CLASSE PREMIÈRE
FIÈVRES PRIMITIVES ou ESSENTIELLES.
le « paru sur les fièvres une immensité d'écrits, 1e, uns bornés au stérile langage des écoles et dignes d’un éternel oubli, les autres remplis de ir et d'opinions versatiles, ou hérissés de vaines formules de médicamens. Là ce sont de savantes divagaons ou de prolixes commentaires sur quelques faits épars ; ici des discussions subtiles et frivoles sur les causes prochaines de la fièvre, c’est-à-dire, des explications vaines de leur prétendu mécanisme. Aïlleurs on remarque une sorte de sagacité et une certaine exactitude dans l’art de tracer les symptômes fébriles , mais une incohérence marquée dans leur ensemble et dans
la maniere d'en diriger le traitement. On peut citer d’un autre côté, pour l'honneur de la médecine , des histoires générales ou particulières de fièvres, soït sporadiques soit épidémiques, où brillent un vrai talent observateur et une distinction sévère des cas qui demandent d'agir à propos ou de se borner à une expectation sage et raisonnée. Au mulieu de ce vaste chaos , que de motufs puissans de suivre une heureuse direction dans ses études (1), d’épurer son goût par l'observation , et de bien saisir le degré de précision et de régularité où la doctrine générale des fièvres primitives a pu s'élever dans l’état actuel de nos connaissances !
2. Ce n’est, sans doute, que depuis la renaissance des sciences en Europe , que les observations et les descriptions historiques des fiévres dans les diverses contrées et les divers climats ont pu amener peu à peu des distributions méthodiques en leurs différens
(1) Rien n'empêche que certains esprits inexacts et peu difficiles en matière de bon goüt,selivrent en médecine, comme dans l’histoire civile ou danses autres sciences , à une manière d'observer et de décrire voisine du genre des romans ; on doit peu s’en étonner , et laisser un libre cours aux théories médicales les plus arbitraires. Mais, d’un autre côté, dans tout écrit sur Fenseignement , ne doit-on point être d’une sévérité extrême, et ne doit-on point proscrire tout ce qui n'offre point assez de garantie pour la vérité des faits et les inductions directes qu'on en peut déduire? Doit-on se permettre de corrompre jusque dans sa source l'instruction publique ? Ne doisje pas de même, dans cette edition ; intercaler , par des notes additionnelles, des objets de plus en plus dignes de remarque
par leur justesse et leur exactitude ?
| OU ESSENTIELLES. 5 Ordres , et réduire les Genres simples et prinnufs à un nombre très-circonscrit ; mais on doit reconnaître aussi que les vraies notions des fièvres ‘rémontent jusqu'au vrai fondateur de la médecine d'observation , soit pour la description graphique des symptômes et l’art supérieur d’en embrasser l’ensemble et la succession, soit pour en présager les diverses terminai- , sons favorables ou funestes, ou enfin pour saisir avec justesse les caractères distincufs des fiévres épidémiques ou endémiques. Quelle autre seience physique a vu s'élever un monument plus durable à sa gloire dés son origine ?
3. Une suite de causes physiques ou morales, venues du dehors, où développées à l'intérieur, peuvent concourir à produire les fièvres. Elles ont, en général , leurs signes précurseurs , leurs périodes successives d’accroissement, de plus haut degré d'intensité, et de déclin. Quels que soient leur forme différente, leur marche, leurs types de conunuité ou de périodicité, leurs qualités bénignes ou délétères , elles semblent affecter à-la-fois tous les systèmes de léconomie animale, ceux de la digestion, de la circulauon , de la respiration, des sécrétions, et enfin les organes des sens, de l’entendement et du mouvement ; elles peuvent, suivant les circonstances, exciter, affaiblir , pervertir ou suspendre l’exercice de ces foncions. Dans certams Ordres de fièvres , la série successive des symptômes se développe avec une sorte de régularité et d'harmonie, quels que soient d'ailleurs l'agitation et l'état souffrant du malade; ce qui annonce, en général , une réaction favorable des forces de la vie, et une terminaison heureuse. Dans d’autres
Ordres ( dont quelques-uns ont exercé avec tant de succès la sagacité profonde d'Hippocrate), des symptômes nerveux ou spasmodiques noffrent qu'irrégularité et désordre, alternatives d’excitation ou d’affaissemient, présages le plus souvent funestes. Le danger n'est-il point annoncé par des perversions ou des anomalies du sentiment et du mouvement, par une grande variété d’altérauons des sensations de la vue ou de louïe, et par une foule de signes sinistres notés depuis la plus haute antiquité , reconnus et confirmés par l’observation des médecins les plus habiles de tous les siècles ?
4. Mais au milieu de toutes ces dissemblances, les fiévres primitives n’offrent-elles pas des analogies frappantes qui en font une classe distincte de toutes les autres maladies aiguës ? Certaines n’ont-elles point une conformité générale dans leurs causes occasionnelles, leurs préludes et leur développement progressif ? N’affectentelles point en particulier, chacune à leur ruanière , la circulation, la respiration, la digestion, les sécréuons , la sensibilité nerveuse, la motilité musculaire , en un mot toutes les foncüons organiques ? N'y remarque-t-on point des périodes successives d’accroissement, de plüs haut degré, de déclin, et enfin de convalescence graduée lorsque leur terminaison est favorable ? Ne sont-elles point, en général, soumises aux solutions critiques par les sueurs, les hémorrhagies, des déjections plus ou moins abondantes , des urines avec un sédiment parüculier ? Enfin , si les efforts salutaires eu les ressources de la nature viennent à manquer, les terminaisons contraires ne sont-elles point la mort ou bien un passage à l'état chronique ,
OU ESSENTIELLES. 5 quelquefois une conversion de la fievre en une autre maladie ? (1)
5. « H faut, dans l'exposition comme dans la re- » cherche de la vérité, commencer par les idées les » plus faciles et qui viennent immédiatement des sens, » et s'élever ensuite par degrés aux idées les plus abs- » traites et les plus composées (Condillac) ». C'est là l'unique arufice dont je fais usage pour la classification des fievres. À une certame époque de la maturité de l’âge et de l’instrucuon, un esprit exact et avide d’un savoir solide peut-il contempler sans dégoût les éternelles aberrations qu’on s’est permises dans cette partie de la médecine, loin du sentier étroit de l'observation et de l'expérience ? et peut-il ne pas finir par s'attacher d’abord invariablement aux faits primutifs, c’est-à-dire, aux histoires détaillées des fièvres , dégagées de toute théorie vaine, de toute prévention, et recueillies au lit des malades ? Cette pureté de gotit, cette sage retenue, , cultivées d’abord par la lecture et la méditauon du premier et du troisième livre des Épidémies d'Hippocrate , sont perfectionnées par l'étude des ouvrages qui se sont plus ou moins rapprochés de ce modéle, en Allemagne, en Angleterre, en France, en Italie, en Espagne, ou dans les deux Indes. On note soigneusèment.les meilleures descripüons des fièvres, soit sporadiques, soit épidémiques À soit endémiques ; on étudie leurs caractères. essentiels et distinctifs par la nature et la marche Ag symptomes; :
(1) N'’est-cepoint assez indiquer , malgré l'opinion du docteur nn. les analogies multipliées des fièvres primitives , et la nécessité d'en former une classe naturelle ?
6 FIEVRES PRIMITIVES on en saisit l'ensemble, et on se rend à soi-même un compte sévère de la durée et de la terminaison de la maladie ? Naît1l quelque doute ou incertitude par lusage de moyens perturbateurs où de formules trop compliquées dans le traitement , on: fait le sacrifice de l'observation , et la vue va se reposer avec complaisance sur d’autres faits où le médecin n’a été que le ministre et l'interprète de la nature, et lui a sauvé les embarras et les entraves dont limpéritie présomptueuse ure souvent vanité. Mais ce n’est là encore qu’entrer dans la carrière ; et ne faut-il point, pour la parcourir, passer plusieurs années au sem des asiles consacrés aux imfirmités humaines, tenir des journaux exacts des fièvres bien caractérisées, apprendre à saisir leurs différences fondamentales , et les variétés accessoires produites par les vicissitudes des saisons ou la succession des années, déterminer judicieusement les cas qui revendiquent l'usage de la méthode expectante ou agissante , écarter toute 1}lusion de l’amour-propre , se surveiller toujours avec sévérité, et ne voir dans les efforts qu’on a faits pour éviter l'erreur, qu'un nouveau ütre pour en faire encore et pour redoubler de zèle ? On sent qu'après plus de vingt années d’un travail opiniätre et d’une résidence assidue dans les hôpitaux , on doit avoir sur les fièvres des principes fixes ; surtout si on les voit sans cesse se reproduire sous un nombre déterminé de formes, et qu'on ait fini par ne plus retrouver que des répéüutions des faits connus et antérieurement observés.
6. L'exposition historique de l'ensemble et de la succession des symptômes est donc une source pure de lumières à acquérir sur la marche et les caractères
| OU ESSENTIELLES. ‘à disünctifs des fièvres; et combien les progrès de la médecine sur ce point auraient été accélérés, si on se füt borné à cette méthode si simple ét si naturelle, dont Hippocrate avait donné le premier exemple! Qu'importe donc toutes les aberrations que la doctrine des fiévres a pu éprouver par les fausses apslications du Galénisie , de la doctrine de Vanhelmont , de Brown , etc. , par des explications vaines et gratuites de leurs phénomènes, et par une sorte d’étalage de formules compliquées ? 11 reste à dégager cette partie de la médecine de ce faux alliage ou de cette sur— charge étrangere qui la défigure , pour s’en tenir à la série des phénomènes propres à nous donner des idées exactes des fièvres , et à nous faire saisir leurs affinités ou leurs dissemblances. Mais en s’acheminant ainsi directement à une classification méthodique , ne faut-il point éviter la distribution usitée des fièvres en trois Ordres suivant leurs types de continuité, de rémittence ou d'intermittence, qui n'offrent que des points de contact imparfaits et trés-infidéles, et qui ensuite, par l’excessive Sn La des Espèces , rendent la méthode pire qu une disposition quelconque : fortuite et non raisonnée ? $i on se dirige d’ après la nature et l’ensemble des symptômes , quels rapports éloignés n’ont point une simple fièvre éphémére et ce qu’on appelle la suette! quelle différence prodigieuse entre. la fièvre tierce simple et la fièvre tierce “carotique ! On doit pardonner aux Nosologistes d’avoir introduit jusqu'ici des distributions si ar HU (x 1) :
(1) À mesure qu’on acquiert de nouvelles lumières sur les Sèvres , et qu’on cherche à perfectionner leur distribution mé-
8 FIÈEVRES PRIMITIVES puisque la minéralogie et la botanique ont eu aussi leur état d'enfance dans l’art et la méthode de classer les objets ; mais aussi doit-on se proposer une marche plus rigoureuse et plus exacte à mesure que les dif- férentes parties de l’histoire naturelle nous offrent des modeles en ce genre, et qu'elles rapprochent les objets d’après les points de contact les plus nombreux et les moins variables.
7. On doïi admettre uñ progrès naturel du goût et des connaissances acquises dans la distribution méthodique des fièvres primitives, qui dispense de faire des
thodique , on sent davantage sans doute l'impossibilité de la fonder sur les divers types de eontinuité, d’intermitténce et de rémitience ; mais on reconnaît aussi combien il importe de donner plus d’exactitude à la méthode descriptive, pour établir des différences marquées entre les objets. Ce n’est donc qu’au lit des malades tw’on peut y parvenir , et c’est ce que j'ai éprouvé encore une de ces dernières années , lorsque les militaires malades ont afflué à l'hospice de la Salpétrière ; comme je l’indiquerai ei-après dans l’article du {yphus. Je ne dois donc traiter qu'avec défiance de la peste et de la fièvre jaune d’Amérique, que je n'ai point observées par moi-même; et je laisse sur ces objets un libre cours à la critique, en cherchant cependant à puiser dans les meilleures sources , et en retraçant surtout ce que M. de Humboldt (ÆZistoire du Mexique ) a rapporté avec une grande sagacité sur cette dernière fièvre. Il faudra peutétre encore une longue suite d’années , et d’autres circonstances encore pius favorables , pour retracer avec un ordre régulier l'histoire de ces maladies , et bien distinguer leurs caractéres fondamentaux de leurs variétés accessoires. La médecine d'observation est, comme toutes les autres sciences physiques ; le fruit lent du temps et de l'expérience, et on doit féliciter ceux qui ont l'heureux don de recevoir la vérité comme par Inspiration ; sans jamais pouvoir tomber dans l'erreur.