LA MAISON FLEURIE
Entre le port rose et blanc de Roseau Et le hameau vert de Charlotteville, J'habite en un lieu que charme un oiseau Une maison blanche et fraîche et tranquille.
Un tamarinier ombrage ma cour, Et, sur mon bassin qu'orne une liane, Un souple cassier berce avec amour Des grappes d'un or blond et diaphane.
Près d'un grand laurier sommeille un vieux puits. Un ruisseau léger chante entre les pierres. Et, le soir, l'odeur des belles de nuit Se mêle à l'odeur des grandes fougères.
Un colibri vert au beau col changeant Frôle la liane aux cloches laiteuses.
L'oiseau-papillon, tout en voltigeant, Pille le nectar de mes fleurs heureuses.
La Maison Fleurie. 37
L'eau de mon bassin descend des sommets Où jaillit l'azur d'une source claire, J'écoute chanter l'âme des forêts De la Dominique en sa voix légère.
On dirait un bruit de rivière au loin Quand sur le vieux toit ruisselle un orage, Et je dors aux chants frais du maragouin Par les douces nuits du long hivernage.
Ouvrant sur le bleu d'un vaste horizon, Ma maison est calme et claire et tranquille ; Que je serais bien dans ma petite ile. Si mon âme était dans notre maison !
Mais mon âme, hélas ! au loin enfuie, Revient vers l'hiver d'un jardin français, Où quelque jet d'eau, harpe épanouie.
Fredonne un vieil air triste que je sais.
Charlottevilie, 1912.
D'UNE ILE TROP BELLE '
Terre de citronniers, Ile aux trois cents rivières, Pays du soufre et des taupins phosphorescents, Dominique, mes vers ainsi qu'un grave encens Montent vers le beau ciel d'une terre étrangère.
Caraïbe, sais-tu que ce beau sol fut tien Et qu'autrefois, montés sur leurs pirogues vives, Tes pères abordaient aux merveilleuses rives Des pays où vivaient le chat tigre et l'Indien ?
Sous la lourde chaleur des tropiques dormants. J'aime le jus doré des citrons que tu cueilles ; De ta maison, la mer vue à travers les feuilles Semble un reptile bleu tigré de diamants.
D'une Ile trop belle. 39
Je rêve quelquefois d'aller vers les hauteurs D'où l'on voit la mer bleue autour des paysages Et le grand vent gonflant les voiles des feuillages, Imaginer que l'Ile est un vaisseau de fleurs.
Beaux golfes enchâssés dans l'écrin des forêts, Vous avez les couleurs d'une pierre changeante : D'onyx ou de saphir sous une heure brûlante, Vous êtes d'améthyste au vent d'un doux soir frais.
Par delà l'océan de lazulite et d'or, Mon ile, des sommets de tes hautes falaises, J'aime à voir les profils de tes sœurs antillaises : La Martinique au sud, la Guadeloupe au nord.
Qui ne sait pas laisser vers l'invisible site De nos plages partir les vaisseaux de son rêve, Ne sait pas embellir son existence brève, Etoiles, îles d'or de la mer sans limite.
Le vent des nuits trainait des odeurs inconnues Et l'étrange douceur de mille pollens blonds Et je crus que c'est toi qui parfumais les nues, O lune, rose immense ouverte sur les monts.
Citronniers aux fruits d'or, aux belles fleurs d'argent, Vous êtes la richesse immense de mon île Et lui donnez l'aspect d'une jeune Sicile Que la mer Caraïbe ourle d'un flot changeant.
Roseau, 191 5.