‹ Notes biographiques sur Leopardi et sa familleChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'enfance de giacomo et de ses frères. —

leur entourage.

Ce temps heureux de leur enfance fut mémorable pour eux, et c'est de leurs premières années que Charles et Pauline me parlèrent le plus. Et qu'on ne suspecte pas l'exactitude de ces souvenirs et de ces confidences de vieillards qui supposent chez eux une mémoire merveilleuse; les existences solitaires et recueillies, je le sais par expérience, présentent presque toutes ce phénomène. La vie de Charles surtout différa très peu de celle d'un Bénédictin.

Cette enfance fut heureuse, je le répète d'après leur aveu. On ne trouve plus de nos jours, où les familles sont *plus dispersées que jadis, un foyer comme celui que je vais décrire fidèlement.

J'ai dit déjà que la famille Leopardi était nombreuse; celle des Antici ne l'était pas moins, et toutes les deux vivaient très unies. Une des sœurs de la comtesse Adélaïde, Isabelle, veuve du comte Leandro Maxzagalli, avait six enfants, et toutes ces fomilles souvent réunies formaient un petit monde.

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Les aïeux maternels de Giacomo étaient le marquis Filippo Antici et sa femme, la marquise Thérèse Montanide Pesaro(i), et ils habitaient Recanati. Le cardinal Tommaso Antici (2), trère du marquis Filippo, était revenu à Recanati après l'exil du pape Pie YI, et sa présence ajouta au prestige et à la grandeur de cette maison où brillait dans tout son éclat la vraie dignité patricienne. Cette éducation première dans un cercle de famille si imposant, diplomatique et rigoureusement attaché aux traditions de la noblesse, m'a expliqué la connaissance extraordinaire des usages du grand monde, que Charles et Pauline possédaient au plus haut degré^ et qu'ils avaient reçue à Recanati, rien qu'à Recanati, et si parfaitement qu'ils se seraient trouvés à leur place dans les anciennes cours, même s'ils y eussent été transportés sans transition. De là leur vint aussi cette dignité gracieuse et naturelle qui était leur plus grand charme. La comtesse Adélaïde avait

(1) La marquise Thérèse Antici, née Montani, fit partie des dames de la cour de Sardaigne, dans les premiers temps de son mariage dont j'ai oublié Tépoque précise.

(2) Le cardinal Tommaso Antici naquit à Becanati, le 10 mai 1731. Il reçut le chapeau de Cardinal en 1789. En 1791, il fut élevé à la charge de Préfet de la S. Congrégation du Concile, plénipotentiaire près le Saint-Siège, et représentant du roi de Pologne, de Bavière et antres cours. Il renonça au cardinalat en 1794 et mourut à Recanati le 4 janvier 1812. Son tombeau est dans la cathédrale de cette ville.

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plusieurs frères et sœurs : quelques-uns sont morts jeunes ; j'ai connu presque tous ceux qui leur ont survécu, et ceux-ci furent jusqu'à leur mort l'objet de la plus respectueuse tendresse de la part de mes deux amis.

L*aîné des frères de la comtesse Adélaïde fut le marquis €arlo Teodoso , qui passa sa première jeunesse à ta cour de Dresde, dans les pages du roi de Saxe : son oncle, le cardinal, était nonce près de cette cour. Ce séjour dans Tune des villes et des cours les plus savantes de la savante Germanie aida puissamment à développer le talent sérieux du jeune marquis, dont la place est marquée au rang des gentilshommes écrivains les plus distingués. On lui doit une remarquable traduction du Whalhalla et quelques ouvrages littéraires dont l'éloquence religieuse et Télévation des pensées font de lui régal de M. de Maistre. Marié à la duchesse Donna Marianna Mattei, il passait avec sa famille une grande partie de Tannée à Recanati; mais leur installation définitive à Rome, vers 1820, ne fut pas sans influence sur le mécontentement désespéré des jeunes Leopardi, dont l'existence se trouva tout à coup assombrie par la mort^ puis par Téloignement de tant d'êtres aimés. Le marquis Carlo avait aussi une très nombreuse famille, et tous ces cousins s'aimaient tendrement.

Il y avait encore des frères cadets de Taïeut, le

LEUR KIfTOURAGB. 19

marquis Filippo Antici : Tun d'eux, le colonel Yincenzo, mourut en avril 1811, quelques jours avant le marquis Filippo, aïeul maternel de Giacomo. Ils furent tous pleures par la comtesse Adélaïde. Elle avait placé dans ses livres de piété des carrés de papiers, écrits de sa main, que Pauline conservait pieusement (1) , et où était marquée la date de la mort de tous ceux qu'elle aimait, avec accompagnement d'une touchante et dévote pensée , d'une idée sublime. Si ces affectueux mémento avaient été connus et divulgués, je crois que per-

(1) Les livres de piété de la comtesse Adélaïde fonnaient un lemaïquable recueil par leur choix et leur Talenr, à titre de curiosité. H était facile» en examinant ces livres pieusement conservés par Pauline, de voir comme cette femme léellement supérieure, qui s*était imposé toute sa vie» par une noble fierté et une prudence qui ne s*est jamais démentie^ nne réserve immense, ne cherchait des consolations que dans la prière. Je n*ai jamais vu de collection plus complète, plus savante : aucun de ces livres banals, comme il s*en trouve tant, ou d*nn mysticisme v^^e et exalté ; il j en avait de français, dMtaliens, de latins. Dans les couvents d'alors, et celui des Oblates de Becanati était des plus distingués (aussi futil Tobjet spécial des attentions et des égards du gouvernement impérial), on enseignait les rudiments élémentaires du latin aux pensionnaires, dont Péducation était très sérieuse. La comtesse s'était formé des recueils manuscrits de prières, en partie composées par elle ou extraites des ouvrages de pété les plus édifiants, tous écrits de sa main, et elle les faisait relier. J'ai gardé, précieuse relique, un de ces carrés de papier écrits par elle, que Pauline *m*a donné avec des vers latins adressés à la Sainte Vierge.

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sonne n'aurait osé accuser de dureté cette femme qui n'a été que le martyre de l'honneur et de la probité. On a glorifié dans tous les temps les mères héroïques qui sacrifiaient leurs enfants à la patrie. Aussi n'ai-je jamais compris cet acharnement à calomnier la comtesse Adélaïde. Après tout, elle n'a eu que le malheur et non le tort d'être forcée d'imposer à ses enfants une vie que bien des familles honorables et déchues du même temps et d'autrefois se sont fait une gloire et un devoir de mener plutôt que de recourir aux expédients et d'être cause de la misère d'autrui. En effet, quelle a été la tâche accomplie par cette mère, au prix de quelques sacrifices d'argent supportés par ses enfants ? Elle rendit la splendeur à sa famille, elle en fit briller l'honneur sans tache en restituant à chacun ce qui lui était dû. Après des privations qui ne touchèrent jamais cependant au nécessaire, n'attaquant que le superflu (et il est bien probable que Giacomo ne fut jamais laissé sans ressources et sans une pension convenable, dans son absence loin de la famille), elle rendit à ses enfants une position sociale bien meilleure que celle qui leur avait été laissée par leurs ancêtres (1), et elle arriva ainsi au but qu'elle s'était

(1) L*opalence arriva rapidement, quand la comtefise eut réalisé Téquilibre, en effaçant tout passif. EUe augmenta encore considérablement le patrimoine, et Charles, qui s*était plaint si amèrement dans sa jeunesse de la parcimonie mater-

proposé toute sa vie, de réparer la ruine que Tinexpérience, non les fautes de leur père, avait amenée. Par conséquent, si Giacamo n'eût succombé sitôt, il aurait pu revenir, au bout de quelque temps, dans sa famille qui, à l'époque de sa mort, arrivait à l'aisance, et où son père l'appelait dans des lettres pleines de cordialité et de sollicitude. (Voir VEpistolario publié par Lemonnier en 1878, n"* 121 et autres.) Il aurait pu sans obstacles et sans contrariétés y accomplir, dans la paix domestique, ces progrès, ces études plus vastes auxquelles aspirait son génie.

Les frères de la comtesse Adélaïde que j'ai encore connus étaient : Tabbé Don Gerolamo, mort en 1859, à l'âge de 82 ans, et dont la mémoire est restée populaire à Recanati pour ses bienfaits et sa piété ; le marquis Giuseppe, major dansTarmée française et qui avait fait la guerre d'Espagne. Il revint de bonne heure dans ses foyers ; car, pendant TËmpire, il vivait ici dans sa famille. Passionné pour la France, c'est lui qui donna à Charles le goût de la littérature française, que celui-ci étudia avec transport : tous les écrivains célèbres de cette nation, tant poètes que prosateurs, des temps les plus reculés jusqu'à Chateaubriand et Madame de Staël, lui devinrent

nelle, changea de sentiment après avoir vu ce que sa mère avait accompli pour le bien de la famille et pour le nom des Leopardi. Il admira alors sa constance, son talent et son amour maternel.

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familiers. Quand le marquis Giuseppe m'abordait, c'était toujours avec un aimable et spirituel compliment tiré de ses poètes français favoris. Je lui donnais la répliquera son grand plaisir. Il mourut en 1865 à l'âge de 82 ans. — Le marquis Rinaldo, qui mourut en 1869, à Tâge de 81 ans, était aussi la bonté même, et, comme tous les siens, d'une piété édifiante, mais d'un caractère caustique et très original. Il ne voulut jamais voyager de crainte des catastrophes, et il désapprouvait cette manie chez les autres. Il ne lisait dans les journaux que les désastres qui arrivaient par terre et par mer, tenant le compte du nombre des victimes, ce qui ne l'empêcha pas, dans tes dernières années de sa vie, de courir ledanger d'être écrasé chez lui par le toit de la chapelle du palais oii il entendait la messe ; mais, comme il en sortit sain et sauf, il répondit glorieusement aux taquineries de ses neveux. Enfin, le marquis Camille^ le dernier, un charmant esprit, très indépendant, passa sa vie dans les emplois, quitta Recanati de bonne heure et fut toujours très Mé avec Charles qu'il traitait en camarade : ils se trouvèrent ensemble à Ancône, où Charles fut directeur des Postes de 1842 à 1853 environ, et le marquis conservateur des hypothèques, sous le régime pontifical. Il mourut dans cette ville en 1872, à l'âge de 59 ans.

Les sœurs de la comtesse Adélaïde étaient: Donna

Teresa Margherita, Oblate dans le noble monastère de l'Assomption de Recanati, oii furent élevées toutes les jeunes marquises Antici et les filles de la comtesse Mazzagalli, dont la cadette épousa mon mari en premières noces ; Isabelle, restée veuve (jeune encore, en 1806) du comte Leandro Mazzagalli, avait une beauté plus éclatante que celle de ses sœurs, et elle conserva la fraîcheur éblouissante de son teint jusqu'à Tâge le plus avancé. Je ne retrouve pas la date <ic sa mort. Charles écrivait d'Ancône à sa femme en 1849, par un jour de grande neige : r Yoilà un jour de triomphe pour la comtesse, qui pourra constater que la neige est moins blanche qu'elle (1) ». Enfin venait Eléonore, qui épousa le marquis Baviera de Sinigallia.

Malgré tout ce que les jeunes L^opardi ont pu dire d'impertinent dans l'exaltation de leur mécontentement, Recanatî avait alors une animation dont nous sommes bien loin aujourd'hui. Un vieux serviteur de ta famille me disait qu^en ce temps-là toutes les maisons nobles étaient montées dans le grand style, et on en comptait quarante tenant équipage. On s'en servait pour la représentation beaucoup plus que de nos jours. Charles souriait en se rappelant que chez lui on attelait pour aller

(1) Pauline Mazzagalli ne sniyit point Charles à Ancône, pour ne point se séparer de sa mère et de ses sœurs*

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d'ufiv maison â l'autre, et à des distances très rapprochées. Mais ce\h avait bon air (l).

Dans ces grandes sociétés, on consertail une stivère étiquette, qui cependant n'engendrait pas l*enQui, et servait à tenir à distance ceui qui auraieiil pu y apporter fils étaient rares alors) m reflet de mauvaise compagnie. Les plus remarquables des réunions de Recanati étaient celles qui se tenaient chez les Antici, chez les Roberti, chez les Carradori, où enira, quelques années après lecom- Diencement du siècle, une princesse Rospîgliosi, et chez les I^opardi. La comtesse Mazzagalli ne recevait pas chez elle, nais visitait fréquemment la famille de sesparenlsetde sa sœur, y amenant ses six enfants. Les entants du marquis Carlo Teodoro étaient nombreux également, et ils formaient tous ensemble un petit monde très animé et dont personne ne comprimait les élans, étant élevés du reste à n'être jamais importuns. Je dois à la comtesse Hippolyte, l'aînée des (illes de la comtesse Isabelle (morte en 1878) et l'ainée aussi de Giacomo d'une année ou deux, une bonne partie de ces souvenirs : elle était toujours

(I) C'était un des plaisants souvenirB de CharlcB, de rappeler ces iiararff, enearro^ge, comme il disait; et quand, de mon temps, nous traversions la ville en voiture (Hecanati n'a e principale très loneue. qui va d'un bout à l'autre

u pays), i

erone pas i soUfi

»ei !i<H , comme tante Isabelle ordonnait majeatitvu=e cocher, quand elle nous amenait au Corso ».

heureuse de les raconter avec une vivacité et une sûreté de mémoire qu'elle conserva toute sa vie.

Il manqua cependant un rayon à l'enfance de ces âmes ardentes et Inquiètes : c'est la tendresse vùible et les caresses de leur mère. La comtesse Adélaïde aimait ses enfants, mais en chrétienne austère : il manqua à cette femme vertueuse et vaillante les suaves patiences de sainte Monique. Elle poussa à l'extrême la réserve qui régnait dans les familles d'autrefois et qui n'était pas sans quelque salutaire influence sur la conduite des enfants et leur maintien vis-à-vis des parents. Tout devait être imposant et digne de la part de ceax-ci, et mes chers amis m'ont dit en mainte occasion ce qu'ils avaient compris dans leur rare intelligence dès l'âge de raison, c'est-à-dire que leurs parents aussi devaient sans doute avoir été continuellement préoccupés des impressions qui s'éveillaient dans leurs âmes, car toutes leurs actions, leurs paroles étaient évidemment réglées de manière à ne provoquer chez eux aucune funeste interprétation. Jamais ils n'entendirent un éclat de voix, une parole aigrie, impatiente, colère, sortir de leur bouche fl). Il y eut de

(1) Mes chers amis m'ont cité mille traits de cette retenue attentive, entre autres celui-ci, qui resta proverbial dans la famille. Un des domestiques, stupide à passer la permission, commit quelque bévue qui démonta leur mère au point qu'elle se leva vivement ens'écriant : « Siete proprio... ©(elle

allait dire : « un somaro » ), mais elle se reprit et ajouta dou-

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leur temps des femmes de chambre, des domestiques congédiés, mais jamais grondés devant eux. Justice avait été faite à huis-clos : ils en ignoraient parfaitement la cause et les détails ; et, à vrai dire, telle était l'absence de toute familiarité et de rapports avec eux qu'ils ne s'en occupaient guère. Ils en aimaient réellement quelques-uns ; ils les traitaient tous très affablement, mais ils avaient un éloignement inné, grâce à l'éducation reçue, pour toute accointance (1).

cernent : <c Mi avete proprio l'apparenzadî un somaro 1 3> C'està-dire : a Yoos m'avez l'air d*un âne I d Mais l'idiotisme dn dialecte des Marches est intraduisible. Les enfants aussi n'étaient jamais sérieusement grondés : les grandes bourrasques se passaient à la salle d'études, et le fouet, de mode alors, y jouait un grand rôle dans les mains de l'abbé Sanchini qui, cependant, m'assurèrent-ils, le brandissait plus pour la forme que pour le fond. Quand ils grandirent, c'est dans la bibliothèque que leur père les appelait pour leur faire ses plus sévères réprimandes. Cette tradition me faisait souvenir que dans le spirituel roman de La vieille Roche d'Edmond About, c'était aussi dans la bibliothèque de S. €tônin que les héritiers de ce nom a: étaient battus et grondés en grande cérémonie d. Les choses se passèrent ainsi d'abord ; mais après, il s'y produisit des scènes plus tristes et plus solennelles.....

(1) Tout enfant, Giacomo souffrait déjà de cette sensibilité maladive de la vue qui fut le martyre de toute sa vie, et il lui arrivait souvent de déserter le Soir les conversations chez son père ou chez les Antid, pour se réfugier dans les salons à côté, y cherchant un coin obscur pour abriter ses yeux fatigués de la lumière des bougies ou des huserne. Charles, qui ne pouvait rester éloigné de ion frère, l'y allait re-

La comtesse Adélaïde s'exagéra peut-être cette réserve en se faisant un principe ^de ne céder à aucune manifestation de tendresse. Elle tendait sa main aux lèvres de ses enfants et ne les pressa jamais sur son sein. Leurs grand'mères étaient bien plus caressantes ; aussi la tendresse qu'ils leur avaient vouée dura ardente et vivace jusqu'à leur mort. J'ose l'avouer, et les confidences de mes amis bien-aimés me permettent cette croyance, que si leurs grand'mères eussent survécu à leur première jeunesse, les protégeant de leur sainte et douce influence, la destinée de Giacomo eût été différente : il n'aurait pas déserté si longtemps la maison pour ne plus y rêve* nir. Pourtant je dois le dire, et c'est la vérité, le prestige et la grâce ineffables qui étaient inséparables de la comtesse Adélaïde enlevaient toute dureté à ses manières : elle inspirait de la froideur à ses enfants, jamais de l'effroi : elle les glaçait par son

joindre aussitôt pour lui tenir compagnie, et cela leur faisait du bien à tons les deux, car ils avaient toujours quelque chose à se dire. Quand nous traversions, lui et moi, la grande pièce <L il camerone D qui précédait l'appartement de Pauline (c'était Pappartement même de ses parents, tout proche de rantichambrc), Charles j cherchait tristement des yeux le coin où il allait trouver son frère, et il me disait : <l C'était là qu'il trouvait toute l'obscurité désirable, mais il rugissait comme un lionceau à chaque écho des sots discours et gaietés triviales de l'antichambre ; j'étais bien de son avis, mais je ne prenais pas les choses si sérieusement ».

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silence , son maintien réservé et mélancolique (Charles, qui était tout son portrait, avait les beaux yeux de saphir de sa mère, doux et tristes), mais elle ne les rebuta jamais.

Si je me suis décidée après de longues hésitations, et malgré ma répugnance, à dire quelque chose qui frise le blâme à Tégard de cette sainte et noble femme, c'est dans la conscience de pouvoir ainsi établir la vérité sur ces torts devenus légendaires. Le vulgaire accepte facilement toutes les versions, les opinions de seconde main si commodes à la paresse d'esprit; mais les âmes d'élite approfondiront d'elles-mêmes ce thème que je ne fais qu'effleurer, ma plume n'étant pas à la hauteur d'une savante discussion. D'ailleurs, ce n'est pas au cœur rétréci des sophistes que je m'adresse, mais aux mères de famille qui connaissent les impasses de la maternité et qui ont lutté entre les fatales indulgences et les douloureuses sévérités.

La comtesse Adélaïde était admirable de soins et de préoccupations au moindre signe de souffrance et de maladie chez ses enfants : leurs engelures la désolaient, elle n'y laissait toucher par personne. Sains ou malades, ses enfants n'appartenaient qu'à elle. « Le regard de notre mère, me disait Charles, nous suivait toujours : c'était sa seule caresse. » Ils couchaient tout près de la chambre de leurs parents, Pauline, d'un côté, dans un cabinet; Giacomo,

Charles et Luigi, dans un petit salon à droite, la comtesse préférant nuire à Tharmonie et à la commodité de son appartement, plutôt que de les avoir loin d'elle. Plus tard, les trois garçons habitèrent une chambre au fond d*un petit corridor, derrière celle de leur mère, sans autre issue libre que celle qui y aboutissait. Cette chambre, entièrement changée depuis, avait alors une alcôve à trois lits; mais Charles en reconnaissait encore les places et la distribution : c C'est là que Giacomo, comme mon mari Ta répété à M. Yiani, écrivait aux dernières lueurs de la lampe qui s'éteignait )>. Quand ils sortirent de l'adolescence, ils eurent tout entier pour eux un appartement de trois chambres au-dessus de celui de leur mère, mais donnant sur le jardin. La comtesse l'appelait : « H casino di campagna i» , tant il était gai. Là aussi^ pour entrer et sortir, il leur fallait passer par l'appartement de leur mère(l). Charles me racontait que dans le temps qu'ils dormaient dans le petit salon, quand ils attendaient le matin le réveil de leur mère dans leur couchette, ils ne s'ennuyaient nullement, lui et Luigi, grâce à Giacomo. Celui-ci avait commencé une interminable histoire qu'il improvisait, et qui était toute composée d'aventures étranges, fantastiques, mais plus in-

(1) Elle faisait elle seule leur toUette; plus tard ils la firent seuls aussi, jamais avec l'aide des domestiques. Charle conserva cette habitude toute sa vie.

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téressante que tant d'autres qu'il devait lire depuis. Et ce récit merveilleux était dû tout entier à l'imagination brillante de Giacomo qui, n'ayant alors que 8 à 9 ans, ne pouvait certes Tavoir pris dans ses lectures. D'ailleurs le comte Monaldo, si attentif au développement moral et intellectuel de ses enfants adorés, épurait soigneusement dans les livres de la bibliothèque ceux qu'il laissait livrés à leur curiosité. En ce temps là, ils n'avaient pas même lu encore les Aventures de Télémague et de Robinson Crusoéy qui ne firent leurs délices que plus tard. J'apporte ici une preuve de cette admirable surveillance, mais en regrettant de ne pouvoir répéter mot pour mot les réflexions profondes, gracieuses, les sentiments si délicats dont Charles accompttgnait ces récits, ces souvenirs qui s'évoquaient les uns les autres, et avec ce langage correct, ces fines ironies, cet atticisme tout Leopardien que Giacomo et lui tenaient de leur père. Oiacomo à quinze ans, et lui à quatorze, n'avaient trouvé pour toute pâture à leurs vagues désirs de littérature amoureuse dans la bibliothèque paternelle, parmi les volumes laissés pour leur usage, qu'un vieux bouquin, une méchante édition d'Amsterdam, qui n'était autre qu'un roman en vers latin, intitulé c YArgenide », la pltis ennuyeuse, la plus pédante, la plus médiocre his^^ toire possible. Mais l'amour, et le plus idéal, y avait un rôle : cela leur suffisait I Et encore, lisaient-ils

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en cachette, pendant les siestes de leurs parents, pendant leurs récréations des après-midi d'été.

Pour revenir à la fiuoàeiise histoire que Giacomo inventait au bénéfice de ses frères cadets, il n'y avait que des hommes dans ce conte, et il en prenait les types dans son entourage, les exagérant avec une drôlerie comique dont Charles riait encore. Le tyran Asmodante ressemblait fort, hélas t au comte Monaldo, et la verve de Giacomo le rendait fort redoutable. Ensuite le héros Fiizero (celui-là, c'était lui-même), le fougueux Fiizero, le beau diseur qui avait réponse à tout, battant tout le monde, ne se laissant battre par personne, était bien Giacomo, «il prepatente », comme ses cadets l'appelaient. Puis venait Leiio, la tête dure, l'imbécile opiniâtre, taquin^ le moqueur impitoyable, recevant les taloches de Fiizero avec une sublime indifiérence. a Celui-là, disait Charles, c'était moi » ; et il s'en vantait, le cher vieillard. Ce nom de Fiizero resta proverbial dans la famille. Trois quarts de siècle après, Charles s'écriait encore en entendant quelque chose de bien spirituel : « Oh I elle est filzerka^ celle-là! »

A récole, même entrain, même joyeuse espièglerie. La salle d'études, qui fit partie depuis de l'appartement du comte Pierfrancesco, donnant sur la place de Monte Horello, comme toute la belle façade du palais Leopàrdi, était une pièce spacieuse) aéréô i

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leurs quatre pupitres étaient placés en file, l'un derrière Tautre ; celui de Pauline était le dernier. Tant quedurait la classe, leur conduite était édifiante ; après, la fin du monde! Mais, comme on ne les savait jamais brouillés, on les laissait s'arranger à leur guise. Leurs jeux étaient toujours un peu bruyants ; mais dans ces grandes salles nues, dans les jardins [car il y en avaittrois, dont deuxn'étaient, à la vérité, qu'un turf très approprié à leurs jeux romains^ comme ils les appelaient) , ces ébats n'avaient rien de très incommode^ ni de dangereux, surveillés comme ils l'étaient de tous côtés. Leur père même les poussait à ces exercices qu'il jugeait très profitables à leur développement^ et leur avait fait fabriquer à Recanati des boules, des manuhri et tout ce qui pouvait servir à une espèce de gymnastique. La sortie et la rentrée des caisses d'orangers, citronniers, etc., était leur grande fête. Charles s'en souvenait, surtout à l'époque où se renouvelait cette opération, et il en parlait encore à quelques-uns de ces mêmes paysans qui s'y étaient trouvés auparavant et qui, jeunes garçons alors, avaient vieilli comme lui. Il me faisait voir comment ces brouettes plates et basses qui transportaient les caisses servaient de char au triomphateur. C'était toujours Giacômo,bien entendu ; Luigi et Charles étaient les licteurs, les esclaves, selon que Giacomo ordonnait à ses frères et aux petits paysans qui s'étaient glissés dans le jardin à

la suite de leurs pères ou frères. Ciiarles se dédommageait de son humiliante position en lui lançant ses moqueries habituelles, des satires, ce à -quoi le triomphateur répondait avec un extrême mépris par un : a Vil bouffon f i Je pense ne rien dire d*erroué en exprimant la conviction que le comte Monaldo, en cultivant ainsi chez ses enfants, jusque dans leurs jeux, le goût des choses élevées, des actions et des représentations héroïques, a beaucoup contribué à maintenir dans leur conduite cette noblesse, cette dignité de manières, de sentiments, de pensées, qui les ont caractérisés toute leur vie, ainsi qu'une juste et raisonnable aversion pour toute action, toute habitude et même toute locution vulgaire.

Pauline devint aussi bonne latiniste que ses frères et n'en était pas plus fière. Dans la simplicité et l'austérité de son éducation, que sa mère surveillait avec une sollicitude éclairée, elle ignorait son propre talent ; elle l'ignora toujours, ainsi que la valeur de cette instruction virile et élevée. Elle accomplissait ses devoirs sans discuter, sans comparer ; elle obéissait et ne recherchait que la satisfaction de ses parents. J'ai la conviction appuyée des confidences effusives et complètes que j'ai reçues d'elle, que si elle a laissé le témoignage de plaintes amères, en pleine opposition avec le caractère docile et doux qu'elle montra toujours, on doit attribuer cette irritation à une imitation innocente des sentiments de

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Giacomo, plutôt qu'à une mauvaise disposition de son esprit. Je pourrais même ajouter qu'elle y fut entraînée, ainsi que Charles, pour donner raison à Giacomo qui était leur oracle. Qu'on se souyienne aussi qu'à cette époque, dont je parlerai dans le chapitre suivant, ils vivaient dans un pays oii ils n'ont pas trouvé d'amis de leur âge et de leur valeur, quand leurs jeunes cousines et cousins les abandonnèrent tous (1). On a vu cependant par la suite, car j'aime à être juste pour ce pays oii je vis si satisfaite, sinon heureuse (je n'ai plus rien à attendre du bonheur ici-bas), et auquel m'attachent mes plus chers souvenirs, que Charles, Pauline et Pierfrancesco n'ont rien perdu de leur prestige, de leur talent ni de leur position pour y être restés.

La sollicitude dont Pauline fut l'objet de la part de sa mère ne se ralentit jamais : jusqu'à la mort de la comtesse, elle se tint constamment près d'elle. Pauline avait 57 ans à cette époque, et couchait encore dans le cabinet à côté de l'appartement de sa mère ; elle ne sortait jamais sans être accompagnée par un vieux domestique ou quelque personne de confiance désignée par la comtesse Adélaïde.

(1) Us 8*aimaient si bien entre eux, que si une màlacUe, seul malheur que connaisse l'enfance, frappait l'un d'eux, les autres s'en désolaient comme de grandes personnes. Charles composa une élégie touchante en 1816 pour la mort de sa cousine Cunegonda Antici, morte à 14 ans, et cette pièce en vers rappelle les poésies grecques par sa simplicité.

Le soir, ils allaient toujours passer uneheurechez leur grand'mère paternelle, la comtesse Virginia, qui occupait un joli entresol au-dessus de Tappartement de son fils. Là, ils trouvaient le fidèle ami de la vieille dame, le chevalier VolunnioGentilucci. Ce pauvre vieillard souflrait le martyre quand ces petits diables arrivaient, mais il endurait tout plutôtquede mécontenterla comtesse douairière, qui se fâchait sérieusement s'il les réprimandait. La première chose qui arrivait assez souvent, c'était la chute de la lampe sur la petite table, devant le canapé où se tenait leur grand'mère ; car ils lui sautaient au cou, à qui le premier, et ils se dédommageaient de la contrainte qu'ils subissaient devant leur mère. Celle-ci ne manquait jamais de dire en entendant le carillon de la sonnette d'en haut : a Yoilà encore les enfants qui ont renversé la lampe de la comtesse ! » Après cette prouesse qui endommageait souvent les culottes de soie du bon chevalier Yolunnio, ils allaient lui défaire le cadogan et se livraient à d'autres espiègleries, qu'il supporlait avec une patience admirable, se contentant de dire .avec un sourire forcé : t Che specie graziosa ! Quelle jolie race ! » tout comme s'il se fût agi, me disait Charles, de petits singes. Après, ils passaient chez leur mère ou chez les Antici, où ils se trouvaient avec la bande de petits cousins et cousines amenés par la- tante Isabella ou le mar-

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quis Carlo. Dès cet âge si tendre, me disait Hippolyte, le caractère finement observateur des deux aînés Leopardi se dessinait clairement (1). Un écrivain français, M. Louis Delattre, correspondant du journaU7to/t^qui se publiait alors à Florence, vers 1870, dans un spirituel article^ à propos d'une lettre de Giacomo, datée de Rome, pendant le carnaval de 1823, exprimait son étonnement, son admiration pour la critique si juste qu'y faisait Giacomo de rOpéra, du théâtre, de la musique, des chanteurs, spectacle pourtant si nouveau pour lui.

J'arrête ici la série des souvenirs de cette époque, me rappelant, trop tard peut-être, que

a Qui ne sat se borner, ne snt jamais écrire. :d

(1) Un soir que des personnes , toutes d'une laideur peu commune, se trouvaient réunies dans le salon de sa mère, Giacomo alla dire tout bas à son frère et à sa cousine Hippolyte d'un air consterné : a Non si sa ove riposar lo sguardo ! j> et il avait huit ans ! Hippol7te,qui me racontait cette anecdote, ajouta : a Dites la vérité, Tetina (on dit comme cela ici, pour Teresina), ne parlait-il pas comme un jeune Grec enthousiastç de la beauté 7 »

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