‹ Notes brèvesChapitre 12 sur 85 · PRES DU FORGERON · texte numérisé non relu

PRES DU FORGERON

et interprète, son interprétation a surpassé son témoignage.

Et maintenant sous ma fenêtre, la forge véritable a fini par se taire. Vaincue, elle écoute peut-être. Je n'entends plus que l'autre, celle que je fais moi-même retentir. La vérité et la vie ont passé dans les sons.

.N France, on ne sait guère autre chose que son nom, son nom mélodieux : Sm.etana, et le titre d'un de ses opéras : la Fiancée vendue. Dans le plus récent volume de la collection des Maîtres de la musique, M. William Ritter vient d'étudier la vie et l'œuvre du compositeur de Bohême. J'ai lu ce livre avec beaucoup d'intérêt et de mélancolie, parce qu'il analyse les ouvrages et raconte le martyre d'un grand artiste. Je Tai lu surtout avec humilité, car il montre combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, à la critique musicale, de définir, d'expliquer le génie d'un musicien et celui de la musique elle-même.

Smetana, comme tant d'autres, est venu parmi les siens, et les siens ne l'ont pas reçu. Plus que tout autre, cependant, il venait pour les révéler ou les rappeler à eux-mêmes, pour fixer en ses œuvres l'âme et le visage de la patrie.

Smetana, dit son biographe, c'est le nom qui marque c( la minute précise où l'un des peuples les plus musiciens du monde prend conscience de son existence et l'exprime en musique ». L'auteur des Brandehourgeois en Bohême et de la Fiancée vendue, de Dalibor et de Lihuse, du Baiser, du Secret et du cycle de poèmes symphoniques intitulé : Ma patrie, «a mieux aimé fonder l'opéra et la symphonie tchèques que de prétendre ambitieusement ajouter des œuvres universelles au patrimoine de l'humanité ». Délibérément national et local, patriote avec jalousie, avec intransigeance, il a suivi le conseil de la Sagesse : « Buvez de votre puits et prenez l'eau dans votre citerne. »

Il écrivait un jour : « Ma musique est purement tchèque, et elle ne peut être pensée nulle part ailleurs qu'en Bohême. » Un autre jour : « Après tout, je n'ai que fort peu de goût pour la diffusion de ma musique hors des frontières. Ma modestie se contentera de la reconnaissance de ma nation, et les ovations du public tchèque ont récompensé dans une forte mesure mes efforts si purs, si sincères, — sacrés. »

Mais cette fois il se trompait et voulait se tromper. D'un geste pieux et filial, il jetait le manteau sur l'ingratitude de sa patrie. Celle-ci ne fut pas seulement insensible, mais injurieuse, mais cruelle au génie de son enfant. Si d'abord elle parut comprendre le musicien de la Fiancée vendue et voulut bien l'applaudir, elle lui fit ensuite payer d'un long mépris sa passagère et trompeuse faveur.

Un Franz Liszt, intelligent et généreux à son ordinaire, une Clara Schumann, encourageait de loin Smetana. Prague, où il avait fondé un Conservatoire national, l'écoutait à peine. Ses leçons ne suffisaient pas à le nourrir. Triste musicien d'une cour délaissée, il montait chaque soir au Hradchin et là jouait pendant une heure, dans le vieux château, pour le vieil empereur qui venait de descendre du trône. Mais, quand le jeune successeur de Ferdinand I^r, François-Joseph, épousait Elisabeth de Bavière, le compositeur tchèque n'obtenait même pas licence de dédier sa Symphonie triomphale au couple impérial autrichien.

Plus tard, bien plus tard, lorsque la nation et la musique tchèques auront fait reconnaître leurs droits, une Altesse Impériale ne dédaignera plus d'adresser la parole à Smetana. « Seulement, Smetana sera sourd. » Plus tard encore, en 1901, quand François-Joseph entrera dans la ville de Prague enfin réconciliée, les premiers accents d'un opéra de Smetana lui souhaiteront la bienvenue. « Seulement, Smetana sera mort. »

Il mourut en 1884, âgé de soixante ans. Et l'indifférence et le dédain, l'ingratitude de son siècle et de son pays, ne firent pas toute l'horreur de son destin. La

misère, puis la surdité et à la fin la folie en devaient être aussi les ouvrières tragiques.

Chef d'orchestre et directeur musical du théâtre tchèque enfin créé, la première et foudroyante attaque de son mal, en septembre 1874, l'oblige à se retirer. Ses ennemis en triomphent et n'ont pas honte d'insulter à son infirmité même. Six semaines après, il a complètement cessé d'entendre. De ville en ville, de Wiirzbourg à Vienne, il cherche la guérison, en vain. Alors il se réfugie à la campagne, près de sa fille. Il y passera les dix années qu'il lui reste à vivre, ou plutôt à mourir.

Années d'agonie, et pourtant de génie encore, assure le biographe du maître, au moins en certains ouvrages : le Baiser, le Secret, surtout les poèmes symphoniques dédiés à la patrie, et même les deux quatuors autobiographiques intitulés Ma vie. Après avoir commenté le premier, l'auteur ajoutait : « Voilà à peu près ce qu'a voulu dire cette composition, qui est en quelque sorte ane œuvre privée, et à cause de cela écrite pour quatre instruments qui, dans un petit cercle intime, doivent :auser entre eux de ce qui m'afflige d'une manière si profonde. Rien d'autre. »

Hélas! rien d'autre que l'affliction, et plus profonde :haque jour. « Je m'étonne moi-même d'arriver à supporter la vie que me font ces terribles coups du sort. Non seulement je souffre de ma maladie, mais je suc- :ombe au souci du gain de mon existence. Depuis le mois de mai (1877) je ne reçois plus aucun traitement, et je n'ai pas de quoi vivre... Mon amertume est grande, et je ne sais plus que devenir. »

Cependant le mal physique ne cessait d'empirer. Comme celle de Beethoven, la surdité de Smetana, loin d'être silencieuse, entretenait à son oreille un éternel, un horrible fracas.

« Un grondement et un tumulte dans ma tête, comme si je me tenais sous une grande cascade, a persisté jusqu'ici et dure jour et nuit sans trêve, plus fort quand mon esprit est agité, plus faible quand il est plus calme. Je n'entends absolument rien, même pas ma propre voix. Ma propre musique au piano, je ne l'entends qu'en esprit, pas en réalité. Entendre jouer les autres, même tout un orchestre, à l'Opéra ou au concert, est pour mes oreilles une impossibilité. »

Si du moins, comme Beethoven, il avait trouvé dans son âme une citadelle, un sanctuaire inviolable! Mais son âme elle-même se troublait, et chez celui qui devait unir en sa double misère l'infortune de Beethoven à celle de Schumann, le désordre d'un sens n'était que le symptôme de plus funestes égarements.

Il se défendit longtemps. Parfois un douloureux désir lui venait. Il courait à Prague le soir où l'on donnait un de ses ouvrages. « J'étais si étourdi d'émotion, que je savais à peine ce que je faisais... Hélas! j'étais le seul dans la salle comble qui, de toute cette musique, ma propre musique, n'entendait point un son. »

Les péripéties finales furent lamentables. Telle partition porte pour épigraphe : « En dépit de continuels, de terribles efforts. » L'avant-dernier opéra de Smetana, œuvre d'un sourd et d'un demi-fou, s'appelle d'un nom symbolique, le Mur du Diable. C'est bien là, comme sous le ciment, entre les pierres, que, par une puissance infernale, le génie de Tartiste fut muré pour jamais.

Quant à son dernier ouvrage. Viola, nous n'en possédons que des fragments. Le malade, le mourant, y travaillait avec une exaltation qui s'achève en délire : « Viola! Ma poitrine se dilate d'orgueil de ce que cette gloire artistique m'ait encore été réservée... O Viola! Raconte à ces messieurs de Prague combien mon âme est émue de larmes... Des larmes!... Je vous enverrai ces mélodies divines du premier acte, pour que vous ayez la volupté de vous réjouir de ces endroits-là. Certains font de moi... un ange! »

Suivent quelques phrases inintelligibles. Peu après, Smetana dut être conduit dans un asile de fous. Il y succomba presque aussitôt. Ses amis suivirent sans doute le conseil qu'autrefois il leur avait donné : « Ne pleurez pas sur moi. » Il ajoutait alors : « Pour certain grand voyage, s'il m'est destiné, j'y suis parfaitement préparé. » On peut du moins regretter qu'il s'y soit préparé seul, et que ni ses œuvres ni ses lettres ne contiennent un élan religieux.

Voilà ce que nous apprend ce livre. C'est beaucoup assurément. Ainsi que le musicien, que ne nous fait-il connaître la musique! Mais cette seconde révélation est plus difficile. Rares sont les maîtres qui nous la donnent. « Musicien national » est bientôt dit. Resterait à dire par quelles formes de la musique, par quelles mélodies ou quels accords s'est exprimé l'esprit ou l'âme de la nation. Et cela, non sans avoir défini d'abord la nature ou la qualité de cette âme et ' la personnalité de cet esprit.

Certes il importe de savoir que Smetana créa la musique tchèque et ne la transcrivit point; qu'insoucieux de la mélodie populaire, il a tout donné à sa patrie et n'en a rien reçu.

C'est encore une distinction très juste, et peut-être nouvelle, que M. Ritter établit dans l'histoire de la musique, entre l'élément slave, ou slovaque^ et l'élément russe, presque toujours asiatique à demi.

Malgré tout, pour avoir l'idée ou le sentiment de la musique du musicien, quelque chose, un rien, nous manque, nous fuit. Et cela, nous ne le surprendrons nulle part, fût-ce en quelques lignes que cite M. Ritter, où Smetana, tâchant d'analyser son propre style, n'a pas su, lui non plus, nous parler avec précision de Smetana.

Mais qui nous parlera jamais ainsi de la musique elle-même! En elle plus qu'en aucun art, le passage

.'St insensible entre l'ordre de la matière et celui de l'es- |)rit. Et pour ceux qui prétendent parler d'elle, la tranjition, ou la transposition, n'est pas moins difficile, de l'ordre des sons à celui des mots. Si elle était plus l.isée, les mots suffiraient sans doute à tout dire, il n'y jiurait que leur langage, et les lèvres de l'homme dédai- ;neraient les sons. Critiques musicaux, voilà la diffîulté, la vanité peut-être, et sûrement le charme — )resque au sens magique — de la tâche que nous »oursuivons sans cesse, quitte à ne jamais l'accomplir, ^otre musique bien-aimée est l'éternelle fugitive et l'infonnue éternelle. Il n'est pas une des pages que nous \ii consacrons où nous ne devrions tracer les deux mots [ue Mazzini jadis, écrivant d'elle aussi, prenait pour pigraphe : Numini ignoto.

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