LA FAMILLE LEOPARDI
absorbé parles recherches archf?ologiqaes. Il devint, comme chacun le sait aujourd'hui, un bibliophile et un antiquaire distingués, mais ne s'occupa jamais ni de ses (erres, ni de l'administration de son paUinioine.
La comtesse Virginia passa sa vie entre les occupations de la plus édifiante piété elle soin de sesenfants (1 ) qu'elle conlia ai îiuseppe Torres, jésuite meiicain, réfugié chez lei opardi, lors de la première révolution frani .e Père avait reçu l'hospitalité la plus génér ; sut la reconnaître par 1 affectueuse ortante dont il se char-
gea auprÈs des enf ss petits-enfants de ses
hôtes. Monaldo fut ot,^ ve bien-aimé. J'aurai l'occasion de revenir sur le P. Torres (Don Giuseppe, comme on l'appela toujours), noble et grande personnalité, figure trop négligée dans tout ce qui s'est écrit de bon et de mauvais , de vrai et de faux sur la famille Leopardi (2).
(1) Le comte QÎBComo laissa trois enfants en b&a Sge : Monaldo, né en 1776 ; Ferdinand», en 1777 ; Tito, en 1779. Cea deui derniers n'ont point pris part avx éTénemente de !■ vie de Oiacomo qui peuvent intéresser le public.
(2) Malgré le mauvais état des finances de la maison Leopardi, l'hospitalité qu'elle accorda ans réfugiés ecclésiastiques et religieux d'Europe et d'Amérique , après la Révolution française, fut aussi large et aussi généreuse que celle que leur accordèrent les maisons les plus prospères du patriciat
Ceux dont je me souviens plus particulièrement, d'après les
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Malgré le désarroi qui allait augmentant, rien n'avait été aliéné de ces domaines immenses : je ne suis même pas sûre qu'ils fussent grevés d'hypothèques. Ce qui est certain, c'est que rien n'avait été morcelé à la suite de tant de dépenses. EcrasAites au total, les dettes se divisaient entre d'innombrables créanciers : des Juifs de Pérouse, de Milan, de toute la Marche y avaient passé (j'en ai vu les quit-
récits de Charles et de Pauline, sont : un éyèqne de Perpignan (j'en ai oublié le nom), un saint homme dont la comtesse Virginia conseryait oomme reliques tout oe qu*il avait laissé ches elle ; les PP. Giuseppe Terres et Franœsco Serrano, jésuites mexicains : ce dernier laissa chez les Leopardi de yéritablés chefs-d'œuvre, des dessins à la plume, coloriés à l'estompe rouge, dans le genre des anciens cartons ; l'abbé Parpaglia, d'une ancienne et noble famille piémontaise, reçut l'hospitalité du tombeau dans leurs caveaux à Santa-Maria di Varano ; l'abbé Borne, de Montpellier, pour lequel les jeunes Leopardi avaient une tendre affection. Il parait cependant que le digne homme n'avait pas un talent à la hauteur de la société très érudite qui se rassemblait chez les Leopardi, société formée par les savants religieux qui vivaient alors dans les couvents de Becanati, et qui aidèrent à leur éducation intellectuelle et tout exceptionnelle : car, que le bon chanoine le leur pardonne a du haut du ciel, sa demeure dernière D, ils se moquaient un peu de lui, et les leçons de français dont ils lui étaient redevables leur servirent à arranger son nom d'une manière bien irrévérencieuse ; ils l'appelaient entre eux <e l'abbé Borné 1 d Ce qui n'empêcha pas après son départ une correspondance très affectueuse entre lui et CharleS) qui dut pourtant cesser, parce que son maigre argent de poche ne lui suffisait pas à payer la poste et qu'il n'eût jamais voulu tourmenter sa mère de ces détails.
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lance«el les lettres), et ce Turent les seuls quienrenl recours aus veiaiioDs. On ïoit par là combien celte raniille respectable et respectée imposait la coDàance aux honiiAtes gens. C'est peut-être le sentiment même dtcette conliance qui avait empiré le mal : le comu Vonaldi) signait toujours de bonne foi et sans grandes inquiétudes les lettres de change qui lui donnaient du répit et qui auraient englouti ses domaines, si la Providence n eût veillé sur sa maison en lui envoyant dans la jeune marquise Adélaïde Anlici l'ange (]ui devait lasauver. Le comte Monaldo fut Agréé par la famille Antici, que sa situation de fortune n'effraya pas : on fut pleinement rassuré par le caractère vaillant et sensé de la jeune marquise qui s'engageait h prendre les rênes de cette administration négligée, et se sentait forte de la confiance et de l'amour de son mari et de celle de l'aimable comtesse douairière. LacomtesseAdélaide, mariée en 1797, entreprit courageusement et dès les premiers jours cette tâche difficile de restaurer une situation aussi compromise.
Son premier acte d'autorité fut celui-ci : elle n'accepta de son mari et de sa nouvelle famille que quelques bijoux de mince valeur qui n'en furent pas moins précieux pour elle. J'ai vu les débris usés de ceux qu'elle porta le plus : une simple parure de corail, une épingle pour sa collerette. Quant aux bijoux de famille, â l'exception peut-être d'une bague de bril-
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lants à double rang (i), elle insista (et elle fut obëie) pour qu'on s'en déftt avec prudence, sans précipitation, et eut recours pour cela à l'amitié sincère d'un de ses parents qui avait de grandes relations en Lombardie,oii furent vendus ces joyaux princiers. Certes, jamais plus généreux sacrifice ne fut accompli par une jeune patricienne. Le prix de ces bijoux servit à réparer aussitôt quelque brèche importante. Mais, hélas t l'œuvre de restauration commençait à peine t Alors, avec une force d'âme et de volonté peut-être plus sage que tendre, pour prévenir toute surprise du côté de la nature débonnaire de son mari, pour se garantir contre toute intrigue ourdie par des créanciers sans scrupule, la comtesse Adélaïde demanda à son mari une renonciation formelle en sa faveur de tous ses droits d'administrateur.
Il se mit par là en tutelle et fut en effet traité en pupille bien gardé et bien dépourvu d'argent (2).
(1) Cette bagne, Charles Toalut la mettre à mon doigt le jour de mon mariage, comme son père Tayait passée à celui de sa mère, et nous la rendîmes à Pauline après la cérémonie, la changeant contre celle que me donna mon mari et que je porte encore. Quant aux autres bijoux de famille, vendus par la volonté de la jeune comtesse, j*en al vu les écrins vides, conservés par Pauline, et j^ai pu constater par les empreintes profondément fouillées dans ces antiques étuis la magnificence des diamants, des perles, des. grenats et des améthystes.
(2) J'ai pu recueillir des souvenirs plus positifs encore près du conseiller légal de la famille Leopardi, rUlnstre avocat
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Mais» comme on ne le privait pas de ses livres, comme sa bibliothèque, ses médailles, son musée échappaient à la confiscation, il se consola peu à peu de son humiliante condition. D'ailleurs des enfants adorés étaient déjà venus peupler le foyer attristé par la gêne, et le Icœur si tendrement paternel du comte Monaldo trouva des adoucissements ineffables dans une immolation qui devait assurer à sa race un meilleur avenir. Ce père héroïque laissa ignorer à ses enfants ces poignants détails : en même temps qu'il ne voulait pas attrister leur joyeuse adolescence et leur jeunesse avec ses soucis,
Pietro PeUegrini, Tune des gloires da bancaa maceratais, que Pauline et moi aimions à appeler le Benyer italien. Elève et sabstitat da célèbre Lnigl Biancbini, dont la renommée a été des plus brillantes, il fat chargé par son maître de le représenta comme avoaé près da comte Monaldo, dcmt il fat souvent Thôte aimé pendant les dix dernières années de sa vie. n devint ensuite le conseiller légal de sa veuve, du comte Pierfrancesco, le dernier des fils du comte Monaldo, et djs Pauline. H vit encore, et j*ai le bonhear d'avoir hérité de l'affection dévouée et de l'intérêt qu'il porta aux vieux Leopardi, pour lesquels, surtout pour le comte Monaldo, il conserve un véritable culte. Nul mieux que lui ne pourrait donner une biographie eâ^acte, consciencieuse et éloquente de ce père héroïque et méconnu ; mais depuis bien des années il se repose de sa laborieuse carrière dans sa terre de Kambona, riante retraite, toujours ouverte à des amis privilégiés* Là, comme Gicéron à Tusculum, il se console, avec la nature, âes hommes et des choses, si pourtant cet homme de bien, dont la vie entière est la bonté en actioU) a jamais connn rumerttune 1
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1 tYait aussi à conserver son prestige et celui de son nom, des premiers dans le livre d*or du patridat ftecanatais^ la considération de la famille, le reqpect enfin du Paladium domestique.
La comtesse Adélaïde avait mesuré du premier eoup d'œil la profondeur du gouffre, et par une de ces idées lumineuses qui pénètrent dans les âmes fortemeAi trempées, elle porta aux pieds du Pontife, par l'intermédiaire de ses puissants parents (i), l'histoire émouvante de cette grande décadence, et elle se montra prête à tous les sacrifices pour sauver en même temps l'honneur de sa familk^ l'avenir de sa race et les intérêts de ses créanciers. Sans vouloir me faire ici Tapologiste de la papauté, car je ne veux point mêler à ces annales écrites en toute simplicité des discussions supérieures à ma faible intelligence, je dois dire cependant qu'en cette occasion, comme en beaucoup d'autres, le gouvernement pontifical fut admirable de sagesse équitable, généreuse, providentielle, et que son
(1) La comtesse Adélaïde ne sortit jamais de sa ville natale, si oe n*est pour des pèlerinages de dévotion à la Santa Casa de Loretta, à une heure d*ici. Je doute même qu'elle soit allée à Ancône^ si ce n'est dans les premiers temps de son mariage. Charles et Pauline me disaient qu'ils n'avaient pas souvenir que leur mère eût quitté un jour la maison et ses enfants dont elle ne se séparait que lorsqu'elle les confiait pour des promenades lointaines et à pied à Don Vinceneo DiotaUevi> et ensuite à Tabbé Banchini) mais jamais à des douefitiques.
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activité ne fut jamais en défaut quand quelque grand intérêt humanitaire était en cause, soit que la question fût agitée dans un centre important ou dans un village reculé et ignoré^ soit que les individus fussent en haut ou en bais de Téchelle sociale. Je pourrais ajouter des documents authentiques et intéressants à Tappuide ce que j'afiSrme.
Le gouvernement pontifical prit donc l'aiTaire en sérieuse considération, et chargea Mgr Giovanni Alliata, d'une noble famille de Pise, jurisconsulte distingué et visitateur apostolique à Lorette, d'examiner la situation de la famille Leopardi. Ce prélat accomplit en effet cette mission délicate qui lui coûta de longues études. J'ai vu les volumineux, dossiers de cette mémorable affaire que Charles et Pauline m'ont montrés bien des fois dans les rayons de Tarchive de famille, où ils étaient placés avec cet ordre et cette régularité merveilleuse qui étaient un des traits de leur caractère, et chaque dossier portait cette légende : « Concordia Alliata ». Que d'épigraphes sur les monuments élevés de nos jours à la mémoire d'hommes plus ou moins grands en disent moins dans leur verbeuse éloquence que ces simples mots qui sont toute l'histoire dei'œuvre de l'infatigable et savant prélat \
Par ce concx)rdat entre la famille Leopardi et ses créanciers, il fut décidé qu'aucun de ces derniers ne pourrait exiger le montant de sa créance avant
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40 ans; mais on en fixa les intérêts à 8 0(0; et voilà la raison des économies qui firent jeter les hauts cris à ceux qui ignoraient ces faits de haute probité.
La comtesse Adélaïde ne se contenta pas de payer ces intérêts assez onéreux : elle voulut chaque année acquitter les créances que dans sa conscience éclairée elle jugeait plus sacrées : celles des personnes qui souffraient davantage du retard à rentrer dans leurs fonds^ et celles surtout qui manquaient de garanties légales ; car il ne serait*]amais passé par la tête du comte et de la oyntesse de chicaner avec leurs créanciers. Cette œuvre de probité dura 40 ans: en effet, ce couple admirable semblait prolonger à plaisir sa tâche en exhumant toutes sortes de notes et de mémoires enfouis non seulement dans les comptes de la maison, mais encore dans les papiers des membres défunts de la famille. Tant ils craignaient d'oublier, même si les créanciers oubliaient I
C'est à propos de cette grande crise de la famille Leopardi que je place ici, comme c'est mon devoir, un tribut d'hommage et de reconnaissance au P. Torres, qui aida fréquemment la comtesse dans ses soucis quotidiens en lui prêtant de sa bourse l'argent qui souvent manquait pour les plus pressants besoins. Charles se souvenait de certaine chaussette mince, longue, usée^ que le bon Père dénouait pour
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prendre quelque pièce d*or mexicaine qu'il donnait discrètement aux enfants pour remettre à leur mère, chaque fois qu'elle en faisait la demande. La comtesse voulut absolument lui signer des effets que j*ai vus et qui, par la volonté du Père Torres, n'ont jamais été acquittés. La comtesse Adélaïde et, après elle, sa fille Pauline faisaient célébrer des messes au profit de son âme, pour rendre ainsi, me disait Pauline, à leur bienfaiteur le bien qu'elles en avaient reçu aux jours de leur détresse.
Pour expliquer une fois de plus les charges qui pesaient sur la famille et qui ont rendu si lourd le fardeau qui troubla l'existence des parents de Giacomo, les forçant à d'innombrables sacrifices, et pour justifier entièrement leur conduite à l'égard de leur fils, je noterai ici que, malgré la détresse et l'embarras qui régnaient dans la maison, ni la comtesse douairière, ni aucun des vieux cadets, oncles du comte Monaldo, n'eurent à souffrir des privations que s'imposèrent (même à l'égard de leurs pauvres enfants) le jeune comte et sa femme. Chacun avait son trattamentOy une personne de service attachée à sa personne, comme au temps de la splendeur évanouie (IJ.
'1) Touchant détail ! Les domestiques étaient gardés jusqu^à leur mort, eoignés dans leurs maladies, et à Foccasion) par leurs maîtres mômes. J^ai connu l'ancienne femme de Chambre de la comtesse douairière) Maria Grofi, morte en
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1859, âgée de 88 ans. Les deux femmes de chambre de ma belle-sœur Pauline la soignaient tour à tour, ne la quittant jamais, et c'est appuyée à leur bras, parfois à celui de Pauline et an mien, qu'elle venait entendre la messe dans Tappartement de Pauline où était la chapelle. Dans les grandes familles d'alors, si patriarcales, on ne désignait pas les domestiques par le nom hautain de servitù, mais bien par celui de lâfamigUa, % famigli; je n'ai jamais entendu Charles, Pauline, les Mazzagalli^ s'exprimer autrement : ils appelaient les suivantes le donne, — Je me souviens, à propos des égards observés envers les domestiques, d'une plaisante anecdote que je tiens de Charles. Le comte Monaldo était en visite ches la marquise Boberti. Un de ses vieux domestiques était gravement malade. Au grand chagrin de ses maîtres, et odÉtrairement à ses excellents principes, il se refusait à être administré, dans l'irritation que lui causaient ses souffrances; Le comte Monaldo s'offrit à visiter le malade qu'il connaissait bien et à unir ses exhortations à celles de ses maîtres. Il mit toute son éloquence à lui parler de la Passion du Sauveur qui avait souftert bien davantage. Le malade lui répondit : a Di tutto questo discorretene con Pilato. — Parlez de tout cela à Pilate ». Ce qui ne l'empêcha pas de se laisser persuader et de faire une mort édifiante. Le comte de Monaldo aimait à raconter ce succès.