VERRES ROUGES
Après les verres bleus, les verres rouges sont ceux qui étaient employés en plus grande quantité; ils se prêtent, en effet, merveilleusement, par la puissance et la richesse de leur coloration, à la décoration produite au moyen de vitraux transparents. Au xne siècle même, la superficie qu’ils occupaient était aussi considérable que celle des verres bleus.
Comme nous l’avons dit, ils servaient avec ces derniers à former les fonds en mosaïque.
Au xme siècle, on les employa en moins grande quantité, particulièrement dans les régions de l’Est. De ce chef, l’harmonie générale de ces vitraux en fut modifiée et devint très différente de celle des régions de l’Ouest et du Centre.
A partir du xive siècle, non seulement on employa moins de verres rouges, mais on en changea la destination en ne s’en servant presque uniquement que pour les A'êtements.
Il en est ainsi jusqu’au xvne siècle; à dater de cette époque, il n’en est plus fait emploi et l’on paraît même avoir perdu le secret des procédés permettant de les obtenir, car, au xviii6 siècle, Levieil déclare être incapable d’en trouver un morceau en Europe.
C’est cent ans plus tard qu’on arrivait à retrouver les moyens de produire cette teinte de verre, et encore ceux qu’on obtint à cette époque ne ressemblaient-ils que de loin aux superbes rouges faits antérieurement.
Le cuivre forme, comme on le sait, avec l’oxygène, deux combinaisons :
Le bioxyde de cuivre, CuO, qui, introduit dans le verre, donne une teinte vert bleu fixe assez régulière;
Et le protoxyde de cuivre, Cu20, qui donne une teinte brun jaune neutre extrêmement intense.
Cette dernière coloration peut être obtenue soit en intro-
duisant le protoxyde de cuivre dans un fondant neutre ou très légèrement réducteur, incapable de le suroxyder, soit en désoxydant le bioxyde de cuivre par l’introduction dans la masse fondue d’un corps avide d’oxygène et faisant office de réducteur.
Plusieurs corps peuvent être employés pour produire cette réduction : le soufre, le charbon, le fer métallique, les oxydes deferau minimum, les sels d’étain, etc., etc.
Si la proportion du corps réducteur est plus considérable que celle qu’il aurait été nécessaire d’employer pour amener le bioxyde de cuivre à l’état de protoxyde, une partie du cuivre se précipite à l’état métallique très divisé en donnant une teinte rouge très puissante dont le développement est complet quand tout le cuivre est passé à l’état métallique.
Celte précipitation n’est obtenue qu’autant que le verre a été refroidi lentement, et la couleur rouge n’atteint son entier développement que lorsque le réducteur a été mis en quantité juste suffisante; s’il est en excès, la teinte rouge tourne au bleu par transparence et au rouge-brique par réflexion ; cet effet est très probablement dû au volume des particules métalliques de cuivre qui, dans ce dernier cas, sont plus volumineuses et réfractent la lumière d’une façon différente.
Les conditions nécessaires pour obtenir Y civenturine artificielle confirmeraient cette dernière opinion; on sait, en effet, que les cristaux brillants qui en font la beauté ne se développent que par un refroidissement très lent et que le verre qui y a donné naissance c’aurait donné, s’il avait été refroidi brusquement, qu’une teinte rouge-brique opaque, bleu sale par réfraction.
Cette teinte bleue n’est pas du reste particulière au cuivre, elle est également produite par l’or quand il est tenu en suspension dans la pâte de verre.
D’apr ès les travaux de M. Dupasquier, cette coloration
serait due à un phénomène de réfraction, ce meme phénomène de coloration pouvant être produit par la présence de corps solides incolores en suspension, à un état de ténuité suffisant, dans un liquide incolore lui-même.
Le corps réducteur employé de préférence par les verriers des xiie et xme siècles étaitle fer, soità l’état métallique, soità l’état de battitures de fer, de composition analogue à l’oxyde de fer magnétique, Fe304.
L’intensité de la couleur rouge était très grande et, pour la diminuer, on rendait l’épaisseur moindre en la plaquant sur un verre de même nature.
Les verres rouges de toutes les époques sont plaqués, et ce n’est que par exception qu’on en a trouvé quelques échantillons du xme siècle qui sont teints dans toute leur épaisseur. Ils étaient fabriqués dans des conditions très différentes : tandis que les rouges du xne siècle sont plaqués en couche mince, de teinte uniforme et très puissants de ton, les rouges du xme siècle sont encore plaqués sur du verre incolore, mais sous une épaisseur beaucoup plus considérable, et souvent égale à celle du verre incolore. De plus, ils manquent d’homogénéité, et sont formés d’une série de lamelles rouges superposées les unes aux autres dans du verre incolore, sans se toucher, chacune de ces lamelles n’ayant pas plus de
de millimètre d’épaisseur.
Leur répartition étant très inégale, la teinte rouge qu’ils donnent est très variable d’intensité, et le verre est coupé de veines fines plus ou moins serrées produisant à distance un chatoiement donnant beaucoup d’éclat.
Les verres rouges teintés dans ces conditions présentent une supériorité incontestable sur les verres rouges plaqués minces comme le sont les verres modernes; cette supériorité provient de l’épaisseur même de la couche rouge qui permet à la lumière de se réfracter d’une façon différente en traversant une série de milieux d’intensité colorante variée.
Quelle que soit leur intensité, les verres rouges du xme siècle sont toujours franchement rouges, étant vus à distance; il n’en est pas de même pour beaucoup de rouges modernes qui, dans les mêmes conditions, paraissent tourner ou au jaune ou au bleu.
La fabrication des ronges au xme siècle dans ces conditions élait évidemment adoptée de préférence à celle par placage mince, plus facile cependant à réussir avec certitude.
11 est probable que la fabrication des verres rouges du xme siècle était d’une réussite assez incertaine, et que leur coloration ne se développait souvent qu’après la recuisson du manchon ou du plateau; les rouges de cette époque sont, en effet, très variés d’intensité. Dans un même vitrail, à côté de morceaux à peine teintés de quelques veines rouges très faibles, on en trouve d’autres d’un rouge intense, mais l’habileté avec laquelle on a su utiliser ces verres, tels qu’ils étaient, fait que l’ensemble est toujours du plus merveilleux effet....
On trouve souvent des morceaux de verre Légèrement teintés qui ne sontévidemment que des verresrouges manqués dont la teinte ne s’est pas développée suffisamment ou ne s’est pas développée du tout.
Celte propriété des verres plaqués a été utilisée avec succès pour des vitraux de serres et de galeries éclairées à la lumière artificielle, toujours de faible intensité si on la compare à la lumière solaire; l’effet opposé se produit et, dans ces conditions, il est bien supérieur à celui des verres teintés dans la masse comme éclat et comme vivacité (*).
(’) Il nous a été possible d’apprécier par expérience la différence d’effet que produit la lumière en traversant un verre coloré de faible épaisseur, comme cela se présente dans un verre plaqué ordinaire, comparé à l’effet produit en traversant un verre de même couleur et de même intensité, mais coloré dans sa masse, c’est-à-dire sous une épaisseur vingt fois supérieure; le premier produit un effet criard et heurté désagréable, le second donne une coloration solide en même temps que tranquille et adoucie.
Les verres rouges du xne et du xme siècle sont de même composition que le verdâtre qui leur est accolé; ils contiennent toujours du fer et des proportions d’oxyde de cuivre pouvant varier de à ^ôôm
Ces différences très notables dans la proportion d’oxyde de cuivre peuvent s’expliquer par la facilité avec laquelle la suroxydation du cuivre se produit et par la nécessité où l’on se trouvait de réajouter une proportion d’oxyde pour obtenir la coloration cherchée.
MM. Ch. Guignet et L. Magne ont cherché à se rendre compte de la façon dont les verres rouges veinés du xme siècle avaient été fabriqués; ils ont cru pouvoir indiquer le procédé qui, suivant eux, aurait été suivi.
Ils se sont basés sur l’examen microscopique d’échantillons de plusieurs verres rouges veinés du xne et du xme siècle et sur les essais entrepris longtemps avant eux par M. Henrivaux, essais qui avaient permis à ce dernier d’obtenir des verres marbrés de veines rouge pourpre, disposées dans l’intérieur de la masse vitreuse d’une façon qui paraissait se rapprocher de celle des verres anciens pris pour modèles.
Mis en pratique, ce procédé, après de nombreux essais, n’a pas donné le résultat désiré (*).
Ce mode de fabrication par placage épais coupé de veines fines fut suivi encore au xive siècle et un peu au xve, mais au xvie il est complètement abandonné et l’on ne fait que des rouges plaqués minces d’épaisseur dont l’éclat est généralement moins grand et de teinte assez souvent terne ou vineuse.
La composition chimique n’est plus la même, ils contiennent de l’oxyde de plomb quelquefois et souvent de l’oxyde d’étain; en ce qui concerne ce dernier oxyde, on avait reconnu que son addition dans le verre favorisait le déve-
(‘) L’étude de MM. Guignet et Magne a fait l’objet d’une communication à l’Académie des Sciences, dans la séance du 9 septembre 1889.
loppement de la coloration rouge donnée parle protoxyde de cuivre en lui donnant de la fixité.
On fit à cette époque et plus tard de très beaux rouges colorés par le cuivre en pièces façonnées imitant' le grenat et le rubis. L’éclat en était tellement grand qu’on caractérisait leur magnifique coloration par l’expression de sol sine veste.
Il existe au Musée de Dresde quelques spécimens de vases rouges qu’avait faits Kunckel, suivant des recettes dont il a donné les formules dans son Traité de V Art de la Verrerie; il en a été fait mention précédemment.
Quelques chimistes et amateurs ont émis des doutes sur la façon dont la coloration de certaines de ces pièces avait été obtenue, se demandant si ce n’était pas à l’or plutôt qu’au cuivre qu’elle était due.
L’or, en effet, introduit dans des verres de compositions convenablement choisies, est susceptible de donner, même en très faible proportion, une coloration rouge intense, très brillante, qui ne se distingue de celle donnée par le cuivre qu’en ce qu’elle a plus de transparence que cette dernière et que, dans les parties minces, elle donne une teinte rubis caractéristique, celle donnée par le cuivre étant toujours d’un rouge plus jaune dans les mêmes conditions.
Au cours des événements amenés par la Révolution française, des doutes analogues s’étaient élevés au sujet des verres rouges dont étaient si abondamment fournis les vitraux de la plupart des églises, et il avait suffi que le bruit se répandît que ces verres contenaient de l’or pour qu’on en décidât la destruction dans le but d’en extraire celui qui y était soidisant contenu; le seul résultat qu’entraîna cette opinion erronnée, dont prit prétexte le vandalisme révolutionnaire, fut la destruction et la perte irrémédiable d’une multitude d’œuvres d’art d’une valeur incomparable.
A aucune époque for n’a été employé, comme nous l’avons dit, pour colorer les verres des vitraux anciens.
En dehors des qualités que possèdent les verres rouges au point de vue de leur couleur, ils doivent pouvoir conserver la teinte sous laquelle on les emploie quand on les soumet, dans un moufle fermé, à l’action d’une température suffisante pour cuire les grisailles.
Essayés à ce point de vue, les verres rouges anciens se comportent d’une façon très différente les uns des autres; certains ne subissent aucun changement, tandis que d’autres deviennent complètement opaques par suite de l’augmentation d’intensité de leur coloration.
L’éventualité de ces modifications dans la coloration n’existait pas autrefois, carie procédé pour cuire les peintures était sensiblement différent aux xne, xme et xvie siècles de celui employé actuellement; ce dernier procédé, au point de vue de l’économie, doit être préféré; il est susceptible, par contre, de donner des résultats incertains et souvent imprévus :
Dans l’ancien procédé, les pièces de verre peintes et couvertes de grisailles étaient posées sur une plaque de tôle épaisse qu’on introduisait dans un moufle ouvert, chauffé extérieurement sur toute sa surface, et dans lequel on ne les laissait que le temps strictement nécessaire pour en opérer la cuisson.
Les peintres verriers emploient actuellement un moufle fermé dans lequel sont mis les verres peints en les séparant par une couche de plâtre cuit pulvérulent; on élève la température progressivement par un feu de bois réglé de façon à chauffer aussi également que possible les parois du moufle; la température nécessaire étant atteinte, on le ferme complètement ainsi que les orifices du fourneau, puis on laisse le tout refroidir lentement.
Par suite de la lenteur même avec laquelle se produit ce refroidissement et de l’action réductrice de l’atmosphère dans laquelle ils se trouvent, certains tons de verre se modifient: les verres rouges montent généralement de ton, et ne s’é-
claircissent que rarement; pour éviter ces changements de coloration qui peuvent rendre le travail du peintre verrier très onéreux, on est obligé de cuire certains de ces verres au moufle ouvert appelé sabot, comme le faisaient les anciens.
Au xvie siècle, on perfectionna la fabrication du verre rouge en le plaquant sur des verres de couleurs variées, telles que du jaune et du bleu, et utilisant la différence de coloration des deux couches pour faire des enlevés par la gravure, à la roue ou au burin.