AUX ABONNES DE L'OPERA
Janvier 1908.
Messieurs^
'ous pourriez parler de la direction de l'Académie nationale de musique — j'entends la direction qui vient de finir — un peu comme parle de sa défunte épouse un personnage de Molière : « Vivante, je la querellais; morte, je la pleure. »
Vous l'avez, en ses derniers jours, honorée publiquement par des hommages, des adieux et des présents qui valent presque des larmes. Pourtant, au cours de son long principat, vous n'aviez toujours pas épargné M. le directeur sortant. Il arriva plus d'une fois que certains d'entre vous, croyant avoir à se plaindre de lui, nous prièrent, tout bas, de prendre, tout haut, le soin de leur querelle.
Pour la soutenir encore aujourd'hui, l'heure serait peut-être mal choisie et sûrement tardive. A la retraite, comme à la mort, on témoigne, vous le savez, tous les égards. C'est toujours un devoir de respect, et quelquefois de justice. Donc « je ne veux point ici rappeler le passé », ni faire l'histoire, encore moins le procès de
AUX ABONNÉS DE l'opÉRA yS
a direction achevée. Aussi bien, le mal dont souffre lotre Opéra, mal que personne, je crois, ne conteste, 'ient de plus loin et d'ailleurs. Vous en êtes un peu les :omplices. Vous pouvez aider, sinon suffire à le guérir, /ous plairait-il d'en convenir ou de le confesser avec lous? Oui, n'est-ce pas, si le temps où l'on change de 'iirecteur est le moment aussi de l'examen de conscience ît du ferme propos.
Certes vous n'êtes pas sans excuse, et les choses, ou es lieux mêmes, encourent les premiers reproches. 3œthe a beau soutenir que sur quatre planches mises msemble, on peut appeler ou défier le comédien et lui :rier : Hic Rhodus, hic salta, c'est une question essen- :ielle, en matière de théâtre, que la question ubi. Notre Dpéra, qui passe pour un des plus beaux monuments le Paris, est sûrement le moins bien approprié à ;es fins. Jamais on n'éleva pour le plaisir des yeux et les oreilles un édifice aussi peu favorable à ce double :ontentement. L'acoustique et l'optique y sont égalenent fâcheuses. La salle est terne et semble voilée. Je le sais quel brouillard y flotte, où la lumière s'éteint, )ù se perd le son. Tout s'y entend, s'y voit de loin et vaguement. Là-bas, quel jeu de physionomie, quelle îxpression du visage, quel geste, quelle attitude ou quel égard pourrait nous être sensible, nous émouvoir ou lous charmer? Ainsi tout un aspect, ou plutôt l'aspect
même, tout Taspect du drame lyrique, est compromis, si ce n'est supprimé, par la distance.
Elle en affaiblit considérablement aussi l'élément ou la vertu sonore. Du bord même de la scène, le chant porte à grand'peine jusqu'au fond de la salle. Impuissant à la remplir, à l'animer surtout, l'orchestre le plus nombreux, le plus nourri, jamais ne l'ébranlé d'une secousse, n'y fait jamais passer un frisson. Le hasard, à vrai dire, y prend quelquefois de bizarres revanches. Je sais des places choisies où la voix s'entend à merveille, une voix plutôt, celle du souffleur, et celle-là seulement. Elle prononce très bien, et les heureux auditeurs auxquels elle arrive sont ainsi les premiers à connaître les paroles, sinon la musique, des ouvrages nouveaux.
Le reste sans doute n'est pas le silence, mais ce n'est jamais non plus, tant s'en faut, ni la plénitude, ni la finesse du son. Il semble que deux arts, moins alliés qu'ennemis, fassent, en ce théâtre, une œuvre trop peu commune et divisée contre elle-même. Vous connaissez la fameuse équation : la musique est une architecture sonore , et l'architecture une musique fixée. On dirait plus exactement, parlant de l'Opéra, que toute musique est figée en cette architecture.
Ni les artistes et les auditeurs, ni les auditeurs ensemble, ne se trouvent ici, pour ainsi parler, dans le même courant ou sur le même plan d'émotion. De là, pour les uns et les autres, sur la scène — on nous l'a dit — et dans la salle, — vous l'avez éprouvé — je ne sais quelle impression de froideur, de vide et de solitude.
AUX ABONNÉS DE l' 0 P É R A yS
Nietzsche autrefois, le Nietzsche de la seconde manière, antiwagnérien furieux, a fait au théâtre en général, et surtout au théâtre de Bayreuth, un étrange reproche. « Tout ce qui, dit-il avec sa verve irritée et paradoxale, tout ce qui est parfait ne tolère pas de témoins. Au théâtre, on devient peuple, troupeau... C'est là que la conscience la plus personnelle succombe au charme niveleur du plus grand nombre; c'est là que règne le voisin; c'est là qu'on devient voisin. »
Impossible de méconnaître davantage le principe et la nature du théâtre, avec celle du plaisir qu'on y va chercher. L'essence même de ce plaisir consiste précisément dans la communauté et le partage, dans la fusion de la « conscience personnelle » avec celle de tous. Que le voisin y règne, qu'on y devienne voisin, telle n'est pas l'infériorité du théâtre; mais telle en est. au contraire, la dignité éminente, la sociale et fraternelle beauté. Il est trop vrai que notre théâtre de l'Opéra ne la possède point. La contagion du sentiment et de l'émotion ne sait, pour ainsi dire, où s'y prendre et comment s'y répandre. Par l'ouïe et par la vue, elle ne se propage pas. Si nom.breux que nous soyons dans la vaste et morne salle, bien loin que nous nous y sentions tous unanimes, chacun de nous s'y croit un étranger parmi des inconnus.
C'est ainsi qu'à l'Opéra les choses ont leurs défauts , ou leurs torts. Mais les personnes mêmes n'y sont peut-être pas tout à fait sans reproche.
yÔ NOTES BRÈVES
Il est possible que votre avantage apparent ne soit
ici que faiblesse, et que votre privilège se tourne contre
vous. Je m'explique. Vous êtes des abonnés, c'est-à-dire
des habitués, et l'habitude, je crois, fait presque tout
le mal.
L'habitude est une étrangère
Qui supplante en nous la raison.
Pis qu'une étrangère, parfois : une ennemie, et funeste, encore plus qu'à notre raison, à notre sensibilité. Je sais bien que sur la musique, plus que sur les autres arts, elle a quelque chose à prétendre. Sous des formes diverses : la reprise, le rappel ou le retour des thèmes, le travail ou le développement symphonique, l'habitude entre comme élément dans la musique même. Pour nous, chez nous, musiciens, elle a sa part aussi dans notre connaissance et dans notre amour. Mais elle ne l'a pas moins, à la longue, dans notre indifférence et notre détachement. Sans doute elle ne nous rendra jamais les chefs-d'œuvre assez familiers; mais elle risque, à la fin, de nous rendre trop familiers avec les chefs-d'œuvre :
Mais imprudent qui s'abandonne A son joug une fois porté.
Cette vieille au pas monotone Endort la jeune liberté.
Et tous ceux que sa force obscure A gagnés insensiblement, Sont des hommes par la figure, Des choses par le mouvement.
Que n'avez-vous, il y a peu de jours, entendu corn-
AUX ABONNÉS DE l'opÉRA 77
menter ces vers de Sully Prudhomme par un jeune prêtre philosophe! Il expliquait à son auditoire le rapport et comme le compromis que nous devrions établir dans notre esprit et dans notre âme, dans toute notre vie enfin, entre l'habitude, cette loi périlleuse, et l'attention, cette nécessaire vertu. Il nous montrait le forgeron qui, dans le feu continu de sa forge, pour l'entretenir ou pour le ranimer, jette parfois quelques gouttes d'eau. Et je pensais à vous, à vous qui ne savez plus écouter à force d'avoir entendu, à vous qui laissez mourir en vous l'admiration, le plaisir et le désir même, faute de mêler à votre vieille habitude un peu d'attention toute fraîche.
Si du moins cette habitude était pour vous habitude de l'esprit et de l'âme, elle pourrait avoir encore son excellence. Mais, toute extérieure et frivole, elle est à peine des yeux; elle ne vous est imposée que par la mode et le monde, qui vous conduisent ici et vous y commandent encore. Ici vous ne songez pas à l'emploi très noble, à la véritable consécration du soir que pourrait être pour vous la musique. Blasés et distraits volontairement, vous êtes devenus, auditeurs de tout âge, pareils à ce jeune homme, abonné comme vous, qui
... posait au hasard Son coude à l'Opéra sur Gluck et sur Mozart.
Ayant cessé d'être attentif, on cesse d'être silencieux. Spirituel, élégant, policé, le public de l'Académie na-
tionale de musique a toutes les qualités, hormis celle du silence. Pourvu qu'il ne se taise point, ou plutôt parce qu'il ne consent pas à se taire, il n'y a plus rien qu'on ne puisse avec lui se permettre. Lui qui saurait comprendre les œuvres les plus belles, il supportera les plus médiocres. Il laissera tout jouer, tout chanter, et par tout le monde, sans révolte ou sans impatience seulement.
Dans un beau livre, le Trésor des Humbles , M. Maurice Maeterlinck a fait une place, et d'honneur, au silence. Hélas! parmi leurs richesses, les grands et les heureux du monde ne le compteront-ils jamais! L'Apocalypse dit quelque part : « Il se fit tout à coup dans le ciel un silence d'une demi-heure. » Attendronsnous le ciel pour nous taire ce peu d'instants? Mais non. Déjà le silence règne et dure même quelquefois davantage dans les régions supérieures de l'Opéra, celles que justement on nomme « le Paradis ». Qu'il descende sur vous et que parmi vous il demeure. Voilà le seul vœu que je forme. Il ne tient qu'à vous de le remplir et d'en éprouver le bienfait.
Déjà, dans la vie habituelle et que j'appellerai commune, c'est une bonne, une sainte loi de se taire, ne fût-ce que pour écouter en soi-même son humble, sa pauvre voix. Quel n'est pas le devoir et quel ne sera pas le 'profit, quand les grandes voix, les voix immor-