Y] INTRODUCTION
elles point ce caractère de stabilité, puisque leurs histoires recueillies par les Anciens et les Modernes sont si conformes , lorsqu'on ne irouble point la marche de la nature? Une observation attentive et constamment répétée ne porte-t-elle point à les faire envisager comme des changemens passagers, plus ou moins durables , dans les fonctions de la vie, et manifestés par des signes extérieurs avec une constante uniformité pour les traits principaux, et des variétés innombrables pour les traits accessoires ? Ces signes extérieurs , pris de l'état du pouls , de la chaleur, de la respiration , des fonctions de l’entendement:, de l’altération des traits du visage , des affections nerveuses ou spasmodiques , de la lésion des appétits naturels , etc., forment, par leurs diverses combinaisons, des tableaux détachés, plus ou moins distincts ou fortement prononcés , suivant qu'on a la vue plus ou moins exercée , et qu'on a fait des études profondes ou RS cielles. Ces changemens internes , connus par leur opposition avec l’état de santé ; et liés intimement avec des signes sensibles , se dessinent avec tant de régularité, quoique avec des formes variées , se sont si souvent reproduits , et ont été décrits avec tant d’exacti- | tude, que, dans l’exereice de la Médecine,
INTRODUCTION. | vi} on peut à peine trouver une maladie qu'un . homme instruit et judicieux ne puisse déterminer , et dont une maladie analogue ne soit consignée dans quelque ouvrage.
Sous ce point de vue, la maladie doit être considérée, non comme un tableau sans cesse mobile , comme un assemblage incohérent d’affections renaissantes qu'il au sans cesse combattre par des remèdes, mais comme un tout indivisible depuis son début jusqu’à sa terminaison , un ensemble régulier de symptômes caractéristiques et une succession de périodes , avec une tendance de la nature, le plus souvent favorable et quelquefois funeste. Hommage éternel soit rendu au génie observateur d'Hlippocrate, qui:a tracé des histoires semblables avec autant de vérité que de laconisme et de profondeur, qui a ouvert depuis plus de vingt siècles la vraie carrière de l’observation ainsi que de la méthode descriptive, et qui, comme pour nous défendre d’une admiration superstitieuse pour ses écrits, a transmis par là les moyens de les rectifier lorsqu'ils sont fautifs, et d’étendre les connaissances qu il a de encore incomplètes !
Pourquoi a-t-on mis si souvent en oubli la pureté du goût d'Hippocrate, son éloignement pour toute théorie vaine, pour toute explica-
vil] INTRODUCTION.
tion frivole, sa marche philosophique si digne d’être suivie, si rarement prise pour modèle? Quelle stérile profusion d’écrits publiés, depuis Galien jusqu’à nous, sur les désordres produits par la bile, la pituite, le sang , l’atrabile; comme si ces fluides jouaient sans cesse un rôle actif pour nous tourmenter et nous perdre ! Que de théories vaines et dégoütantes sur les amas impurs des premières voies, sur la saburre, les saletés gastriques, les humeurs putrides, le sang dissous, et autres jeux friveles de l'imagination , qui ont passé de la poussière des écoles dans le langage familier, et qu'on retrouve même dans des ouvrages où brille d’ailleurs le vrai talent de l'observation !
Une suitede l’artd’observer les symptômes, c’est de faire un tableau net et précis de leur ensemble et de leur succession, c’est-à-dire du cours entier d’une maladie individuelle quelconque , sans rien omettre d’important, sans rien ajouter de superflu, et en cherchant toujours à se rapprocher d’un modèle idéal qu'on ne pourra peut-être jamais atteindre.
Dans quel éloignement prodigieux ne se trouvent point placées la plupart des obseryations particulières qu'on nous a transmises ou qu’on publie encore ! Le fondateur de la Médecine a sans doute fixé (1° et 3° Liv. des Epidéries)
INTRODUCTION. ie la marche à suivre dans cette méthode descriptive , du moins pour les maladies aigués ; mais l'étude comparative des sciences physiques et leurs perfectionnemens modernes , permettent - ils de s'arrêter à ce terme? et combien , awcontraire , n’a- t-on point rétrograde ! Pari les divers auteurs qu'on pourrait citer , les uns sont remplis de préjugés ou de Sfévetioné exclusives; d’autres, non moins nombreux, se bornent à ds notions superficielles , et n’atiachent de prix qu’à l’usage des médicamens. Des hommes même d’un vrai talent, entraînés dans le tourbillon de la pratique , ne se bornent-ils point à des réminiscences simples sans rien noter par écrit, et à ne tenir compte que de quelques succès remarquables, sans mettre aucun ensemble dans les résultats d’une longue expérience ? Ce n’est guére que dans des recueils académiques, des ouvrages périodiques publiés en France , en Angleterre, en Allemagne , ou dans certaines monographies , qu’on peut puiser sous ce rapport une instruction solide. C'est aussi de cette manière que l'Ecole clinique de Vienne a eu la plus grande influence sur les progrès de la Médecine. La même méthode a été heureusement introduite à Paris à l'hôpital clinique de la Charité lors de sa première institution.
x INTRODUCTION.
Pouvais-je moi-même ne pas joindre l’exemple au précepte, comme latieste (1) mon ouvrage sur la Clinique , spéciale na Su à imprimer une marche réguliére &ux études de la N osogr aphie (2)?
On sent facilement la nécessité de ne point se borner À un entassement irr égulier d’une foule d'observations ou histoires individuelles des maladies qu'on a recueillies. 1] s’agit encore de les coordonner entre elles, de les mettre en œuvre, et d’en former un ensemble propre à être comparé avec les résultats de l'expérience éclairée des autres Médecins habiles. Pour faire ce rapprochement, 1l faut faire abstraction des affections particulières qui tiennent à l’âge, à la constitution ou à d’autres circonstances individuelles ; on s'arrête seulement à certains symptômes fondamentaux qui leur sont communs , et qui, par leur réunion , sont propres à former l’histoire du Genre , c’est-à-
(1) Médecine Clinique , ou la Médecine rendue plus précise et plus exacte par l'application de l'analyse ; 2° édition. Paris, 1804.
(2) Je pourrais joindre ici d’autres exemples d'institutions cliniques, plus ou moins célèbres , formées dans plusieurs contrées de l'Europe ; mais je renvoie, pour cet objet, à une Dissertation de M. Bruté, qui a pour titre : fnstitutions cliniques , et qu’on peut consulter dans la collection des thèses de la Faculté, messidor an 11.
LS
INTRODUCTION. x} dire que l’on s’en tient à un simple extrait de plusieurs faits particuliers, comme on en use dans les autres sciences physiques , ou même dans l’histoire civile.
En Suivant les progrès de la science re cale, surtout en Allemagne , on apercut sans peine un obstacle très-difhicile à vaincre par la complication tr ès-fréquente des maladies aiguës , et l’inexactitude qui dévait en résulter pour les résumés généraux dont je viens de parler. Deux Médecins très-célèbres d’Allemagne , vers la fin du dernier siècle , les docteurs Selle et Stoll, sentirent vivement cette difficulté ; et luttèrent contre elle avec plus où moins d'avantage , l’un dans sa Pyrétolo-
gie méthodique , l'autre dans ses Pt
rides. Mais on ne pouvait la surmonter qu en l'attaquant de front, par une longue série d'observations faites dans les hôpitaux, eten prenant pour guide la méthode suivie dans toutes les autres sciences physiques. Mon'ouvrage sur la Clinique fait voir de quelle mamére les maladies compliquées ont été décom-
posées en d’autres maladies qui ; considérées
comparativement , prennent le titre de mala-
dies simples , et qui d’ailleurs, tantôt existent
isolées , tantôt dans une sorte d'union réci= proque et simultanée. Au reste, ces principes
x} INTRODUCTION.
seront approfondis et discutés dans les articles affinités, anglyse, décomposition des maladies etc. ,de l'ouvrage que je me propose de publier bientôt sur la Pathologie générale.
Il est maintenant aisé d’apercevoir sur quels fondemens solides portent les descriptions genériques des maladies exposées dans la suite de la Nosographie. ion but a été d'exprimer les résultats déhéraux des observations anciennes et modernes , et des miennes propres, pour pouvoir saisir ce qu'elles ont de commun ou de mieux constaté. Ces résumés ne portent que sur les maladies dites simples ou qui ne comptent qu'un ordre de symptômes, par opposition avec les maladies compliquées qui en contiennent plusieurs , et qui sont liées comme une sorte d’ appendice à à chaque Genre, sans y entrer comme parties intégrantes. On évite par là la éonfusion et l'inexactitude qu'offrent les anciennes Nosologies ou même les Plus simples Monographies (1). C'est assez dire que les caractères des divers Ordres des maladies qui'se déduisent par le rapprochement des divers Genres, participent aux
(1) On peut voir, dans 1 Description dela Fièvre bi-
lieuse de Lausanne, par Tissot, plusieurs symptômes qui
appartiennent entièrement aux fièvres ataxiques ou maligues.
INTRODUCTION. A xu} ‘inêmes avantages dans la distribution Nosographique que j'ai adoptée.
C’est sous ce dernier rapport seul que la Médecine doit être l’objet de l’enseignement public ; et quels efloris généreux ne doit-on point faire pour introduire dans sa marche la méthode suivie maintenant dans toutes les autres parties de l’histoire naturelle, c’est-àdire, une exactitude sévère dans les dde tions , de la justesse et de l’uniformité dans les ; A nhaions. une sage réserve pour s'élever à des vues générales sans donner de la réalité à des termes abstraits, une distribution simple, régulière, et fondée invariablement sur les rapports de structure ou les fonctions organiques des parties ! C’est vers-le commencement du siècle dernier qu’un Médecin géomètre s’est proposé ce problème général (1 1): Une maladie étant donnée , trouver le remède ; ce qui marquait bien plus de présomption que de
(1) Pitcairn , dans une lettre écrite à Duverney en 1712, lui annonce des Dissertations où il résoudra ce problème général : Une maladie étant donnée, trouver le remède. Fontenelle ajoute, en l’honneur de l’Académicien dont il fait l’éloge , que celui qui s’élevait à de pareïls problèmes, et dont le nom est devenu si célèbre , se faisait une gloire de reconnaître Duverney pour son maître. On doit peu s’étonner que Fontenelle ait été séduit par les hautes espérances que donnait cette annonce.
x1V INTRODUCTION:
lumières et de sagesse ; et quelle est la science dans laquelle on puisse parvenir à la solution d’une question aussi générale ? Une étude judicieuse des auteurs de Médecine anciens et modernes, la considération attentive des phénomènes des maladies , surtout dans les hôpitaux , où on peut les observer et les comparer dans tous leurs degrés d'intensité , et sous leurs diverses formes , la connaïssance surtout des affections organiques ou des lésions des viscères , qui mettent quelquefois toutes les ressources de la Médecine en défaut , enfin lexamen comparatif de la marche sage et circonspecte suivie maintenant danstoutes les parties de l’histoire naturelle, doivent sans doute faire beaucoup rabattre de ces prétentions exagérées , inspirer plus de circonspection et de réserve, et apprendre à se borner au problème suivant , qui est bien plus mesuré et plus circonscrit : Une maladie étant donnee, déterminer son vrai caractère, et le rang qu’elle doit occuper dans un tableau Nosologique.
Que d’eflorts laborieux et multipliés n’ont point faits Sauvages, Linné, Vogel, Cullen , Sagar, Nietzki, Selle, Van-Denheuvell , etc. , pour distribuer toutes les maladies connues en Classes, en Ordres, en Genres, en Espèces , à l'exemple des Botanistes ! et quel
INTRODUCTION. x
résultat ont-ils obtenu ? une extrême surcharge
du tableau, une classification arbitraire et vacillante , des affections symptomatiques prises pour des maladies primitives , une mülupli-
cation excessive des unes et des autres par des
complications sans nombre des maladies, une sorte d'impossibilité avouée d'obtenir un ensemble régulier qui ne porte que sur quelques points fondaméntaux, et qui vienne se placer sans efforts et sans confusion dans la mémoire. Cependant on doit reconnaître la nécessité absolue d’une semblable méthode , afin d’épargner au médecin judicieux l’incertitude et les perplexités, au médecin téméraire un parti pris au hasard, une décision précipitée, au malade le danger d’une méprise.
Réduire la Pyrétologie à un très-petit nombre d'Ordres fébriles primitifs, y ramener par une simple décomposition les complications
variées qu’elles peuvent former , et coordon-
ner les fièvres intermittentes et rémittentes d’après leurs affinités avec les continues, et* non d’après leurs types de périodicité, c’est peut-être exposer cette Classe de maladies dans l’ordre Le plus lumineux et le plus propre à les approfondir ; mais c’est aussi introduire des nouveautés trop marquées pour ne point chercher à les justifier comme un résultat
XY) INTROBUCTION.
heureux d’une longue suite d’études et d’observations faites dans les hôpitaux ( AétA. d’étudier , etc. ). On doit d’abord remarquer que le vice des classifications pyrétologiques uSItées avait été reconnu, et que Selle à Berlin et Stoll à Vienne, sans parvenir à le corriger, avaient du moins préparé la voie à un changement très-favorable ; Le progrès naturel des lumières fit le reste, et des élèves instruits et pleins de zèle furent exercés, sous ma direction, à tracer d’abord dans les hôpitaux les histoires des fièvres individuelles les plus simples, sous les noms ordinaires d’irflammatoires, bilieuses , putrides , etc. , comparativement avec celles qui paraissaient mixtes et composées de divers ordres de symptômes, pour s'assurer s1 celles-ci résultaient toujours de la réunion des autres deux à deux ou trois à trois. C’est ce que j'ai pleinement constaté long-temps avant de hasarder mes lecons cliniques ; et depuis cette époque, la même mé- «thode a continué d’être soumise avec les mêmes succès , du moins pour les maladies aiguës, aux épreuves les plus multipliées.
L'idée heureuse de fonder la distribution des maladies internes sur la structure anatomique des parties, n'a jamais paru aussi féconde en résultats utiles que dans les phleg-
INTRODUCTION. XVI) masies , dont la doctrine a été entièrement refondue dans ma Nosographie, en même temps
qu’elle a formé un ensemble des plus réguliers. L'état inflammatoire a, en effet, des propriétés communes , quelle que soit la partie qui en est attaquée, et ces points de contact sont d’autant plus marqués qu'il y a plus d’analogie dans les tissus et les fonctions organiques des parties ; mais que de diversités aussi si l’organisation des parties est très-différente! Les phlegmasies ont donc été divisées en différens Ordres, suivant qu elles peuvent avoir leur siége Hors les tégumens, dans les membranes muqueuses , séreuses ou fibreuses , les glandes et les muscles. Qu'importe que l’arachnoïde, la plèvre, le péritoine résident dans différentes régions du corps humain , puisque ces membranes ont des conformités générales dans leur structure ? N’éprouvent-elles pas des lésions analogues dans l'état de phlegmasie ) €ttne doivent-elles pas être réunies dans le même Ordre, en formant seulement des Genres différens (1)? Cette Classe , d’ailleurs, doit être d'autant plus voisine de celle des fièvres , que
(1) Bichat, dans son Z'raité des Membranes > postérieur de deux années à la première édition de ma Nosographie, a non-seulement porté ses vues sur l’étendue, l'organisation intérieure , etc. , des membranes muqueuses,