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I. Heureusement on l'a, depuis lors, entendu, même à Paris

E n'est pas celui de la poésie, le petit apprenti contrefait et touchant, que notre cher Coppée a mis au théâtre. C'est le vieux maître, le grand, le vrai, celui de l'histoire. MM. Maurice Reynold et Louis Cézard viennent de nous donner la traduction d'un magnifique ouvrage, déjà classique en Angleterre. Des luthiers de Londres, MM. Hill, y ont raconté la vie et surtout glorifié l'œuvre du patriarche de leur art : Antoine Stradivarius, ainsi que la postérité le nomme en latin, ou Stradivari, comme il s'appelait dans sa langue natale, avec plus de douceur.

On sait peu de chose de sa vie. Aussi bien il ne paraît pas qu'elle ait eu rien qu'il importerait de savoir. Elle fut presque séculaire, ayant duré de 1643 à lySy, laborieuse jusqu'à la fin et toute unie. Il la vécut à Crémone. Il n'y était pas né, mais sa famille l'y amena petit enfant. Il entra vers douze ans dans l'atelier du

fameux Amati. Il y demeura plus d'un quart de siècle et, jusqu'à la mort iqui tarda longtemps de son maître, étant déjà un maître lui-même, il se contenta de partager presque en secret une gloire que la sienne allait bientôt surpasser.

Il se maria fort jeune, et, devenu veuf, il prit très vite une seconde femme. L'une et l'autre ne lui donnèrent pas moins de onze enfants. Il eut, comme deux épouses, deux logis dans Crémone. Le dernier, sur la piazza San- Domenico, aujourd'hui piazza Roma, subsista jusqu'en 1888. C'était une petite maison à trois étages, avec une terrasse à faire sécher le linge et les fruits. On voyait encore le grenier où, pendant la saison chaude, le maître travaillait et suspendait les instruments fraîchement vernis. Ils y séchaient, eux aussi, comme de beaux fruits étranges au coloris éclatant.

Quelques autres souvenirs, humbles et glorieux, s'étaient conservés. Des bandelettes de parchemin, fixées à la muraille, formaient une espèce de petit râtelier, propre à recevoir de légers outils. Un jour enfin, dans un vieux placard, on découvrit des éclats et de minces copeaux, déchets ou reliques des bois appelés naguère à la vie auguste et mystérieuse des sons.

Encore une fois, le destin de Stradivarius n'eut rien de rare. Sa figure même est mal connue. La tradition rapporte qu'il était grand et mince. On le voyait invariablement revêtu de son costume d'ouvrier, qu'il ne quittait guère, car il travaillait toujours. Certains de ses instruments portent de fiers témoignages et, par exemple, des inscriptions de ce genre : Fatto de anni 83,

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« fait à 83 ans ». De son vivant même, sa renommée égala son génie. Il avait pour clients les plus grands artistes et les plus grands seigneurs, des princes de l'Eglise ou du siècle et des rois, Jacques II d'Angleterre et Philippe V d'Espagne. Il était fier de les servir, comme ils s'honoraient eux-mêmes de l'employer.

Il mourut plus que nonagénaire, et nous avons le compte, assez pittoresque, de ses funérailles : douze livres pour les « orphelins avec chapeau » ; pour les mendiants, également « avec chapeau », le même prix; les petites cloches, une livre, et neuf pour le bourdon. Des moines en grand nombre lui firent escorte. On l'inhuma dans l'église San-Domenico , sa paroisse. Mais elle fut démolie en 1869, et les restes du maître, portés au cimetière avec d'autres, n'en seront jamais séparés. Ainsi la ville qu'il illustra n'a su garder ni sa maison ni son tombeau.

Mais il a son monument dans ce livre. Tout de lui nous y est conservé. Nous y trouvons jusqu'au nombre de ses ouvrages. D'après la moyenne de sa production annuelle, on peut évaluer au chiffre de onze cents environ les instruments (des violons en grande majorité) que Stradivarius a construits. Six cent deux exactement (cinq cent quarante violons, douze altos et cinquante violoncelles) sont encore vivants — le mot est juste — et connus. Nous apprenons aussi dans cet ouvrage en

quoi consista la supériorité du luthier sans égal et sur ses devanciers et sur ses successeurs. Nous y pouvons même suivre l'évolution de son génie. Elle fut double et comme inverse, car elle alla de formes plus délicates à de plus vigoureuses, pour revenir ensuite, par crainte de l'excès et de la lourdeur, à la finesse des modèles anciens.

Enfin et surtout nous concevons ici plus d'admiration et de respect pour un très noble et très esthétique métier. On aimerait donner aux « facteurs » d'instruments un nom plus digne d'eux. S'il n'existe en notre art qu'un seul « maître », celui qui crée, il a deux serviteurs. L'un est l'interprète, et celui-là ne se laisse guère oublier. Souvenons-nous de l'autre, plus modeste, qui prépara la matière, qui la fit capable et digne de recevoir et de manifester l'esprit. Relevons-le d'autant plus haut qu'il s'abaisse davantage et que, dans l'œuvre commune, plus flatteuse pour son compagnon, son rôle à lui est plus discret, et son talent, ou son génie même, plus caché.

Un violon de Stradivarius est un chef-d'œuvre à deux degrés ou sous deux espèces. Avant que de l'ouïr, c'est déjà une merveille de le voir. Les deux éléments de l'idéal visible, forme et couleur, se trouvent rassemblés en lui. Ne parlons pas des ornements, des incrustations de nacre, d'ivoire, ou d'ébène, bien que le maître parfois ait ainsi paré ses instruments et ciselé

jusqu'au couvercle, à la serrure de leurs boîtes. Les lignes, les plans, les reliefs, voilà le principal champ, l'ordre essentiel du travail du luthier et de son art.

Qui dira la beauté plastique d'un beau violon et de ses diverses parties : l'élégance de son col et la fierté de sa tête, le souple modelé de ses flancs et jusqu'à l'expression des deux y*/ qui s'ouvrent en lui, comme dans un visage, et que Stradivarius appelait gli occhi, les yeux. Quel instrument, à l'exception de l'orgue, cette magnifique architecture sonore, a de quoi flatter ainsi notre vue? Est-ce la flûte chétive, ou le grotesque basson? Lequel encore de ces tubes, de bois ou de métal, droits ou tortueux, et dont l'emploi déforme le visage humain? Enfin, que penser du piano, ce monstre qui s'étale, s'épate, et dont un commode autant qu'affreux modèle a reçu le nom de « crapaud », c'est tout dire, et le justifie! Le piano, c'est un gros meuble immobile, et devant lequel il faut s'asseoir. On ne le touche que des mains et des pieds. Le violon, c'est le joyau léger qu'on emporte. On le joue debout et, dans un étroit embrassement, on le serre tout entier contre sa poitrine, entre son visage et son cœur.

Les formes pures de l'instrument privilégié brillent de riches couleurs. A la surface de son bois courent des veines et des ondes. Il y en a de petites et de pressées; d'autres, plus largement répandues, moirées et comme arborescentes, ressemblent à des fougères épanouies.

Et puis, sur ces mille dessins, le vernis a jeté ses voiles. Au courant de la carrière du maître et de la

ongue série de ses instruments, on le voit, ce vernis ameux, suivre une progression constante. Il passe du aune clair, que les Amati préféraient, à des tons plus outenus. Il se fortifie et s'échauffe et, prenant les luances ardentes de l'orange sanguine ou de la prune ougie, il revêt, sans les cacher, les nobles et mélolieuses créatures, de tuniques de pourpre, de safran t d'or.

Enfin, sous les teintes et les formes les plus belles, Stradivarius enferma les plus beaux sons que l'homme >uisse entendre après ceux de sa propre voix.

On sait quelle fut jadis entre les instruments la hiéarchie antique. La Grèce avait donné, dans l'ordre de ^éthos, ou du sentiment, le premier rang à la lyre. Les luloi, comme on disait alors, ou, comme on dirait .ujourd'hui, « les vents », ont eu beau prendre, dans a musique moderne, une place légitime, il n'en est pas noins vrai que les cordes, celles du violon surtout, ont ;ardé l'avantage. Quand il a voulu, dans son récit du \Iusicien pauvre, exalter la beauté spécifique des sons, jrillparzer a bien fait de choisir pour héros un viooniste. Pour cent raisons, qu'il serait trop long d'expoer, le violon reste le chef, le roi des organes sonores ; t si la harpe est l'instrument héritier de la lyre, il en st, lui, l'instrument vainqueur.

Ce n'est pas tout. Les violons d'un Stradivarius valent reçu du vieux maître et gardé dans leur sein les

secrets de l'avenir. Une sorte de prescience était en eux. Au rebours de la loi commune, il semble ici que l'organe ait créé la fonction. Après cent cinquante ans écoulés, les chefs-d'œuvre modernes, un concerto de Beethoven, un concerto de Mendelssohn, ont trouvé tout de suite, et prêts à les comprendre, les merveilleux instruments qui les avaient devinés et si longtemps attendus.

Ils ne les trahiront jamais. Au contraire, ils les serviront toujours mieux. Les années feront plus jeune et plus pure leur voix que n'égale en durée aucune voix humaine. Leur beauté se renouvellera plutôt que de vieillir, et quelques planchettes de bois rendront témoignage à la vérité de ces paroles de Léonard : Cosa bella mortal passUy ma non d'arte.

Il a, ce bois des violons illustres, je ne sais quoi de mystérieux et de sacré. Pourquoi Shakespeare, qui s'étonnait, on le sait, du pouvoir magique des cordes, n'at-il point célébré cette autre et non moins étrange vertu? Car les cordes sans le bois ne seraient que la lyre antique ou la harpe d'aujourd'hui. Dans le livre que nous venons de lire, il est parlé d'un érable que Stradivarius acheta vers 1720, et dans lequel il tailla quelques-uns de ses instruments les plus fameux. On aimerait aller en pèlerinage visiter la colline lombarde où grandit, où tomba l'arbre marqué d'avance pour un mélodieux

destin, frère mieux inspiré des chênes de Tantique Dodone, plus vraiment prophétique, et dont les oracles ne passeront point.

Enfin, pour achever ses merveilles, Stradivarius avait besoin d'un dernier élément et d'un suprême secours. On ne sait pas, ou du moins nous ne savions pas de quelle conséquence était, pour la perfection des instruments, le vernis et le vernissage, la préparation de ce baume transparent, la manière de l'appliquer et de l'étendre. La façon de le laisser sécher importait encore davantage. Une lettre de Stradivarius nous apprend qu'il y fallait par-dessus tout « la forte chaleur du soleil ». Ainsi la nature aidait l'homme, la beauté sonore ne se consommait que par la beauté rayonnante, et la double vertu de Phœbus-Apollon se mêlait en des chefs-d'œuvre deux fois divins, par la musique et par la lumière.

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