UN PORTRAIT AMERICAIN DE LISZT
Drte les cheveux gris partagés par une raie dans le lilieu. Les coins de sa bouche se relèvent, ce qui lui onne, quand il sourit, une expression rusée et méphis- )phélique.
« Ses mains sont si étroites et ses doigts si maigres, u'ils semblent avoir deux fois plus de joints que ceux es autres. Ils sont tellement souples, flexibles, que Ton evient nerveux à les regarder. »
Peu de jours après, la jeune visiteuse était admise armi les familiers et les élèves du maître. Le groupe, u le chœur des « Lisztianer », ainsi qu'on les appelait
Weimar, avait trouvé son éloquente coryphée.
Trois fois la semaine elle se rendait chez Liszt. Elle
bien décrit la villa princière, toute proche du jardin rand-ducal, les deux salons aux boiseries d'un gris 'aie, aux tentures cramoisies, avec deux fenêtres don- .ant sur le parc, l'une toujours ouverte, et sur l'appui e laquelle venaient se poser des colombes. C'est là que e donnaient les leçons. « Se donnaient » est le mot, ^iszt n'en faisant payer aucune. Elles duraient des leures et finissaient par se changer en véritables conerts. Un public de choix y assistait toujours : les élèves l'abord, et puis des étrangers, des passants de distincion, grands artistes ou grands personnages venus sauer le maître et l'entendre, car, en ses jours de bonne lumeur et quand on ne l'en priait point, il s'asseyait LU piano. On se serait cru dans une Académie ou dans ine Cour. « Liszt ne ressemble en rien à un professeur, le peut pas être traité comme tel. C'est un monarque. »
Et pourtant, comme il enseignait! Quelle supéric rite, quelle ampleur aussi dans ses leçons! « Vous vous sentez libre avec lui. Il développe en vous le vrai sen-: timent musical, ne vous arrête pas à chaque instant, mais vous laisse à votre propre inspiration. De temps en temps, il fait une critique, ou joue un passage, et vous dit quelques mots qui vous donnent à réfléchir pour le reste de la vie. »
Avec cela, jamais ou presque jamais d'impatience ni de colère. A tant de grandeur et de force, tant de douceur unie et même tant de gentillesse! Des grâces exquises, des raffinements de courtoisie et de bonté. Et puis, de temps en temps, des sursauts et comme des crises de génie. Alors l'ardeur la plus généreuse, le besoin, la passion de se communiquer, de se donner tout entier.
Elle a bien compris son grand maître allemand, la petite élève américaine. « C'est l'être le plus phénoménal à tout point de vue. Tout ce que vous avez entendu dire de lui ne peut vous en donner idée. Il représente l'entière série des émotions humaines. » De quelles visions, de quels souvenirs la jeune fille n'emplissaitelle pas ses yeux et sa mémoire! Un jour, c'était Clara Schumann écoutant Liszt, assise auprès du piano et pleurant. Une autre fois, un étudiant de Stuttgart était en train de jouer — médiocrement — VAppassionaîa