A UN TRAGÉDIEN
Incomparable artiste, homme au front de Protée,
Toi qui peux être tour à tour Oreste, Agamemnon, Roméo, Prométhée,
Faces d'orgueil, faces d'amour.
Ton âme qui revient d'Athènes ou de Rome
A conçu le rêve divers D'être à jamais dans le corps souple d'un même homme
Plusieurs miroirs de l'univers.
Tantôt les beaux accents des royales colères
Tordent tes bras harmonieux.
Tantôt dans un Olympe inondé de lumières
Tu dresses le torse des dieux.
Lorsqu'en un large vers, flambant comme une épée.
Ta voix allume de beaux cris.
Ton âme fait passer des souffles d'épopée
Sur le cœur vibrant de Paris.
Mais ton cœur qui pleura la chimérique reine
Sous de sublimes oripeaux.
Emporte chaque nuit un peu de l'ombre vaine
Des imaginaires châteaux.
Et, lorsque dans le jour, tu frôles les cohues Des grandes foules au cœur vil,
Tu traînes dans l'ennui moderne de nos rues La douleur des rois en exil.
Tu semblés pour flatter quelques chagrins intimes
Maudire un tragique hasard, Imaginer encor d'abominables crimes
Avec un masque de César,
Préférer aux splendeurs des arbres magnifiques.
Lyres de nos vivants palais, La folle vision des tourelles gothiques
Du vieux Danemark de Hamlet.
Et quand l'après-midi tu passes, taciturne, Dans les jardins du Luxembourg,
Tes regards, comme ceux d'un grand oiseau nocturne. Semblent haïr l'éclat du jour.
La Source, 15 septembre 1908.