O FI LU
Pâques 1908.
[ous le disions au temps de Noël, il n'est pas une fête chrétienne que la musique chôme. Liturgiques, ou seulement religieux, d'église ou de concert, elle a des chants pour tous les mystères de la foi. Monodieî grégorienne, polyphonie de la Renaissance, oratorio; cantates et cantiques de France, d'Italie et d'Allemagne ; Dialogo per la Pascua du vieux Schiitz, épisode pascal du Faust de Berlioz et de la Rédemption de Gounod, Risurre^ione de Don Lorenzo Perosi, dans; quel ordre ou dans quel genre ne trouverait-on pas uni mémorial sonore de la Résurrection? A n'en rappeler qu'un seul chaque fois que revient Pâques, les années peut-être, avant les chefs-d'œuvre anniversaires, nous manqueraient.
Commençons aujourd'hui par l'un des plus anciens, l'un des nôtres, et chez nous le plus populaire. Il est pour nous le signe, le symbole musical de la fête des fêtes, et nos églises, le soir de Pâques, nous sembleraient muettes, si VOftlii cessait d'y être chanté.
Son origine et son histoire, longtemps obscure, est éclaircie à présent. Les maîtres de Férudition : un Léopold Delisle, un R. P. Ucbald, un Amédée Gastoué nous en ont appris tout ce qu'on peut en savoir.
La plus ancienne version musicale de VO filii, harmonisée à quatre voix et différant peu de la version actuelle, se trouve dans un recueil de morceaux religieux : Airs sur les hymnes sacrés, odes et noëls, qui fut très en faveur au commencement du dix-septième siècle. Extra-liturgique, à la vérité, Ton pourrait du moins qualifier ce chant de juxta-liturgique. Il dépend en effet et provient même de la liturgie. L'auteur inconnu delà mélodie en emprunta sûrement Tidée première à quelques « timbres » grégoriens. L'un d'eux surtout, qui remonte au onzième siècle, fait partie de la séquence Victimœ paschali, où justement il est noté sur ces paroles, relatives au miracle de Pâques : Et gloriam vidi resurgentis.
Mais, bien que dérivé du plain-chant, le thème de VO filii s'en distingue. Au lieu de suivre un rythme libre et seulement oratoire, il est soumis à la mesure, à la mesure à trois temps. Une chose ne fait pas doute : c'est que la coupe métrique en est purement, essentiellement provençale. Dès le treizième siècle, elle apparaît en des chants, ou, comme on dit aux pays de langue d'oc, en des cantinellas, analogues par le rythme d'abord, et par le sujet aussi. M. Gastoué, naguère, en
a cité plus d'une qui se rapporte à l'événeinent de la Résurrection et même au personnage de Marie-Madeleine.
Voici le début de la plus ancienne de ces pièces :
Ab Madelene un matin...
D'autres ont suivi, qui s'adapteraient plus exactement encore à la mélodie de VO jîlii. Celle-ci d'abord, de provenance marseillaise :
Quand Jésus-Christ fon tormentat, E'de la crous desclavellat, En lo sépulcre fom pausat, Alléluia.
Puis cette autre, non moins populaire, et qu'on a recueillie il n'y a guère plus de cinquante ans :
Veici lou jour que Dieou a fa, Lou jour de Pasquo benhurat, Jésus-Christ est ressuscitât, Alléluia.
Quant à l'auteur, on ignore encore une fois celui de la très vieille mélodie. Mais le nom du « poète » — ou du naïf et pieux versificateur — est connu. Ce fut un moine Gordelier du quinzième siècle (il mourut en 1494), le confesseur d'Anne de Bretagne, frère Jehan Tisserand. Il s'était consacré avec une dévotion particulière au relèvement des pauvres filles tombées. Il avait fondé pour elles un asile, sous le vocable de sainte Marie- Madeleine, et composait à leur intention des cantiques.
O FILII... 5l
Imité de la « cantinelle » provençale et magdaléenne, VAlehiya du Jour de Pasqiies, ou VO filii, semble bien avoir été du nombre.
Il ne tarda pas longtemps à se répandre. Plusieurs diocèses de France l'adoptèrent. Des livres d'heures et des « Quinzaines de Pâques » du dix-septième siècle en contiennent le texte. On rapporte qu'au siècle suivant, vers 1738, les dilettanti parisiens aimaient d'aller au collège des Jésuites, ou dans certains couvents de la ville, entendre VO filii. Le dix-neuvième siècle l'introduisit décidément dans l'office, et nos paroisses le reconnaissent désormais pour le cantique, ou le nocturne, en quelque sorte obligé, du soir de la Résurrection.
Nocturne, ou peu s'en faut, par l'heure à laquelle il se chante, VO filii ne l'est pas autrement. Je lui trouverais plutôt une éclatante et véritablement une matinale beauté. Et mane prima sabbati, disait une strophe de l'ancien texte, la seconde, qui manque dans les versions plus récentes. La musique le dit encore, et elle a raison. Noël est la fête de l'hiver et de la nuit. Mais Pâques est celle du printemps et du lever du soleil.
UO filii n'est pas seulement lumière : autant, et peutêtre encore davantage, il est mouvement. Le récit qui le forme réunit plusieurs épisodes évangéliques : premièrement, la résurrection même, ensuite la venue des saintes Femmes, puis celle des apôtres au tombeau.
deux apparitions de Jésus à ses disciples, l'incrédulité de Didyme et sa conviction, tout cela couronné par quelques formules d'allégresse, d'oraison et d'actions de grâces.
Un même élan, renouvelé sans cesse, mais identique, toujours égal, emporte les douze tercets, les douze strophes pareilles. Dès le début, quel n'est pas le train et l'entrain de la musique! De quelle allure « partent » les deux, les quatre premières notes! Elles partent en montant, « en levant », comme celles de la Marseillaise^ comme celles de la Symphonie héroïque, et leur direction ajoute à l'énergie, à la vivacité de leur départ. Elles traduisent bien, et tout de suite, ou plutôt elles animent encore le sens des mots et l'image qu'ils évO" quent. Dum jacebat parviiliiS) chantait le Stahat de la Crèche. « Le petit enfant était couché. » Mais dans le prodige de Pâques il y a plus de mouvement que dans celui de Noël :
Rex cœlestis, rex gloriœ Morte surrexit hodie.
« Il s'est levé de la mort. » Et c'est bien l'élan hors du sépulcre, c'est bien la figure et comme le geste même du miracle, qui, par cette musique, est rendu.
Le rythme ici n'agit pas seulement par son caractère, mais par sa continuité. Rien ne le brise, rien non plus ne le change. On dirait que chacune de ces strophes,
toutes semblables, pousse la précédente, la précipite et, la répétant, la redouble et la multiplie. Il y a souvent, ailleurs, quelque chose d'admirable dans la liberté du discours musical, même dans sa fantaisie. Mais ici, dans sa rigueur symétrique, en son cours, ou plutôt en sa course à la fois emportée et constante, j'admire également un principe, irrésistible, de puissance et de beauté.
Rappelez-vous encore une fois Noël et son cantique, VAdeste fidèles, comparable et contraire à celui de Pâques. Ecoutez, j'allais dire regardez comme l'un est calme, presque immobile, comme l'autre se meut et se hâte. Celui-là est contemplation et prière, celui-ci recherche et poursuite ardente. Dans VAdeste, la musique est une force au repos; dans VO filii, c'est a une force qui va ».
Force joyeuse autant qu'allante, mais d'une joie que tempère une ombre de gravité, presque de mystérieuse tristesse. Il est écrit, le cantique de Pâques, dans le mode mineur, avec note sensible plus ou moins altérée : plutôt moins (et c'est dommage^ dans la version généralement adoptée aujourd'hui. Mais celle-ci, malgré tout, conserve, ne fût-ce qu'en de certaines harmonies, qui çà et là s'imposent, le goût ou le parfum de l'antique « dorien ». Il n'en faut pas davantage. Cette altération légère suffit à créer entre le majeur et le mineur, entre le mode clair et le mode voilé, je ne sais quelle équivoque charmante. Elle mêle à l'action un peu de rêve, une vague mélancolie à l'allégresse, et dans ce mélange il y a quelque chose de rare et de délicieux.
Quelque chose aussi d'antique et de lointain. Ce n'est pas seulement l'incertitude modale qui nous affecte ainsi, mais les paroles mêmes, les premières surtout. O filii et filiœ. Nous n'avons besoin que de cet appel pour nous souvenir des « Filles de Jérusalem » et pour voir en esprit les foules orientales suivant Jésus à travers la Judée.
Mais aux paysages d'Orient nos paysages à nous s'ajoutent bientôt et les effacent. N'est-il pas né, ce chant, puisqu'il naquit en Provence, sur les bords où les flots amenèrent, pour y achever sa pénitence et sa vie, celle dont rhymne de Pâques prononce le nom avant tous les autres : « Maria Magdalene »? N'a-t-il pas d'abord retenti sous le même ciel et sur les mêmes chemins où jadis, une nuit d'hiver, a passé, provençal aussi, mais plus lent et plus majestueux, le cortège des Rois?
Et puis et surtout, enfants des campagnes ou des villes de France, il est lié, ce chant religieux et presque national ensemble, à tous les souvenirs de notre enfance française.
J'ai vu des Pâques romaines, Sans doute, elles n'avaient plus leur ancienne splendeur. Mais recueillies, intimes, qu'elles étaient belles encore de leur intimité même et de leur recueillement! Je me rappelle un « Salut » de Pâques sur l'Aventin, chez les Bénédictins de Saint-Anselme, et, dans la noble et simple basilique, nue sans froideur, brillante sans ornements, la puis-
sance et la majesté primitive, où paraissait quelque chose d'éternel comme notre foi, d'un Tantum ergo grégorien. Des murailles de la ville au premier penchant des collines albaines, l'avril romain riait sur les vergers en fleur, sur la campagne couleur de neige et couleur de rose. Pourtant ce n'était pas notre avril.
Comme il est nôtre au contraire, et depuis longtemps, depuis toujours, l'avril de nos Pâques de France, où l'on chante VO Jîliiî
Lequel de nous, eût-il oublié le chemin du sanctuaire, ne se souvient encore de l'avoir pris ce soir-là! Primavera, gioventii delV annoî Gioventùf primavera délia vital Hors de nous, en nous, la saison alors était deux fois printanière. Nos cœurs, ainsi que le ciel, semblaient nouveaux, lavés des fautes anciennes où nos généreux quinze ans se croyaient assurés de ne retomber jamais. Nulle ombre du mal ne flottait plus sur nous. Le parvis était solitaire autour de l'église déjà remplie. Alors, comme dit Faust, nous sentions « le baiser de l'amour divin descendre sur nous dans le silence sacré du dimanche ». Mais bientôt il se rompait, ce silence. Sous les voûtes, avec une hâte joyeuse, le cortège des strophes pascales se déroulait et semblait courir. Notre âme le suivait tout entière. Elle le suit encore aujourd'hui. UO filii demeure à jamais pour nous le chant de Pâques par excellence. Il chante les Pâques de notre enfance, de notre jeunesse et de notre pays.