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Mélancolies émotionnelles atypiques. — Dans toutes ces mélancolies, la psychose, qu’elle qu’en soit lallure, évolue chez un sujet jusque-là normal, à la suite d’un traumatisme émotionnel sérieux. Le diagnostic est relativement aisé.
Dans la forme de mélancolie émotionnelle que nous allons étudier maintenant, il n’en va plus de même.
Il y a eu cependant choc moral à la base ; mais ce choc peut-il être invoqué comme facteur étiologique dominant ? Le terrain — sujet généralement jeune, instable, plus ou moins manifestement dégénéré — ne lui a-t-il pas donné une ampleur sans rapport avec son importance réelle ? Est-ce de la mélancolie, est-ce le premier symptôme d’une affection d’un tout autre ordre, d’une démence précoce ?
O8Bs. 6. — Georgette L..., 30 ans, rentre le 18 février 1938 à l’hôpital psychiatrique de Mayenne. Le père était enfant assisté. La mère a eu 11 gestations, 4 se sont terminées par des fausses-couches.
Le développement physique de la malade fut normal. Au moral elle aurait été d’un caractère renfermé, instable ; sujette à des sautes d'humeur et d’affectivité.
Elle se place à Paris en 1935, pour en revenir brusquement en 1939, en pleine crise délirante.
Pendant son séjour dans cette ville, elle aurait retrouvé une amie intime, mariée. Trois mois avant sa fugue, elle aurait eu des rapports avec l’époux de cette femme.
Elle raconte avoir été attirée au domicile de cet homme, séquestrée et violée. À la suite de ces faits, il lui aurait proposé d'abandonner pour elle sa femme et son
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enfant. Rien d’anormal, à l’époque présumée de ces faits, n’aurait été constaté dans son attitude. Cependant le 6 février 1937 elle quitte le domicile de ses maîtres sans prévenir personne, et rentre chez elle à l’improviste. Sa mère prétend avoir été frappée à son arrivée par sa faiblesse, son état de maigreur « squelettique », par son attitude et son langage. « On est en peine de savoir où que je suis, dit-elle, pourvu que les gendarmes ne viennent point. » Elle semble prostrée et fait difficilement à sa mère le récit des événements.
Les jours suivants elle reste triste, refuse la nourriture, n’accomplit aucun travail. Elle ne dort presque pas, et crie la nuit: <« Je ne suis plus à moi, on va me chercher, il (son amant) va mettre les gendarmes après moi. »
Elle ne parle pas de mettre fin à ses jours, se raccroche de façon presque maladive à ses proches, mais fuit les étrangers, non par un sentiment de culpabilité vis-à-vis de son amie (elle s’est toujours jugée victime de son séducteur), mais parce qu’elle a honte de son attitude actuelle, de dévoiler son désarroi ; elle ne veut pas « avoir l’air d’une fainéante vivant aux dépens de sa famille ». Cette dernière préoccupation cristallise ses tendances mélancoliques. Elle vient très probablement de l'attitude particulièrement incompréhensive de sa mère qui la supporte difficilement, et dont elle n’a que des rebuffades. Celle-ci exige à plusieurs reprises son départ, et lui trouve une première place où elle ne reste que cinq jours, déclarant ne vouloir vivre que près des siens.
Une deuxième tentative de placement est faite en janvier 1938, avec le même résultat.
A son retour, elle se plaint de son abandon : « Tu me parles dur, maman » — et manifeste ses premières
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intentions de suicide. «Je ne veux point partir, je veux rester avec toi; tu ne veux pas maman, ma vie n’est point belle, autant finir. >» — On décide de la conduire à Laval chez une cousine qui l’occupera. Elle ne manifeste aucune émotion ; mais au matin du départ, profitant de l’inattention, elle se jette dans une mare profonde de trois mètres. Conduite cependant à Laval, elle semble s'améliorer. Sa mère, préparant son entrée à l'asile, va la voir, et est frappée de son changement de caractère, de sa gaîté relative. Elle accepterait, dit-elle, de travailler chez ses sœurs. C’est sous ce prétexte qu’elle est amenée à Mayenne.
A l'asile, elle manifeste encore quelques phobies. « Quand je vois quelqu'un, cela me fait peur. J’ai peur que les gendarmes ne viennent me prendre. » $e plaint de souffrir de la tête, ne dort pas bien. Lorsqu'on lui parle de sa tentative de suicide, elle prétend « ne pas savoir ce qu’elle faisait ». A la quinzaine semble améliorée, bien que présentant encore des moments de tristesse avec crises de larmes. « Je ne suis pas comme j'ai été, dit-elle, mais il y a du mieux. » Elle dort et s’alimente convenablement, et réclame sa sortie.
Par la suite elle s'occupe, se montre calme le plus souvent. Mais elle est réticente, inquiète, pleure par instants, et confie à ses compagnes, qu’elle fuit en général, qu’ « on lui cache quelque chose qui n’est pas ordinaire », que « sa famille est contre elle, et l’a trahie >» — qu’ « on a dû croire qu’elle était jalouse de voir mes frères se marier ». Son anxiété instable se traduit à deux reprises par un raptus pantophobique avec crise d’agitation, suivi d’une période de prostration.
Le 14 octobre, son médecin traitant note : « La malade est entrée à l’infirmerie le 19 septembre pour une diarrhée persistante avec légère élévation de tempéra-
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ture. Depuis, son état mental s’est notablement amélioré. Néanmoins sa mémoire reste encore un peu obnubilée au sujet des circonstances qui ont nécessité son placement. Il est évident qu’elle a été hallucinée à un moment donné, et qu’elle prenait ombrage de tout ce qui se passait autour d’elle. Actuellement elle travaille très régulièrement, mais parle très peu, et sembie toujours un peu triste, préoccupée. Elle manifeste le désir de partir, mais sa sortie serait encore prématurée. »
Cette observation peut servir de liaison entre la mélancolie légitime et les épisodes mélancoliques des schizophrènes.
Si l’on y rencontre des idées d’indignité apparues après une émotion douloureuse — le viol invoqué —, on y devine surtout l'instabilité morbide du fond mental, cette angoisse de l’être qui sent en lui et autour de lui le vide se creuser, qui se raccroche puérilerment à ceux qu’il croit susceptibles de le défendre contre l’envahissement de cet inconnu qui va l’emporter, et qui, rebuté, va se replier sur lui-même, indifférent à un univers qui n’est plus le sien, pour vivre désormais dans son « autisme ».
MÉLANCOLIE DES SCHIZOPHRÈNES.
Nous avons constamment relevé dans cet essai la prédisposition congénitale.
Son importance est indiscutable, et le déterminisme psychologique qu’elle implique pourrait revendiquer la quasi totalité des cas de mélancolie.
Cependant, cette tendance morbide, pour s’extério-
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riser, exigeait, dans les affections plus haut citées, l’appoint de facteurs organiques ou psychiques propres à chaque variété, et caractéristique de celle-ci.
Dans la schizophrénie, au contraire, la mélancolie, lorsqu'elle apparaît, naît d’une dysthymie essentielle, par intellectualisation. Un trauma émotif peut être invoqué par le malade. Il faut savoir le ramener à sa juste valeur par l'enquête auprès du milieu. Le plus souvent, le sujet crée sa psychose, véritable « cancer affectif », l’entretient par des éléments qu’il puise directement dans son « moi ».
C’est plus une attitude autistique, une manifestation de narcissisme moral qu’une réalité chez un malade dont le caractère fondamental est précisément l'indifférence émotionnelle.
Si le sujet semble se prendre à son propre jeu, par une sorte d’hystérie intellectuelle, l’introspection délirante suivra bientôt un autre cours et l’entraînera vers une attitude différente, sinon opposée.