VN PORTRAIT AMERICAIN DE LISZT
'est un portrait à la plume, je veux dire écrit. Il est déjà ancien, connu depuis quelque vingtcinq ans en Amérique, en Allemagne et en Angleterre. Mais il est nouveau pour nous, l'ouvrage qui le contient n'ayant été traduit que l'an dernier dans notre langue*.
L'auteur est, ou plutôt, en 1873, était une jeune fille de la Louisiane, miss Amy Fay. Née d'une famille de musiciens, son grand-père maternel, un évêque protestant, avait été surnom.mé « l'évêque dilettante ». Musicienne d'instinct, de goût, de passion même, et dès l'enfance, elle vint plus tard étudier en Allemagne. Elle y demeura six ans. Retournée en sa patrie, elle s'}'- fit une grande réputation dans un genre, la « causerie musicale », où l'on assure qu'elle excellait deux fois, parlant et jouant du piano tour à tour. Le livre que nous venons de lire est le recueil des souvenirs de sa jeunesse, du temps qu'elle était à l'école des grands maîtres allemands.
I. Miss Amy Fay, Lettres intimes d'une musicienne américaine, traduit de l'anglais Music study in Germany, par M""" B. Sourdillon; préface de M. Vincent d'Indy. Paris, Dujarric, 1907.
UN PORTRAIT AMERICAIN DE LISZT 8l
Elle a dit avec raison de ses compatriotes : « Ils ont toujours ce qu'il y a de mieux, ou rien. » En fait de ;« professeurs de musique », elle eut assurément ce qu'il ly avait de mieux.
Tausig d'abord, le disciple favori de Liszt, lequel avait mis en lui, comme en son héritier, sa plus chère [et trop brève espérance. Il mourut à l'âge de trente ans. Nerveux et fantasque, c'était, paraît-il, un maître sans indulgence. Penché sur son élève, il lui prodiguait, en guise d'encouragement, des exclamations de ce genre : « Terrible! Affreux! Épouvantable! O mon Dieu! O mon Dieu! » Et la jeune fille ajoute : « Si j'avais continué avec lui, je serais usée jusqu'aux os... car toutes ses élèves, excepté la petite T..., qui est à l'âge dodu de quinze ans, sont maigres comme des bâtons. »
Elle ne continua point et passa, Tausig ayant abandonné l'enseignement, sous la direction de Kullak. Elle avait trouvé le premier incomparable; le second lui parut accompli. Dans chacun de ses professeurs, cette élève modèle saluait avec le même enthousiasme le professeur de ses rêves.
Kullak, d'ailleurs, « comme tous les artistes, est capricieux et exaspérant » ; non seulement exaspérant, mais désespérant, au même degré que Tausig, et d'une autre façon, rien que par les exemples, tranquillement donnés, de son inimitable maîtrise : « Que savez-vous des
« doubles tierces? » m'a-t-il demandé. J'ai dû admettre que je n'en savais rien. Alors il s'est précipité sur le piano et, comme un éclair, a descendu le clavier du haut en bas en une gamme de doubles tierces, absolument comme si c'était une simple gamme. » '
Et la jeune fille de se demander avec une véritable angoisse : « Quand pourrai-je perler mes passages? Quand mes octaves viendront-elles d'un poignet souple? Quand mes trilles seront-ils brillants et soutenus? Quand mon pouce tournera-t-il en dessous et mon quatrième doigt en dessus, sans qu'il se produise la plus légère brisure dans mon jeu? Quand mes arpèges auront-ils, en remontant le clavier, ce roulement particulier qu'un véritable artiste sait leur donner? » A de tels accents il n'est pas un apprenti pianiste qui ne reconnaisse une inquiétude, une crainte, une douleur enfin semblable à sa douleur.
Au bout de quelque temps, la jeune musicienne se sépara de Kullak. De Berlin, elle se rendit à Weimar, elle vit Liszt et, comme Bettina, quand celle-ci connut Beethoven, elle oublia le monde entier.
Un soir, au théâtre, elle aperçut pour la première fois ce visage, « où passait encore de temps en temps une lueur comparable à celle d'une épée qui brille au soleil ». Liszt avait alors soixante-deux ans. « Grand et mince, les yeux enfoncés, les sourcils peu épais, il