SOUVENIRS DE POISON
leur pénible thème, signe d'une tendance éternelle et d'un désir qui ne sera jamais assouvi. Elles allaient, allaient sans cesse, et sur leurs pieds crochus balançaient leur petite tête noire.
« Bientôt de nouvelles et meilleures visions venaient me charmer, ou m'attendrir. La lune se levait. Son disque était d'argent bruni, presque noir, et, comme je l'interrogeais : « Pierrot est mort, disait-elle, et je porte son deuil. »
« Un soir, enfin, je revis une exquise et chère morte. Je l'aimais d'un fraternel amour, car elle était presque une sœur. Elle avait péri naguère dans l'horrible incendie qui fit de tout un quartier de Paris, durant une nuit entière, un cercle de l'enfer. Et c'est aussi du poème de Dante, mais du Paradis, que l'apparition me semblait venir. Je la reconnus tout de suite, avec son visage pur comme le marbre et, sur son front de jeune déesse, l'auréole de ses cheveux déjà blancs. Tout rayonnait en elle, sa parure autant que sa beauté. Des perles ornaient ses doigts et ses poignets, ses épaules, son col et sa chevelure. Des perles, formant le tissu de sa robe, la revêtaient d'une splendeur nacrée. Et je lui disais : « D'où « vient, ô ma sœur, que vous êtes si belle, plus belle « même qu'aux jours de votre vie? Et que sont toutes « ces perles dont vous êtes comme inondée? » Elle me répondit : « Ne le devinez-vous pas? Ces perles sont les « larmes qu'on a pleurées sur moi. » Puis elle ajouta : « Voulez-vous que nous récitions ensemble un Ave « Maria?)) Je fis selon son désir, et quand nous eûmes achevé : « D'où vient, lui demandai-je encore, qu'une
« perle manque à votre collier et qu'il ne se ferme pas? « — C'est que vous n'avez pas dit Amen. » Je le dis, la dernière perle parut, et le collier se ferma.
« Ainsi le philtre secourable et funeste me faisait une vie artificielle, dont je prenais l'habitude et le goût. J'avais peur du matin et j'aspirais au soir.
« Enfin, il fallut rompre. Je n'hésitai point. Mais je n'allais pas trouver moins d'horreur dans la rupture, que laliaison — le mot n'est pas trop fort — ne m'avait donné d'ivresse. Siccine mors amara séparât? La mort n'a peut-être pas de séparation plus amère. Heures vraiment d'agonie, où mon corps et mon âme elle-même semblaient me manquer à la fois. Mon inquiétude, mon angoisse était infinie, comme l'avait été mon repos. Les notes de Tristan, les petites notes fatales, tenaient plus que leur promesse, ou leur menace. En proie à je ne sais quelle soif non seulement des lèvres, mais de l'esprit, je défaillais tout entier.
« Une nuit surtout je sentis le souffle de la folie, j'en entendis les grelots. A mon oreille, une voix distincte commença de compter : un, deux, trois, quatre, en se réglant sur les battements de mon pouls. D'abord, je n'y pris pas garde. Puis j'essayai de me distraire, ou de m'étourdir. Ce fut en vain. L'obsession redoublait, je ne pouvais échapper à la numération implacable. Et bientôt je pensai : « Qu'arrivera-t-il quand les chiffres
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( seront trop forts pour s'énoncer entre deux pulsations, ( et qu'ils enjamberont les uns sur les autres? » Une lueur d'épouvante me glaçait. Je voyais ma raison suc- :omber littéralement sous le nombre. Alors, saisi d'hor- •eur, de haine, pour cet infini de la science, cruel, neurtrier, et qui m'écrasait, j'invoquai désespérément 'autre, celui de la foi, le suppliant de me secourir et le me sauver. »
Pâle, et même un peu tremblant, rien que de s'être ouvenu, mon ami se taisait. « Et la morale de votre écit? lui demandai-je. — Rappelez-vous, me répondit- 1, ces vers de Baudelaire :
Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme unfdivin remède à nos impuretés, Et comme la meilleure et la plus pure essence, Qui prépare les forts aux saintes voluptés.
« Croyez-moi, le pavot est une des fleurs du mal. Ne )as souffrir est bien, savoir souffrir est mieux. Pascal, me fois, s'est trompé. La dignité de l'homme n'est pas oute dans la pensée. Elle est aussi dans la volonté, (ans l'effort et dans la douleur. »
s' LES VINGT ANS DE BIZET
;iNsi qu'il est dit dans ÏArlésienne, c'était « de beaux vingt ans », vraiment jeunes et fiers, libres, honnêtes et joyeux. Au mois de décembre 1857. ils prenaient leur vol vers l'Italie, où furent écrites (surtout à Rome) la plupart des lettres que M. Louiî Ganderax vient de réunir et de publier.
Bizet passa par ce pays de Provence, qu'il devait illustrer un jour. Il vit Orange, Avignon, Arles peut-être. On souhaiterait qu'il eût visité les vieux Alyscamps ei lu ces trois mots sur une pierre : Jam matura placebat, mélancolique épitaphe, que sa Muse, plus tard, auraii aimé qu'on gravât sur son tombeau.
A Toulon, il a la révélation de la mer. « Nous avons fait ce soir une petite promenade en canot, dans h rade, qui m'a vivement impressionné. » Le musicier gardera toujours cette première impression d'une mei lumineuse et calme. Ma bien-aimée est enfermée dam un palais d'or et d'azur. Ainsi chantera Nadir, le pêcheur de perles, et sa chanson marine semblera monter, lentement, du fond des eaux.