les Pronostics du père de la médecine; vérités dont on ne peut senür toute la valeur et l'importance qu’au- “tant qu'on stut la marche analytique, et qu'on s’élève des faits particuliers aux résultats généraux... Mais il faut remarquer que les relauons historiques dont je viens de parler ont été rédigées avec soin par
EN MÉDECIN F: xcix Hippocrate lui-même à l’époque de la terminaison de ces maladies ; et 11 ne faut pas les confondre avec les notes que le pére de la médecine prenait lui-même auprès des malades , et où se trouvaient consignés jour par jour les différens symptômes qui frappaient ses sens. Baglivi compare ingénieusement cette sorte de notes à l'échafaudage qu’on emploie pour élever un édifice, et qu’on fait disparaître après que l'édifice est élevé. Durant le cours de la maladié qu'on observe, on écrira donc sur des feuilles volantes, ou sur ur cahier séparé, l’ordre et la succession des symptômes jour par jour, en notant avec soin tout ce qu’on re= connaîtra par le témoignage fidèle de ses sens, ou bién sur le rapport du malade et de ceux qui l’entourent, tous les phénomènes en un mot de la maladie , l’état de la respiration, de la circulation , des facultés de l’entendement , des forces musculaires , des organes de la déglutition et de la voix , les exacerbations où paroxysmes qui ont lieu à certaines heures, les exanthèmes qui peuvent se manifester, et les changemens qu'ils produisent , l’état particulier des sécrétions et excrétions , en s’aidant même des lumières de la chimie piste , les effets des reméèdes , etc. On visitera le malade deux ou trois fois par jour , ou même plus souvent dans des circonstances difficiles, et on notera par écrit ce que son état présentera de plus frappant. Ces détails seront d’autant plus lumineux , que le traitement sera plus simple ét plus conforme à la marche que suit la nature. Les -
ouvrages de médecine fourmillent d'observations dont. ‘on ne peut point ürer de résuliais , à cause de la mul-
üiplicité des moyens curaüfs, de la complication des
ce MÉTHODE D'ÉTUDIER
remèdes, ou de l’inexactitude des détails historiques de la maladie.
- IL. Une lecture attentive et répétée des bons ouvrages de Séméiologie pathologique , tels que ceux de Grunner (1) et de M. Landré-Beauvais, en suivant l'ordre de distribution des signes qu'ils ont adoptés, ne peut étre que trés-utile ; mais pour bien les fixer dans la mémoire , 1l faut encore les étudier dans leurs rapports immédiats avec les Genres particuliers des maladies qu'on a occasion d'observer , et les envisager comme propres à servir de caractères disüneufs de ces mêmes maladies , pour ne point eonfondre ces dernières entre elles. N'est-ce point ainsi que les botanisies, par exemple, sont parvenus à perfectionner la langue des signes , à les coordonner avec méthode, et à leur communiquer une précision extrême ? C’est en Îles prenant pour modeles, dans mes recherches, que l'espoir du succès a soutenu mon courage, et que ion séjour dans les hôpitaux a pu communiquer peut-être une.stabihité plus durable à ma AVosograplie. Mais ces mêmes symptômes ou d’autres peuvent être envisagés sous un autre rapport qui n’est pas moins important, celui de leurs changemens. progressifs pendant la durée enuère et les diverses périodes des maladies. het 2
On trouve dans l'ouvrage de M. Landré-Beauvais ,
déjà cité , une rédaction soignée de l’opinion générale des médecins sur la durée etles périodes des maladies.
(1) ASerneiotice physiologicam et pathologiam gencralem. complexa ; ete. , Christ. Godof. Grunner. Z/alæ. Magdebur- , LICE 5177 De | , “2
EN MÉDECINE. cj ee
unes des autres par divers degrés d'intensité des Sym plômes, et par des Symptômes paruculiers à chacune d'elles. Dans presque toutes les maladies , dit=1l , il est facile de reconnaître trois périodes bien marquées : 1°. le progrès ou l’augment de la maladie (incre- MnentuIn ) : cette période commence avec la maladie ‘ et finit lorsqu'elle ne fait plus de progrès ;: 2°, l’état ou la violence (status) : tous les symptômes ont alors acquis une grande intensité ; ils continuent au méme degré , et souvent il survient de nouveaux symptômes aussi violens que les premiers ; 3°. la terminaison ou le déclin (decrementum) : la violence et le nombre des symptômes diminuent graduellement, ou bien ils cessent presque subitement. Ces trois périodes se rapportent à ce que beaucoup de médecins ont appelé irritation où crudité, coction et crise. Dans quelques fièvres adynamiques ‘et ataxiques tout annonce un trouble et un désordre si prononcés , que les périodes se confondent et ne peuvent étre reconnues. :
Un des écrits de l'antiquité qui offrent le plus de points fixes pour la connaissance et les événemens des. maladies aiguës, est le 7Yraité du Pronostic d'Hippocrate, puisqu'il indique les phénomènes accompagnés de plus où moins de danger, et qui , par conséquent, doivent être notés avec plus de soin ; cest un de ceux qu’on doit se rendre le plus familier par létude et Ja méditation. Par une raison. contraire , les phénomènes qui ne sont point d’un mauvais présage ne doivent-ils point être plutôt regardés comme des efforis salutaires de la naiure
On peut distinguer, dit cet auteur , ces périodes les
cl} MÉTHODE D'ÉTUDIER
qui lutte contre l'impression des puissances morbifiques , que comme des dérangemens purement passifs qu’il faut combattre par des remèdes ? C’est sur cette importante distinction que Stahl a sans cesse tourné ses vues. « Lies anciens , dit-il, par-
lent toujours du combat de la nature contre la maladie ; mais dans les fièvres , à peine s'agit-il de cette lutte salutaire , excepté pour Je jour critique, et on regarde comme des symptômes passifs les affections multipliées qui ont lieu dans le cours de la plupart des fièvres, comme une chaleur vive , l'excitation du mouvement du cœur et des artères , l’accélération de la respiration , laridité de la bouche , une soif vive , le défaut d’appétit, la suspension ou les irrégularités des différentes excreéuons , la langueur des forces musculaires , les veilles , linquiétude , limpatience , les douleurs de tête. Il faut cependant remarquer , ajoutet-il, qu'au moment de la crise, toutes ces affections cessent , et que toutes les fonctions de la vie sont rendues par degrés à leur état naturel , si la crise est heureuse. Dans ce changement si marqué, qui s'opère souvent avec des secours artificiels très-bornés , peut-on méconnaître le ntouvement salutaire qui s'opère par les lois de l'économie animale ? » Faut-il donc s'étonner que
Stahl, en avançant dans la maturité de l’âge et de
expérience , soit tombé dans une sorte de scepti-
cisime pour les vertus des médicamens , et qu'il en ait de plus en plus restreint l'usage à mesure qu'il: étudiait avec plus de profondeur l'histoire des mala=| dies aiguës ?