‹ Notes biographiques sur le Docteur Charles SchützenbergerChapitre 24 sur 28 · LE CITOYEN ET L'HOMME PUBLIC · texte numérisé non relu

LE CITOYEN ET L'HOMME PUBLIC

Ce n’est pas par des actes héroïques qui frappent limagination des foules — il ne put même pas, infirme et épuisé qu'il était, rester jusqu’à la fin du siège dans la cité ravagée — mais c’est par une attitude fière et digne devant le malheur qui frappait la patrie, que Charles Schützenberger montra ce sens de la responsabilité que nous avions admiré comme le trait dominant de son caractère : dans le domaine public cette qualité porte un nom: elle s’appelle courage civique. Le coeur ravagé, exilé dans son propre pays, pleurant, comme toute l’Alsace, la patrie mutilée, Schützenberger trouva dans son patriotisme même la force d’être objectif visà-vis du conquérant. Nous n’avons pas besoin de citer le témoignage de tiers. Dans ces choses, les paroles sont des actes suffisants, pour prouver le coeur ferme et généreux d’un lutteur de race.

Dans son discours (Des rapports professionnels» (*) U dit :

« J’estime trop haut la science médicale allemande, trop « souvent, dans ma longue carrière, j’en fus l’interprête, « pour ne pas être certain que les futurs docteurs sortis « de la nouvelle université de ce pays seront dignes de « leurs aînés par leur science et leur capacité pratique». et dans son remarquable discours (Du recrutement du corps médical de l’Alsace-Lorraine» prononcé le 4 juillet

(1) Discours prononcé à la réunion annuelle de la Société de prévoyance du Bas-Rhin, le jeudi, 4 juillet 1872. C’est en somme le discours d’adieu du vieux professeur qui quitte l’enseignement,

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1878: «D'incontestables améliorations ont été exécutées en tout ce qui touche aux conditions matérielles du haut enseizsnement.)»

« Mais il est une question pendante, grave et dou- « loureuse à la fois, que se pose avec anxiété notre pa- « triotisme local: c’est celle de savoir comment on re- « crutera dans l’avenir le corps médical dont l’Alsace « était fière à juste titre. Les jeunes générations actuelles « de l'Alsace et de la Lorraine seront-elles, de fait, « exclues du haut enseignement scientifique et médical « parce qu’elles ont le malheur de ne pas posséder la « langue scientifique du peuple allemand ? ». (*).

Il n’y a pas là l’attitude étroite d’un homme qui ne connaîtrait que sa province; s’il parle seulement de patriotisme local, c’est parce que c’est là la seule manière légale de protester contre le conquérant.

C’est cette déclaration ferme et fière que mous retrouvons dans le discours prononcé le 3 juillet 1873 sur la (Moralité Professionnelle» :

« Notre milieu médical fut, dans le passé, un milieu « d’hospitalité généreuse et bienveillante, il doit rester (« encore un milieu de dignité et de haute moralité. « Demander plus aujourd’hui serait porter atteinte à «« des sentiments d’un autre ordre, qui ne sont plus que « du ressort de la conscience individuelle et que per- « sonne n’a le droit de violenter.

(« Après tout, ce n’est pas à nous autres, Alsaciens, ( à nous adapter à un nouveau milieu médical. Nos « moeurs traditionnelles, notre esprit scientifique, nos « sentiments de confraternité ne datent pas d’hier, ils « ont depuis des siècles leurs racines dans la profondeur « du sol de ce pays, ils ont constitué un corps médical

(2) Discours prononcé à Ia réunion annuelle de la Société de prévoyance du Bas-Rhin, le jeudi, 4 juillet 1872. C’est en somme le discours d'adieu du vieux professeur qui quitte l’enseignement.

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« alsacien respectable et respecté. Ce corps a le droit « de vivre de sa propre vie. ILest assez fort pour s’assi- « miler, peu à peu, tout ce qui n’est pas réfractaire à « sa nature, il l’est trop pour se laisser absorber. En « tous cas, il ne périra pas d’inanition.»

C’est done un patriotisme éclairé, que celui du professeur Schützenberger, un patriotisme qui n’est pas haine aveugle de létranger, mais amour fécond d’une tradition vaste et profonde — un patriotisme accueillant, qui est le contraire du fanatisme. Ce n’est pas non plus un patriotisme de clocher ; en réalité il s’agit bien de la France, et de la civilisation française, chez Charles Schützenberger, et s’il parle seulement de la «patrie restreinte», c’est parce qu'il était impossible alors de parler autrement. Mais en même temps, ce patriotisme est fier et courageux. Sans contester le moins du monde les améliorations considérables que l’Administration allemande a apportées à l’Université de Strasbourg, il ne proteste que plus ouvertement et plus fièrement contre la germanisation systématique de l’enseignement, la méconnaissance de la tradition française et il n'hésite pas à affirmer dignement: (J’obéis à un devoir en déclarant hautement et publiquement en face de mes compatriotes qui ne me démentiront pas, en face de l’Europe scientifique qui sait apprécier et juger, que l'exclusion absolue de la langue française du haut enseignement dans l’Université de ce pays équivaut à l’exclusion de tous ceux de ses enfants qui sont en cours d’études. (°).

Et en 1899, il ajoute lors de l’édition du discours sur le recrutement du corps médical qu’il avait prononcé

onze ans auparavant, cette note significative :

(3) Ch. Schützenberger : Fragments de philosophie médicale — (page 477).

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