PRES DU FORGERON
Septembre igo8.
'est le nom, traduit en français, d'une maison basque. Encore jeune, elle n'est pas tout à tait pareille aux vieilles demeures du pays euskarien. Plus discrète, son front ne porte pas comme le leur, écrit sur un linteau de pierre, quelque témoignage ingénu i d'amour et de dévotion : « En 1600, un Tel a bâti cette ) maison pour y vivre avec une Telle, son épouse. Ave I Maria. » Mais, comme ses aînées, comme ses aïeules, elle a ses murs blancs de chaux et ses volets bruns, ses pots de fleurs accrochés sous les fenêtres, son toit aux pentes inégales et son atrium de platanes taillés. Très basse, elle est moins debout qu'assise et même allongée sur sa colline et sur ses deux terrasses, l'une de pierre rose et l'autre de sable blond. L'une regarde la montagne, et l'on voit, de l'autre, la mer. Admirables tous deux, rhorizcn qui s'élève répond et fait équilibieà -vclui qui s'étend.
L'Océan n'est pas seul ici. La beauté de la terre encadre et définit sa beauté. Vers le nord, un cap de rochers abaisse au loin sa crête fine. Plus près, la falaise remonte, se gonfle, et des maisons éparses tachent de
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Diane son mufle fauve, entre le double azur d'une mer ju'on dirait latine et d'un ciel presque d'Orient.
De l'autre côté, vers le sud, ondule un vaste pays ; des andes et des prés, des champs de maïs et des bouquets ie bois. Déjà les premiers labours paraissent entre les /erdures. Derrière, et toutes proches, les Pyrénées fornent, suivant le temps et l'heure, tantôt une muraille it tantôt un voile. Plus hautes ailleurs, elles ne sont lulle part aussi harmonieuses. Voici, dominant ses :ompagnes, la Rhune au front sacré, dont le nom seul i je ne sais quoi de mystérieux. Plus loin, l'espagnole Haya hérisse les pointes de sa triple couronne. Mais, m fond, le Jaizquebel semble un Vésuve plus large et descend, par une pente aussi douce, vers un golfe quelquefois à peine moins beau.
La forge est près d'ici, derrière une haie de roseaux. St cette voisine est une amie. Naguère elle a forgé, pour e toit de la maison blanche, une gracieuse girouette : m petit coq, sur un perchoir à jour, que trois croix, LUX bras fleurdelisés, surmontent de leur pyramide égère. Et puis il me plaît, en passant, de m'arrêter sur e seuil de l'atelier sonore. C'est une opération pittoesque que le ferrement d'un de ces bœufs qui traînent ci des chars aux roues pleines. Dépouillée de sa chape ie toile et de sa tiare de laine, l'énorme bête est suspendue aux poutres du plafond. Liée par des courroies
comme par des bandelettes, elle a l'air d'une victime prête pour le sacrifice.
Chaque jour, presque tout le jour, la forge retentit. Mais son bruit est de ceux qui ne sauraient troubler notre travail ou notre rêve, de ceux où quelque chose reste de la nature, qui les ennoblit et nous protège. Comme le tic tac du moulin, comme la cadence des rames ou celle des fléaux battant l'aire, comme le son ou le chant des besognes primitives et des grands labeurs sacrés, le choc du marteau sur l'enclume n'est point ennemi de la pensée. Au contraire, il l'accompagne et l'ordonne, il la rythme et ne la brise point. Quelquefois il l'entraîne, au loin, vers les antiques légendes, et le fer, que forgeait Héphaïstos, et la flamme, que Prométhée déroba, nous font nous ressouvenir des dieux.
Attentive à tous les modes sonores de l'activité et de la vie, la musique jamais ne méprisa les plus humbles; pas plus que la fileuse, elle n'a dédaigné le forgeron. Je ne sais trop si, dans l'immense galerie de Schubert, on trouverait un tableau de forge. Ailleurs j'en connais trois, de trois maîtres fort différents. L'autre jour, l'idée m'est venue de les reprendre et de les comparer. La forge, la vraie, faisait son bruit familier. On eût dit qu'elle m'invitait elle-même à rapprocher la nature et l'art, l'imitation et la réalité.
Je commençai par le fameux thème varié du vieux
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Hseiidel, qu'on 'nomme le Forgeron. Rien de plus robuste et de plus simple. La variation ne consiste ici que dans l'accroissement périodique du nombre des notes let de leur vélocité : croches, triolets, doubles et triples croches. Nous sommes encore loin du genre symphonique et du chef-d'œuvre de ce genre : les trente-trois variations de Beethoven sur une valse de Diabelli. Le thème de Hsendel est sage autant qu'il est fort, et, dans les « doubles » qui le suivent, la vitesse même de la musique ne l'échauiîe pas. Nulle poésie, aucun lyrisme. Lui non plus, le patriarche anglo-saxon, « il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge ». A peine, vers la fin, quelques gerbes d'étincelles. Pas d'enfer, pas même de Dassion, et, de sentiment, pas davantage.
Mais il avait le rythme, et c'est avec le rythme qu'il a ?"orgé les sons. « Au commencement était le rythme, » disait, je crois, Hans de Biilow. Et je sais bien qu'auourd'hui nos docteurs en esthétique prétendent voloniers le contraire. L'un d'eux affirmait dernièrement que .e rythme n'est pas dans la musique un élément essen- :iel. Il n'y est pas non plus, avait assuré naguère un mtre métaphysicien, un élément impérissable. Et cela, ïi j'ai bonne mémoire, s'appuyait tant bien que mal , plutôt mal, sur des raisons tirées des rapports de la nusique avec l'Intelligence infinie. Mais tout de même 'ai bien senti l'autre jour que le forgeron de Hoendel îtait plus fort, à lui tout seul, que nos deux philosoph es •éunis.
C'était un de ces jours propres à l'automne basque : in jour parfaitement pur, immobile et muet. A peine
si l'on entend au loin, par intervalles, le chant d'une tourterelle ou le coup de fusil d'un chasseur. Plus près, sous le mur du jardin, les paysans qui passent, chaussés de sandales à semelles de corde, passent sans bruit. L'heure est délicieuse, mais dans le silence elle fuirait, légère, insaisissable, et je bénis le rythme qui me la mesure et qui me donne, avec la joie de la mieux goûter, l'illusion de la retenir.
Autre musique de torge, pendant que mon voisin forge toujours. La scène est justement à quelques lieues d'ici, dans les montagnes de Biscaye. Autour d'un feu nocturne, des Bohémiens sont rassemblés. Quelquesuns battent le fer sur l'enclume en chantant. Une femme, une sorte de sibylle, mêle à leur travail sa ballade sauvage, un récit de supplice et de bûcher. Vous avez reconnu le second acte du Trovatore, le chœur des forgerons et les strophes d'Azucena. Les modernistes — car la musique a les siens — peuvent en sourire. Ils auront tort. Une force est dans ce rythme, dans ce brutal unisson, dans ces modulations rudes. Mais surtout je trouve un charme étrange, un âpre goût de mélancolie et d'horreur mystérieuse, à la chanson de la flamme. Comme s'écrie la fille de Jorio : La fiamma è hellal J'en ressens ici la tragique beauté. Et puis n'est-il pas vrai qu'en chacun de nous, des sons, des couleurs, des parfums, peuvent réveiller à demi d'incer-
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tains souvenirs? Nous en avons oublié l'objet, mais une obscure émotion nous en reste. Ainsi que des joies, il y a des tristesses sans cause, et voilà pourquoi, depuis Tenfance, le chœur des forgerons et le vocero d'Azucena me donne un vague désir de larmes.
Mais, à la gloire du fer et du feu, le poème des poèmes est le premier acte de Siegfried. Par lui, j'ai couronné ma journée. Extraordinaire chef-d'œuvre, symphonie colossale, qui n'a pour sujet que le travail ou la besogne de forgeron. Ils sont deux personnages à se la partager. Mais quelle inégalité dans le partage! « Quel état, et quel état! » Le rythme encore, le rythme avant tout, plus que tout, exprime l'un et l'autre. « C'est ici, disait Wagner du premier morceau de la symphonie en la, c'est ici que le rythme célèbre ses orgies. » Le mot ne serait pas moins vrai du premier acte du drame wa-
gnerien.
Orgies d'ailleurs aussi différentes que diffèrent les j deux ouvriers, à l'œuvre tour à tour. Mime, le gnome, I l'avorton, s'y est mis le premier. Il s'y acharne, il s'y 1 épuise en vain. Sous ses chétives, sous ses hideuses I mains, les éclats de l'épée refusent de se rejoindre. Le thème opiniâtre a beau aller, venir et revenir, se tourner, se contourner et se tordre, comme le nain luimême tors et retors, rien n'arrive à sortir du cercle étroit que trace et retrace le forgeron monstrueux. Si
le rythme s'anime, s'exalte, si parfois on dirait qu'il s'enivre, ce n'est que de dépit et d'impuissante rage.
Mais voici l'héroïque, le divin forgeron. Du coup, de son premier coup, jaillit un thème nouveau, magnifique, éclatant. L'autre se traînait dans les bas-fonds, celui-ci court sur les cimes. Le rythme toujours, un rythme admirable d'ampleur et de puissance, en fait la première et la maîtresse beauté. Peu de notes, mais dures comme le fer, brillantes comme le feu. Et ce rythme du chant, la symphonie l'enveloppe d'autres rythmes, qui le renforcent et le multiplient. Tantôt l'orchestre s'enfle et tantôt il s'aiguise ; il frappe et retentit, il pétille et flambe; il est tour à tour, ou plutôt à la fois, le souffle et la flamme, le marteau, l'enclume et le glaive, les étincelles et le brasier.
La musique ici ne s'est pas approprié seulement le geste et les dehors de la rude besogne. Elle en a dégagé le génie, ou l'àme, que tant d'éléments ont formée. Siegfried les célèbre et les glorifie tous en son cantique. C'est le bois des forêts maternelles, l'arbre des temps anciens devenu charbon, le charbon changé en flamme et la flamme domptant le fer. Mais c'est l'homme aussi, l'homme surtout; c'est son bras, c'est sa main, que son esprit anime et conduit. Forces naturelles, forces humaines, la musique a tout figuré, et transfiguré. L'art, une fois encore, a rempli sa double mission. Témoin