LA CHANSON DU MOULIN A VENT
A Georges Rivaux.
Je suis un vieux, très vieux Moulin Qui tourne au vent du grand chemin.
Près de la Seine, Et dresse au sommet d'un coteau^ Sur les ruines d'un château,
Une ombre vaine.
La route qui court à mes pieds A vu sous ses verts marronniers
De belles poses.
Au temps jadis, quand les seigneurs Passaient brodés comme des fleurs
Parmi ses roses.
Oh! que les matins étaient bleus Lorsque claquait le fouet Joyeux
Des diligences Et que l'azur des vieux printemps Reflétait dans l'eau des étangs
Ses transparences !
Alors l'oiseau couleur du temps Chantait à l'arbre palpitant
Que le vent bouge, Et tu courais dans les sentiers Que préfèrent les écoHers,
Chaperon Rouge.
Des marmottes du Savoyard Et des poètes — du hasard
Je fus l'auberge, Et dans un décor printanier Manon mena son chevalier
Vers cette berge.
La Chanson du Moulin à vent. 105
J'ai tourné dans des ciels de sang Quand Bonaparte tout-puissant
Dompta le monde ; Et j'ai tourné dans des ciels fous Quand la gloire étendit sur nous
Son aile blonde.
Je suis le Moulin du passé, Le Moulin du rêve effacé
Et de l'histoire.
Et parfois, sous le grand ciel bleu, J'agite en un funèbre adieu
Mes ailes noires.
Mes ailes qui s'en vont périr En saluant ton avenir.
Siècle de doute, Mais qui dresseront une croix En l'honneur du bel Autrefois
Sur la grand'route !