‹ Notes biographiques sur le Docteur Charles SchützenbergerChapitre 25 sur 28 · RD EE · texte numérisé non relu

RD EE

« Dans un discours public j’ai dû m’abstenir de signaler d’une manière plus spéciale, et pour des raicons facile à comprendre, un ordre de causes incontestables, prépondérantes : ce sont les causes politiques. En réimprimant aujourd’hui l’expression de mes pensées, sous forme d’un livre, je puis dire et je me dois à moi-même de dire franchement mon opinion tout entière.

« Parmi les influences qui dépeuplent d’Alsaciens

l’Université alsacienne, il est difficile de ne pas com-

prendre une cause plus profonde; elle se résume dans une impossibilité morale: celle des jeunes générations des classes élevées et moyennes de s’adapter à des conditions nouvelles de milieu absolument contraires à leur vie antérieure et aux habitudes de leur mode d'existence général.

« Certainement tout organisme, les organismes encore jeunes surtout, peuvent s'adapter; d'ordinaire même ils s’adaptent assez facilement à de nouvelles conditions d'existence. Car l’adaptation est une faculté inhérente à tout ce qui vit, à tout ce qui se développe; elle est une loi générale de la vie, de la vie des individus comme de celle des peuples et de nations. Mais si les politiques ne le savent pas, tous les naturalistes et tous les médecins savent très bien que l'adaptation n’est possible qu’à la condition de se faire par des mutations organiques lentes, progressives, et par des transformations sagement ménagées.

« Vouloir faire vivre et prospérer un poisson d’eau douce en le lançant brusqement dans la mer, ce serait le condamner à périr, à languir, ou à émigrer jusqu’à ce qu'il ait rencontré l’embouchure de quelque rivière; et cependant, plus d’un poisson d’eau douce est d’origine maritime et pourrait peut-être dans de ceriaines conditions redevenir un animal marin.

LOS Lane

« La grande erreur du gouvernement annexioniste a été de croire que l’Alsacien, d’origine germanique, pouvait redevenir allemand de coeur, d'intelligence et d'esprit, d'emblée, sans transition, sans ménagement, par un simple coup de force, par une simple substitution d’une garnison à une autre garnison, d’un drapeau à un autre drapeau, d’un uniforme à un uniforme, d’un président supérieur à un préfet, d’un Kreïsdirector à un sous-préfet, d’un fonctionnaire à un autre fonctionnaire, d’une langue officielle à une autre langue officielle, d’une université à une académie,d’un pédagogue à un maître d’école, d’une bureaucratie à une autre bureaucratie administrative.

« On s’est troupé du tout au tout, comme le naiuraliste qui confrondrait l’eau salée et l’eau douce pour y faire vivre indifféremment des êtres habitués exclusivement à l’un ou à l’autre de ces éléments.

« On se troupe encore si l’on croit trouver les nouvelles, les jeunes générations moins réfractaires à une assimilation plus rapide et plus complète. Redevenir Alsacien après avoir été Français, cela se pouvait; car il existe dans ce pays un esprit, un génie, un profonde sentiment de patriotisme local; Mais

« transformer, d'emblée un jeune Alsacien en vieil Alle-

mand, c’est là un problème plus difficile: cela ne se pourra faire qu'après plusieurs générations éteintes et remplacées. On a voulu tout brusquer et l’on a tout compromis.

« Les pédagogues allemands ne transformeront pas plus les enfants que les instructeurs prussiens les conscrits; car les enfants et les fils vivent encore et revivront de nouveau de la vie des parents, de la vie de la famille. Au foyer domestique ils retrouveront les regrets amers, la tristesse, parfois le désespoir,

quelquefois aussi les espérances, toujours des pensées et des sentiments alsaciens.

« L'air qui circule dans l’atmosphère d’un pays conquis est hanté par des spectres qui impressionnent les jeunes esprits d’une manière bien autrement profonde que les admonestations de pédagogues étrangers. Sentir en tout et partout la domination étrangère, c’est là une de ces douleurs qui, tant qu’elle durera, frappera d’arrêt tout développement sain et régulier dans notre pays.

« Si l’école, si le Lycée, si le Gymnase, si le Séminaire, si l’Université, tout en admettant largement l’élément allemand, étaient restés d’esprit et de fait alsaciens, si le pays avait eu, tout d’abord, une constitution, une administration régulière dans le pays et par le pays alors ! oui alors ! la force des choses eût pu faire reprendre à la vie intellectuelle et morale une évolution plus régulière et l’adaptation progressive à de nouvelles conditions devenait du moins possible.

« Les procédés suivis, avec la raideur d’une volonte de fer, ont brisé bien des existences, rompu bien des liens, détruit en germe bien des forces qui ne demandaient qu’à vivre et à se développer; ils n’ont, après 8 ans, produit aucune transformation vivante. C’est que les forces vitales peuvent bien être détruites, mais elles ne peuvent pas être engendrées par la force physique.

« Une erreur de doctrine politique, l’application à un pays très - avancé du dogme rétrograde de la conquête, son exploitation sous forme de territoire, telle est la cause essentielle, la cause vraie, la cause pro-

«€ fonde de la situation intellectuelle et morale de l’Al-

LUE nuits

« sace, dont l’abandon des hautes études n’est qu’un (« symptome accessoire et superficiel.» (*).

Ce patriotisme du professeur Schützenberger se retrouve, avec tous ses caractères de clarté, d’hospiialité, de fermeté et de courage, dans ses actes publics ei dans son activité universitaire. À d’autres de lutter sur le terrain politique; lui, professeur de médecine, luttera sur le terrain de l’enseignement en général et de l'enseignement de la médecine en particulier. Certes il rendra — nous l’avons dit — hommage à l’Aliemagne el une comparaison qu'il fait entre l’Université allemande et l’Université française paraît être à l’avantage de la première. Mais dans le cadre de l’Aïsace, où Îles deux systèmes se heurtent, il prend parti pour la civilisation de son pays d'élection. Et c’est pourquoi qu’il créa en 1871, cette école de médecine libre et autonome, où l’enseignement était donné en français, et qui fut supprimée en 1872 par les allemands. Le Docteur THORENS dit à ce propos dans l'étude qu'il consacra à Charles Schützenberser dans la Revue Alsacienn: (Üne similitude de nom a « souvent fait regarder la tentative de création d’une « école autonome comme l’oeuvre du parti autonomiste. « C’est une erreur qu’il importe de ne pas laisser s’éta- « blir à l’état de légende. Elle devait, au contraire, « être un obstacle à l'oeuvre de germanisation, et les « allemands ne s’y trompaient pas, quand ils se pres- « saient de la supprimer. (°).

Et écoutons le professeur Charles SCHUETZEN- BERGER lui-même parler de cette oeuvre, dans le rapport qu'il fit au conseil municipal, lors de la dissolution de l’école autonome :

(4) Ch. Schützenberger : Fragments de philosophie médicale -— (page 250 et seq.)

(5) Thorens — Charles Schützenberger — Revue Alsacienne, février 1882, (page 165).

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« Rien, si ce n’est quelques vagues rumeurs, ne faisait prévoir la création prochaine de nouvelles institutions universitaires. On dut penser, au contraire, que la constitution du pays annexé précéderait nécessairement et logiquement la réorganisation de l’enseignement à tous les degrés, et que les mandataires de nos malheureuses provinces seraïent au moins consultés sur un question intéressant au plus haut point notre avenir intellectuel. D’un autre côté, rien n’inierdisait aux hommes de science restés en Alsace de montrer, en attendant, par leur propre initiative, que ce pays possédait en lui-même assez d'éléments scientüifiques, pour assurer dans le présent, et peut-être aussi dans l'avenir, l’instruction supérieure à ses enfants. C’est dans cetie pensée que fut conçue l’idée

d’une école libre de médecine. Dans nos espérances,

cette école ne devait pas être une création éphémère et transitoire; elle pouvait devenir le germe, le noyau d’un organisme en mesure de se développer, le point de départ d'institutions durables, adaptées, par la popularité de leurs professeurs, par leurs traditions scientifiques et par la langue, aux besoins intellectuels des Alsaciens et des Lorrains.

« Cette confiance était fondée et partagée. Soixante et onze étudiants en médecine, Alsaciens, Lorrains et Suisses, répondirent à l’appel de leurs anciens maîtres et vinrent, dès le mois de novembre 1871, s’inscrire sur.les registres de l'Ecole EAN

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(« Avant la fin du semestre, l'Ecole était en mesure de se suffire à elle-même, et son avenir paraissait plus certain, quand, au milieu même de l’année scolaire, peut-être sous l'inspiration d’une certaine agitation ultra-germanisatrice qui tourmentait les esprits de quelques universitaires allemands, le gouverne-

« ment crut devoir, sans plus tarder, doter la ville de « Sirasbourg d’une grande Université d’Etat (Reichs- CLONES RTE EAN SN SORA EE PRET Et ER ER SR ER

« Ce terme est arrivé. L’Ecole n’a plus d’existence « légale. Le gouvernement allemand a jugé cette exis- « Lence incompatible avec celle de l’Université de l'Etat « allemand. Aujourd’hui le corps enseignant s’est dis- « sous. Quelques-uns de ses membres n’ont pas refusé « de faire partie de la nouvelle Université, à la condi- « tion de pouvoir continuer leur enseignement en « Fangue française. Ils ont pensé qu’en maintenant un « enseignement, même très fragmentaire, dans la langue « scientifique du pays annexé, ils pourraient encore « être utiles à quelques-uns de ses fils.» (°).

Mais c’est enfermer dans un cadre trop étroit l’actüivité publique de Charles Schützenberger, que d'y voir seulement l’expression de son patriotisme. En réalité, dans la fondation de la Faculté de Médecine autonome, “oinme dans l'intérêt qu’il porta au Gymnase protestant, et dans tous ses actes publics, il obéit à des directives exira-politiques, bien étrangères et bien supérieures à des questions de nationalité. Si les universités françaises sont, en quelque façon que ce soit, devenues inférieures aux universités allemandes, c’est en réalité que les universités françaises ont perdu peu à peu leur autonomie vis-à-vis des autres pouvoirs publice. Nous avons vu que Charles Schützenberger accorde bien peu de rôle à l'Etat vis-à-vis du corps médical. Il en va de même de lorgauisation de l'Enseignement supérieur. Ce qui doit caractériser l'Enseignement supérieur idéal, tel que le conçoit le professeur Schützenberger, c’est la décentralisation. .

Aïnsi, chaque université devrait, par exemple, être

(6) Ch. Schützenberger : Fragments de philosophie médicale — (page 462 et seq.)

financièrement indépendante et avoir un budget particulier. L’école de médecine autonome fondée par Schützenberger en 1871 était subventionnée par la ville de Strasbourg. Une telle conception suppose naturellement une administration municipale, basée sur la puissance de ces familles patriciennes de la grande bourgeoisie, a laquelle appartenait Charles Schützenberger, et qui à Strasbourg, ont en effet toujours eu la haute maïn sur la gérance des affaires publiques, aristocratie bourgeoise de professeurs, d'avocats et de commerçants puissants qui doivent tout à l’Université et sont prêts à tout faire pour elle. Cette conception est très proche de celle de la ville libre comme petite république bourgeoise, et de cette «domination de commerçants royaux» si chère au

Luübeckois Thomas Mann.

Pour appuyer ceite théorie anti-centraliste et patriarcale de l’organisation de l'Enseignement Supérieur, Charles Schützenberger fait l’hisiorique de la Faculté de Médecine de Strasbourg; et en effet son évolution est bien dans la ligne de ce que Schützenberger réclame pour la totalité de l'Enseignement Supérieur.

«L’Ecole de Médecine de Strasbourg», disait-il lors « de l'inauguration des nouveaux bâtiments de la Fa- « culté de médecine, en 1867» «ne fut pas une création « arbitraire et artificielle, elle a été enfantée par le «génie de la renaissance qui, dès le commencement du « quinzième siècle, sonna le réveil de l’intelligence. « À cet appel surgirent, partout en Europe, en lialie, « en France, en Allemagne, des hommes de bonne vo- « lonté; leur initiative créa des sociétés savantes. Ces « associations libres et indépendantes devinrent plus ( tard, sous la protection des cités et des gouverne- « ments, des Académies, des républiques universitaires « plus ou moins autonomes.

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« Telle fut aussi l’origine de notre ancienne université. »)

« La tourmente révolutionnaire déracina l'arbre de la science profondément fixé dans le sol de notre cité. Cet arbre, cependant, n’était pas mort tout entier. Une main puissante le releva, sans anéantir son individualité; mais la greffe, implantée par le génie de la France, y fit circuler une sève nouvelle, plus active et plus féconde.

« La iradition perpétue dans les successeurs Îles vertus aussi bien que les vices de jeurs devanciers. Si l'esprit d'initiative a survécu dans cette Ecole à son ancienne autonomie, nous le devons sans doute au sentiment moral de responsabilité qui, dans toutes les condition, restera toujours indélébile dans tout corps enseignant qui se respecte. Mais serait-ce trop que d’atitribuer aussi une part à l'influence héréditaire ? Ce serait se faire une idée peu juste des conditions d'existence faites à la nouvelle Faculté que de leur attribuer exclusivement tout l’honneur de son développement progressif.

« Certes, la haute direction de l’Université de France, la puissante protection de l'Etat, ont exerce sur les progrès de notre école une heureuse influence.

« La liberalité du gouvernement plaça, dès son origine, la Faculté, pour ie nombre de ses chaires, à la hauteur de sa mission. Mais dès son origine aussi, la jeune école eut à vaincre bien des obstacles. Pour vivre et pour prospérer, il lui fallait trouver, dans sa propre vitalité, courage, force et persévérance. Son existence, plus d’une fois compromise, n’a été définitivement sauvée que par sa propre initiative. (°).

Ch. Schützenberger : Fragments de philosophie médicale -— (page 391 et seq.)

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