‹ Notes biographiques sur Leopardi et sa familleChapitre 6 sur 10 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

C'est vers sa douzième année qae Giacomo se Youa entièrement aux études les plus suivies, les plus ardues que jamais un enfant de cet âge ait tentées, dans le cercle étroit de la famille, dans une petite Tille arriérée, sans émules, sans contact avec le monde extérieur et ses progrès. Je dis : sans émules^ car la paresse et Tapathie de Charles le mettaient en opposition complète avec son frère, dont les facultés puissantes étaient Tobjet de son admiration, sans lui donner, m*avouait-il^ la moindre envie de rimiteretde le suivre vers ces hauteurs sublimes auxquelles Giacomo voulait monter dans sa curiosité de toutes les connaissances humaines. C'est à cet âge que Giacomo prit place parmi c les esclaves de la lampe » (la dotta tucerna^ comme disait un savant florentin), travaillant, étudiant sans trêve ni repos, refusant de se livrer au sommeil, tant qu'il n'avait pas confié au papier sa pensée tout entière. Son corps si frêle se déjeta en maniant continuellement d'énormes in-folios, les lourds volumes de la Poliglotta et des SS. JPères.

On aparléde rachitisme, de difformités hideuses, de bosses, et autres aménités. On n'a jamais tant crié en FranceetenAngleterresur la plastique de Scarron et dePope^ oUfdu moins, on n'a pas mêlé cettediscussion à celles que soulevaient leur talent et leurs œuvres. Charles (il n'a jamais transigé avec la vérité, et on peut le croire) ne voulut jamais en convenir. D'un corps chétif,d'une taille petite et déjetée par les efforts dont j'ai parlé plushautàla difformité, il y a loin.

Le comte Monaldo caressa le plus qu'il put cette tendance de son fils, dans l'espoir que ces fortes études le distrairaient de ces désirs inquiets, de ces sombres et vagues mécontentements qu'il commençait à manifester. 11 s'attacha davantage à Giacomo dont il devina le génie. Quant à Charles, il continua d'être le lazy boy^ ne faisant rien qu'à ses heures et devant tout à sa prodigieuse mémoire et à son witticism. Aussi ne se courba-t-il point, et il grandit beaucoup, droit comme un peuplier. Giordani écrivait au comte Monaldo : » Carlino, che fa? Studia? » ; etle comte répondait : q Studia, ma non s'ammazza ; il étudie, mais il ne se tue pas ». Montrant la lettre à Charles pour lui faire honte, celui-ci ripostait alors avec son imperturbable aplomb : c È appunto per non ammazzarmi che non studio ; c'est précisément pour ne pas me tuer que je n'étudie pas ».

Mais l'étude ne pouvait suffire à cette imagination

tourmentée, à cette nature ardente, à cette âme en peine de l'idéal. Le foyer paternel, je Tai dit déjà, n'eut pas pour lui toutes ses douces influences ; il lui manqua la pression caressante de la main de sa mère ; un mot d'elle qui eût apaisé ses premières révoltes, prévenu ses désespoirs. Il se jeta éperdument dans la science, mais cette silencieuse consolatrice Tabsorba sans le guérir.

Ce que Giacomo a accompli en fait d'études est inouï. L'abbé Sanchini ne lui apprit que le latin et le grec. Charles ne voulut point mordre à cette dernière langue ; mais, dans le latin^ il égala son frère, qui s'était rendu maître de toutes les autres langues. Charles apprit cependant l'anglais, sans aucun maître, spontanément, et tout à fait à fond. Il m'a laissé quelques bonnes traductions en vers et en prose d'ouvrages de cette langue. Il en est resté dans la bibliothèque paternelle, manuscrites, mais recopiées par lui-même avec sa magniûque et claire écriture. Un de ces manuscrits est même relié (1). Car les jeunes Leopardi avaient un soin particulier pour tout ce qu'ils écrivaient. Il apprit l'anglais d'après un procédé que tous les deux avaient inventé pour leur usage : ils comparaient le texte avec de bonnes traductions. Le marquis

(1) C'est une relatioD, ou souvenirs, je ne me rappelle pas précisément, par le docteur Warren, sur Napoléon I«', durant son séjour à Sainte- Hélène.

Filippo Salari de Lorette, qui aimait beaucoup Charles et l'encourageait dans ses études, lui avait fait cadeau des lettres de Lord Chesterfield et des œuvres de Sterne (une belle édition Didot ; mais tout cela est resté pour compléter la bibliothèque paternelle). Il en trouva des traductions françaises dans la bibliothèque, ainsi que Pope en anglais (j*ignore cependant si c'est dans la bibliothèque ou ailleurs). Il ne garda point cette traduction, qu'il acheta depuis d'occasion, et que je possède : elle est sans nom d'auteur ; édition d^Âmsterdam, chez Arksteeet Merkus ; Sterne d'après Didimo Chierico (Foscolo), c'est-à-dire son Sentimental Joumey (1).

(1) Un souvenir précieux pour moi est attaché à cette traduction. Quand Téditeur Stella, de MUan, vint à Becanati, vers 1816, il avait apporté avec lui, pour dissiper les ennuis du vojage, le Sentimental Joumey de Sterne, traduit par Didimo Chierico (Ugo Foscolo), de la fameuse édition de Rosini père, avec les caractères Didot. Charles s'en empara pour lelire, et quand il voulut le rendra à Stella, celui-ci le lui replaça dans les mains avec bonté. Mon mari, que cette lecture avait enthousiasmé, voulut ccmsacrer la mémoire de ce cadeau si gracieux . H écrivit sur le premier feuillet du livre le dialogue qui s*était passé entre eux, en imitant parfaitement, ce me semble, le style de Sterne :

d Siete padrone, disse, ove siavi a grado. — Vi son grato, d risposi, ma quai è il suo pr«zzo ? e lo porremo in conto. — e. Che prezzo, che conto 1 non è questo libro ch'io porti per a vendeje — per leggere in yiaggio. — B voi continuerete a a leggerlo, diss' io ; sarebbe ben rustico il rapirvelo. — B fu (T posato da canto, ne se ne discorse più come di cosa ferma a: per le ultime mie parole — né io gliel ricordai — me lo

Par ce système, et une vieille grammaire aidant, il en vint à bout. ♦

Malgré la différence de leurs caractères, Charles n'en fut pas moins le compagnon asf idu de son frère^ Yauditoire préféré et toujours prêt, le critique que Giacomo ambitionnait, et auquel il demandait sérieusement Texamen sévère de tout ce qu'il écrivait, le consultant toujours. Il avait fol (ses lettres l'ont prouvé) en ce jugement si droit, si réfléchi, en la justesse de ces idées lumineuses dont la clarté limpide Téclairait vivement. Je constate ce fait pour expliquer à mes lecteurs combien le témoignage de Charles est irrécusable et compétent. Quant aux jugements prononcés plus tard sur les œuvres de Giacomo et sur son génie, je crois qu'on peut s'en rapporter également à plusieurs critiques de mérite; mais pour sa vie en famille, ses études, ses premiers essais^ je ne conçois pas d'autre autorité que œlle

de Charles Celui qui a parlé par sa bouche, sans rien changer de ses expressions, du sens intime de

€ presi, e lo serbo per un ricordo di Antonio Fortanato d Stella D.

Carlo Leopabdi.

J'ai cm devoir copier ces lignes. Charles a dû regretter depuis d'être privé de ce livre dont les exemplaires sont devenus si rares ; mais M. le chevalier Félix Tribolati, une des gloires du barreau de Pise, écrivain élégant et distingué, eut la délicate pensée de lui en ofErir un , dont il lui garda une profonde reconnaissance.

sa pensée, c'est M. Yiani : pour moi aussi» je m'en tiens scrupuleusement aux souvenirs que j'ai pieusement recueillis de lui, de sa sœur et d'Hippolyte. J'ai été la seule confidente des deux premiers, de Charles surtout, à qui l'on ne pouvait arracher de confidences intimes que dans les épanchements de l'amitié (1). Les lettres que lui et Pauline m'ont adressées sont là pour le prouver. J'ai été l'héritière de tous les manuscrits de la jeunesse de mon mari, des lettres que Giacomo lui a écrites, les plus intimes que sa plume ait tracées, et. dont plusieurs sont inédites, en tout ou en partie. 11 me sera donc

(1) Mon mari poussait la défiance, envers ceux qui le questionnaient avec indiscrétion an snjet de son frère, à un point qni frisait Timpolitesse et qui le rendit plus d'une fois dui pour des personnes qui ne Teussent pas mérité, lors même qu'elles ne se fussent à l'avance recommandées par leur talent, leur compétence en littérature et par une sympathie profonde pour ses sentiments. Sa modestie, que Gussalli appelait aune modestie de cénobite d, lui faisait me dire à moi-même : a Je ne demande point aux Oiacomofili des égards, du respect pour moi : je ne mérite rien, je ne suis rien, je suis un imbécile ; mais je suis le frère de Giacomo, per Bacco 1 Je ne leur demanderais que de s'en tenir à ce que je dis et de ne pas mettre \sKa%frottoU à la place d. Quand il s'apercevait, et il le devinait au premier coup d'oeil, qu'il avait affaire à des gens qui se proposaient plus tard d'utiliser ses souvenirs, tenant registre de ses paroles, les notant, avec l'intention évidente cependant de les dénaturer (et cela arriva plus d'une fois) pour les accommoder à leur goût, alors il soutenait la conversation, comme je disais à Pauline a a mosse di spalle ]» et c'est le questionneur qui n'était pas content !

permis de parler de Charles, dont la mémoire est si liée à celle de Giacomo, et de faire valoir son autorité.

Giacomo trouvait une grande ressemblance entre son frère et Alfieri : cette opinion est marquée dans VEpistolario Lemonnier de 4848, publié par M. Viani. En effet, tout est dit sur le caractère de Charles par l'opinion de Giacomo sur ce grand et moble esprit que la foule a ignorée. Il fut le seul confident, Tappui, le consolateur de son frère, ce précoce misanthrope, ce pauvre grand fourvoyé.

L'éveil de la passion fut terrible en Giacomo, d'autant plus terrible qu'il ne trouva pas, qu'il ne pouvait trouver dans Recanati, Tidéal qu'il caressait. Ivre de beauté, il aurait voulu trouver près de lui une de ces femmes qui sont le génie de leur sexe. Il comprit trop tôt, et sans rencontrer de diversion à cette pénible découverte, que Recanati ne lui offrait même pas la plus lointaine image de ses radieuses chimères. L'amour matérialiste, la passion grossière et sensuelle n'eurent jamais de prise sur lui : je suis heureuse de pouvoir citer ici, à l'ap* pui de cette affirmation, les termes mêmes dont s'est servi dans sa brillante étude sur Manzoni etLeopardi^ publiée dans la Nuova Antologia (août 1872), un illustre écrivain, cousin de la mère de Leopardi, Terenzio Mamiani : < Ciô che per mio giudicio fa « inarcare la ciglio d'ammirazione circa jl Leopardi^

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