‹ Note sur les verres des vitraux anciensChapitre 11 sur 16 · VERRES BLEUS · texte numérisé non relu

VERRES BLEUS

La teinte bleue donnée au verre par l’oxyde de cobalt est la teinte la plus facile à obtenir d’une façon régulière; elle est très photogénique et propre à éclairer de grands vaisseaux, tels que des églises. C’était donc très justement qu’on l’avait choisie comme couleur fondamentale pour la décoration des monuments religieux.

Les vitraux du xne et du xme siècle étaient composés en majeure partie de verres bleus mélangés dans les fonds avec des verres rouges; ces verres étaient employés en mosaïque, c’est-à-dire en petits fragments découpés formant des dessins et ajustés les uns à côté des autres. Ces mosaïques entouraient les médaillons, à fond généralement bleu également, dans lesquels étaient représentés les épisodes légendaires de la vie du saint auquel était consacré le vitrail; quelquefois, elles entouraient le personnage même, exécuté alors dans des dimensions beaucoup plus considérables, comme dans les vitraux des fenêtres hautes du chœur et de la nef.

Ces colorations bleue et rouge employées de concert étaient du plus heureux effet. Tout en assombrissant l’intérieur de l’édifice, ce qui ne présentait que peu d’inconvénient, puisque les fidèles ne savaient pas lire, les vitraux ainsi composés l’éclairaient d’une façon calme et mystérieuse, faite pour porter au recueillement.

On a traduit par une expression imagée l’impression exacte que produisaient ces vitraux en disant qu’ils étaient silencieux.

Cette harmonie de couleurs faisait que, par une illusion d’optique dont on s’était rendu bien compte, l’édifice paraissait de proportions plus grandes qu’il ne l’était en réalité.

Les bleus des diverses époques diffèrent notablement les uns des autres.

Les bleus du xne siècle, quoique ressemblant aux bleus du xme, leur sont supérieurs; ils sont franchement bleus, même à la lumière artificielle, et en même temps très brillants ; les oxydes employés pour leur coloration étaient évidemment dépourvus des oxydes colorants qui en auraient terni l’éclat, comme l’aurait fait le nickel.

Dans quelque lieu qu’on les rencontre, à Poitiers, à Châlons-sur-Marne, au Mans ou à Angers, ces bleus se ressemblent et ne diffèrent que par quelques variations dans leur intensité.

Les bleus du xme siècle sont plus variés de teinte; de plus, pour combattre la teinte violacée donnée par le cobalt seul, reconnue lourde et de mauvais effet, on y ajoutait, en faible proportion, de l’oxyde de cuivre obtenu en calcinant au rouge sombre du cuivre métallique divisé en lames minces.

Cet oxyde, qui est le bioxyde du commerce, donne un ton vert bleu très brillant s’il est employé seul, ce qui n’a jamais été fait dans les vitraux anciens. Aux époques suivantes, les verres bleus changent de teinte et de destination, les vitraux n’ont plus le même caractère, ils se rapprochent, par leur dessin, des tableaux peints à l’huile; les bleus sont alors utilisés surtout pour faire les ciels, qui prennent à cette époque une grande importance. On les utilise aussi en petite quantité, et dans une gamme plus foncée, pour les costumes des personnages, ce qui ne se faisait qu’exceptionnellement aux xiie et xme siècles.

Au xiv® siècle, on trouve encore de très beaux bleus, mais ils ont une tendance à s’assombrir etse rapprochent de ceux du xvie, généralement ternes et sourds, quelle qu’en soit l’intensité.

Plusieurs auteurs, peu au courant des conditions de la fabrication du verre, voulant expliquer les qualités si particulières et si remarquables des bleus du xne et du xme siècle, ont cru pouvoir le faire en se basant sur les quelques indica-

tions données dans les documents anciens; ils ont émis cette opinion que cés bleus avaient été obtenus par l’addition, dans le verre, de pierres naturelles connues sous le nom de saphirs; Théophile, dans le Livre II, Chapitre XII, dit en effet que les pierres bleues des mosaïques grecques se fondaient avec le verre blanc, de manière à former des feuilles de verre bleu pour les fenêtres, et, au Chapitre XIII, il ajoute vque les Grecs faisaient avec ces mêmes pierres des coupes à boire qu’ils ornaient avec de l’or.

De son côté, l’abbé Suger, qui, au xne siècle, fut chargé par Louis le Gros de diriger les embellissements faits à l’abbaye de Saint-Denis, nous apprend que les ouvriers broyaient des saphirs en grande quantité et qu’ils les faisaient cuire avec le verre pour lui donner la couleur d’azur.

Ces allégations nous semblent pouvoir être réfutées facilement et pour de nombreuses raisons : les pierres fines appelées saphirs employées en joaillerie sont des corindons extrêmement rares qui n’auraient pu, par suite, être utilisés comme colorants, leur prix élevé et la faible quantité d’oxyde de cobalt qu’ils contiennent en rendant l’emploi impossible.

Les pierres naturelles qu’on désigne sous le nom de saphirs des Grecs ne sont autres que le lapis-lazuli ordinaire, appelé aussi saphir de Théophraste quand il est tacheté de paillettes jaunes brillantes; l’abondance de ces pierres dans la nature est assez grande, mais, quand on considère leur composition chimique, on voit que leur emploi comme colorant est également inadmissible; on sait, en effet, que tous les lapis-lazuli sont des outremers, dépourvus par suite de l’élément essentiel nécessaire pour produire la coloration bleue due à l’oxyde de cobalt; le lapis-lazuli de Hongrie est un silicate d’alumine, de soude et de chaux coloré probablement par une petite quantité de sulfure de sodium. 11 en est de même du lapis de Perse qui est d’une composition A.

analogue, ainsi que de la sodalithe, autre minéral coloré en bleu et quelquefois en vert.

Les minéraux désignés par les minéralogistes allemands sous le nom de lazulites sont des phosphates d’alumine.

La coloration bleue de tous ces corps est produite par des corps autres que l’oxyde de cobalt; dans aucun d eux on n’en peut trouver en effet la moindre trace.

Les arséniures et les sulfo-arséniures de cobalt, qui sont les minerais d’où on l’extrait, n/ont aucunement la couleur bleue qui pourrait permettre de les confondre avec les saphirs ; ils ont, au contraire, un aspect gris métallique et sont, de plus, très attaquables à l’air.

La seule explication qui puisse en être donnée et qui permettrait de mettre ces assertions d’accord avec les faits, serait que, à l’époque où avaient écrit le moine Théophile et l’abbé Suger, on aurait trouvé des débris de verres bleus provenant de mosaïques anciennes en quantités suffisamment importantes pour qu’on pût les utiliser en les refondant dans le verre.

Il est bien plus rationnel de penser que l’oxyde de cobalt était employé directement, mais que les artistes verriers, jaloux de conserver leurs secrets de fabrication, étaient peu soucieux de les divulguer et de redresser des erreurs qui ne pouvaient que donner du prix à leurs œuvres.

L’importance donnée au verre bleu diminua au fur et à mesure des modifications apportées dans la fabrication; au j XVIe siècle, il est cependant encore très employé pour certains j tons, mais le plus souvent en doublage pour obtenir, avec j des verres verdâtres, des ciels nuancés; avec des pourpres, des violets-évêque très employés pour les vêtements, et avec des jaunes, des verts, utilisés pour les vêtements et les terrains.

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