‹ Nosologie de la mélancolie légitime: Essai sur la méthode psychopathologiqueChapitre 9 sur 31 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

OgBs. 1. — La femme B.. entre à l’hôpital psychiatrique de Saint-Jacques, à Nantes, le 6 octobre 1939, sous l'étiquette de « Mélancolie délirante avec idées de suicide ».

Dans la rubrique « Antécédents », deux indices sérieux : le 9 septembre 1938, son second fils (24 ans) se suicide d’un coup de revolver. Le 18 mars 1939, sa mère (75 ans) se précipite d’un pont sur la voie ferrée et meurt.

La malade, âgée de 47 ans, est la fille unique de cultivateurs aisés.

Elle a reçu, avec une instruction élémentaire, une solide base religieuse, dont elle a conservé l’empreinte.

Mariée à 19 ans, elle est mère cinq fois ; l’un des enfants meurt en bas âge ; les autres, dont le suicidé, auraient été sains.

Elle a toujours joui d’une excellente santé, ses menstruations furent régulières.

Dans son existence calme, orientée vers le façonnement chez ses enfants d’une mentalité conforme à ses principes et l’amélioration de leur sort matériel, rien n’est à signaler, si ce n’est le conflit moral qui l’opposa au fils disparu, et dont nous retrouverons le retentissement. Ce fils, le plus intelligent, l’aurait vivement contrariée en choisissant la profession d’instituteur laïque, décision grave qui prenait pour cette femme l’importance d’une désertion.

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Appelé au service militaire, il aurait fait dans sa garnison la connaissance d’une femme mariée, et, libéré, aurait continué avec elle ses relations, creusant encore le fossé qui le séparait d’un milieu rigoriste, jusqu’au jour où, devant une situation sentimentale sans issue, il se serait donné la mort, commettant la faute irréparable.

Elle lui avait cependant conservé son affection, et, le sachant faible et instable, ne l’avait jamais repoussé.

Elle résiste à cette épreuve.

Six mois plus tard, sa mère, désorientée par le drome, se suicide à son tour.

Elle, à 46 ans, est en pleine ménopause. Les premiers symptômes de l’affection vont apparaître, et, progressivement, la mener à l’état actuel.

La malade est d’abord triste, pleure, s’isole, perd l’appétit, le sommeil, se plaint de céphalées, d’angoisse respiratoire.

Elle ressasse les circonstances des deux drames, en cherche les causes profondes. Elle a été durement frappée. Pourquoi ? Et, par bribes, elle livre à son entourage le travail intellectuel qui l’entraîne à voir en elle-même la source de son malheur.

Son fils, elle l’avait mal élevé, puisqu'il a « mal tourné ».

Elle est, par sa mort qu’elle a provoquée; responsable du « crime » de sa mère.

Elles sont toutes deux damnées par sa faute.

Elle-même ne l’est-elle point également ?

Si, et elle le mérite. Sa vie est souillée à sa source, tirée de péchés. Des « voix » venant « du dedans d’elle », le lui répètent continuellement.

Maintenant la mort de ses proches est au second plan. Elle n’est qu’une conséquence de ses fautes. La vérita-

ble cause de son chagrin est, non le souvenir des heures pénibles, mais la contemplation de son indignité éternelle.

Le démon est là, il l’insulte, il la tient. Dès lors, puisque tout espoir lui est refusé, pourquoi vivre ?

Cette acceptation même de l’idée du péché le plus grave n'est-elle pas une preuve capitale de son indignité ? Tout cela, elle va nous le dire.

Lors de l’examen elle est couchée, calme. La nuit fut cependant agitée, entrecoupée d’appels, de gémissements, de crises violentes d’agitation anxieuse.

Elle se tourne et se retourne sur son lit, rejette par instants ses cheveux d’un geste saccadé. Le facies est coloré, les yeux brillants. Figée parfois, les sourcils froncés, elle semble, au cours de la conversation, se détendre pour, au détour d’un mot, se renfermer brusquement à nouveau dans son masque douloureux.

Elle parle facilement, sans réticences, sauf aux points délicats, semblant même s’accuser avec une certaine com-

plaisance.

Q. — Avez-vous eu une existence heureuse ?

R. — J’ai eu une vie comme les autres.

Q. — Etes-vous bien portante ?

R. — Auparavant je l’étais…, c’est-à-dire que j'avais quelquefois mal à l’estomac...

Q. — Et maintenant ?

R. — J’étouffe tout le temps, je perds ma respiration,

surtout quand je mange (soupir). ça a commencé depuis que ma mère est morte. On me force à manger.

Q. — Et votre mère, était-elle malade ?

R. — Oui, elle l’était depuis que son petit gars était mort, angoissée comme ça elle aussi.

Q. — Vous avez aussi tenté de vous suicider ?

R. — Le suicide est une « vilaine mort » j'en ai horreur, car je suis catholique.

Q. — Vous l’avez recherché cependant.

R. — Oui, mais c’est mal.

Q. — Alors pourquoi avez-vous agi ainsi ?

R. — J'étais poussée par une force irrésistible, j'étouffe quand ça me prend. Je ne suis plus la même depuis que ma mère est morte. Je suis changée en plus mal.

Q. — Pourquoi dites-vous cela ? (Silence.) Même question.

R. — Parce que c’est vrai. J’ai changé dans le dedans, j'en ai honte, et il y a de quoi.

Q. — De tout ce qui est arrivé vous n'êtes cependant pas responsable ?

R. — Si. J’ai mal élevé mon enfant qui a fait une

chose comme ça, je n’ai pas été bonne pour mes parents, la voix de ma conscience me le dit. Les gens me disent que c’est pas vrai, mais je sais que si. Je ne puis rien vous dire de plus.

Q. — N'y a-t-il que votre conscience qui vous fasse des ‘reproches ?

R. — Je suis damnée, le diable est dans moi... Je l’en-

tends dans le dedans, il m’insulte. Je l’insulte aussi, mais je lui obéis en essayant de me suicider : Vous voyez que

je suis pire qu'avant. — Pourquoi prenez-vous ces notes ? — J’ai eu brusquement envie de me suicider parce que je me savais damnée, je n’avais rien à perdre.

Q. — Mais pourquoi ne pas vous confesser ?

R. — Je n’ose pas, il faudrait un miracle pour me faire revenir à la vie.

Q. — Pourquoi êtes-vous damnée ?

R. — J'ai fait trop de fautes.

Q. — Lesquelles ? (Silence.) Même question.

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