‹ Notes brèvesChapitre 22 sur 85 · LES VINGT ANS DE BIZET · texte numérisé non relu

LES VINGT ANS DE BIZET

Bizet arrive à Rome et commence, ainsi qu'il convient, par la comprendre mal. « J'ai déjà vu un peu Rome. Il y a beaucoup à admirer, mais il y a bien des désenchantements. » Bientôt il y en eut moins, de moins en moins, et l'enchantement fut le plus fort. « Plus je vois Rome, et plus je suis émerveillé. On s'habitue à cette vie tranquille et toute de travail. La campagne, sans être triste, a un cachet de grandeur immense. Et puis, les souvenirs! La via Appia, qui va à Albano, à six lieues de Rome, et qui est bordée des deux côtés par des tombeaux antiques! Gela a un certain caractère, je t'en réponds! »

Quinze jours après : « Plus je la connais, plus je l'aime. Tout est beau ici. Chaque rue, même la plus sale, a son type... Chose étonnante, les objets qui me froissaient le plus à mon entrée à Rome font maintenant partie de mon existence : les madones ridicules au-dessus de chaque réverbère, le linge à sécher étendu à toutes les fenêtres, le fumier au milieu des places, les mendiants. Tout cela me plaît et m'amuse, et je crierais au meurtre si on enlevait un seul tas de boue. »

Plus loin : « Je voudrais pouvoir te montrer un instant la vue splendide que j'ai de ma chambre. Je voudrais aussi te faire visiter le paradis que nous habitons et que l'on nomme Villa Médicis. C'est délicieux. Les levers et les couchers de soleil sont splendides. Mon

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rêve est, plus tard, de venir composer ici. On travaille mieux à Rome qu'à Paris. Plus je vais, et plus je plains les imbéciles qui n'ont pas su comprendre le bonheur du pensionnaire de l'Académie. »

Ce pensionnaire-là, du moins, comprit son bonheur, et non seulement en musicien, mais en artiste. Il reconnut que Rome est l'universelle maîtresse, qu'elle donne au musicien même, et même sans musique, des leçons d'harmonie, de cette harmonie que les Conservatoires n'enseignent point.

Il l'étudiait, il la voulait posséder tout entière, l'apprenant à la fois de la nature et des autres arts que le sien. Il écrivait déjà d'Avignon : « C'est pittoresque, imposant, et un artiste doit en profiter, qu'il soit peintre ou musicien, sculpteur ou architecte. » On a su depuis comment le musicien de V Arlésienne avait profité de la Provence. Mais, encore une fois, autant que le musicien, Rome formait l'artiste. « Je sens se fortifier mes affections artistiques. La comparaison des peintres et des sculpteurs avec les musiciens y est pour quelque chose. Tous les arts se touchent, ou plutôt il n'y a qu'un art. Qu'on rende sa pensée sur la toile, sur le marbre ou sur le théâtre, peu importe : la pensée est toujours la même. »

Il se félicite en ces termes d'avoir bien employé sa première année romaine : « J'ai lu plus de cinquante volumes, tant d'histoire que de littérature. J'ai voyagé, j'ai appris un peu de l'histoire de l'art, je suis devenu un peu connaisseur en peinture, en sculpture, etc. » Les formes, les couleurs, ne le charmaient pas moins

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que les sons. Il écrit d'Anagni, le 19 juin i858 : « Le voyage que je fais en ce moment n'a jamais été entrepris par un musicien; c'est une vraie tournée de paysagiste. » Quelques mois auparavant, il avait déjà déclaré : « Peu de musiciens auront vu et étudié ce qu'il y a à voir, comme je le fais. » Pour les musiciens, présents et futurs, de l'Académie de France, il est à souhaiter qu'un tel exemple ne soit pas perdu.

Lettres d'un artiste déjà, ces lettres sont presque d'un enfant. A Rome, il l'avoue en riant, Bizet grandissait encore, et, pour un bal masqué chez le directeur de l'Académie, il s'est fait faire « un ravissant costume de bébé ». Écrites pour la plupart à sa mère, ses lettres sont aussi d'un fils respectueux et tendre. Enfin et surtout elles sont d'un honnête, joyeux et brave garçon. Comxme dit Molière, « c'est le genre enjoué » qui domine ici. Jamais ce n'est le genre libre. Ces « beaux vingt ans » admirent fort la vertu féminine et se plaignent seulement qu'elle soit peu commune en Italie. Plus que de l'amour peut-être (hormis l'amour filial et l'amour de la patrie), Bizet a le goût, voire le culte de l'amitié, « chose assez rare », observe-t-il en passant, « entre musiciens » . Guiraud et lui connurent pourtant cette rareté. Lui-même, il se pique de tout aimer de l'amitié, n'en fût-ce que les dehors, l'illusion ou la feinte.

Mais ce qu'il préfère à tout, ce que respirent et répan

dent ses lettres, c'est la vie et la gaieté. Elle éclate à chaque page en des formules de ce genre : « Je suis le plus heureux de tous les jeunes gens que je connais... Je continue d'être heureux comme plusieurs poissons dans beaucoup d'eau. » Il ne manque pas d'esprit. Ses camarades l'assurent, et sa modestie l'empêche de les croire. Mais sa modestie a tort, car il reconnaît que, plaisanté par un Edmond About, il est fort capable de lui « rendre la monnaie de sa pièce ».

Encore plus que de l'esprit, il a de la bonne humeur et de la verve. Il entre dans l'avenir avec assurance, avec une allègre et généreuse bravoure. C'est bien un peu quelquefois aux dépens du passé. « Quant à Haydn, il y a longtemps qu'il m'endort, ainsi que le vieux Grétry. Je ne parle pas de Boïeldieu, de Nicolo, qui n'existent plus pour moi. » Dix ans plus tard, il parlera d'eux, et fort mal. Mais de Schumann alors, de Wagner, il parlera très bien. Dès à présent, il honore Beethoven et Mozart, Rossini et Meyerbeer. Il trouve chez Verdi, celui d'alors, plus de passion que de style. Mais Gounod, au sens magique du mot, l'a tout de suite et pour jamais enchanté. « Il m'a toujours été impossible de le juger. Dominé par le fluide sympathique de cet homme si supérieur à moi par l'âge et le degré de développement intellectuel, j'ai subi son influence complète... C'est le musicien le plus extraordinaire que nous ayons maintenant (excepté Rossini et Meyerbeer). »

Que pensait enfin et que disait Bizet de lui-même? La vérité. Déjà, sauf un attrait juvénile, et qui devait passer, pour la musique bouffe, il se connaît et se juge :

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« Mon goût se prononce définitivement pour le théâtre, et je sens vibrer certaines fibres dramatiques que j'ignorais jusqu'à ce jour. » — « Je suis plus que jamais certain de mon avenir : non que je croie n'avoir plus rien à faire, mais parce que je sens que je peux et parce que je veux. » Sur un autre point, plus précis, il se rend également témoignage. Parlant de ce qu'on appelle, en termes d'art ou de métier, le motif y « le seul moyen », selon lui, « que le compositeur ait de se faire comprendre du public d'aujourd'hui », il ajoute : « On peut être un grand artiste sans avoir le motif et alors il faut renoncer à l'argent et au succès populaire. Mais on peut être aussi un homme supérieur et posséder ce don précieux, témoin Rossini... Je suis pénétré et persuadé de ce que je dis, et c'est pourquoi j'espère. Je sais très bien mon affaire, j'orchestre très bien, je ne suis jamais commun, et j'ai enfin découvert ce Sésame tant cherché... Si d'autres m'entendaient, on me prendrait pour un fou; mais vous qui savez que je ne suis point un sot, vous comprenez ce que je veux dire. » — U Arlésieiuie et Carmen devaient un jour, non sans peine il est vrai, le faire mieux comprendre encore.

Tout ce qu'il se promettait ainsi de lui-même, avec quelle ardeur, quelle audace il se jurait de l'accomplir! « Quand on a du talent, on enfonce les portes et on ne doit rien à personne... Du temps, de la volonté et du feu au cœur, voilà plus qu'il ne faut pour briser tous les obstacles comme du verre. » A moins, comme du verre aussi, qu'on ne s'y brise. Bizet en fera plus tard l'expérience. Il en a déjà, quelquefois, le pressentiment.

Alors, devant ses yeux clairs et hardis, un nuage passe et voile soudain ce qu'un poète italien, Giacosa, appelait « il roseo confidar îtelfiituro, la confiance rose en l'avenir ». Elle reparaît bientôt, mais un moment elle a pâli et lui-même a tremblé. « C'est singulier, dit-il, et il y insiste, on dirait que mon amitié porte malheur. Voilà des années que je fais cette remarque. » Retenons un autre et non moins funèbre aveu : « Plus je vais, plus l'idée de la mort me glace; » et ce présage enfin de sa propre destinée, à propos de la fin d'un camarade : « Donnez-vous donc du mal pour avoir le prix de Rome, luttez au retour pour vous faire une belle position, et cela aboutira peut-être à mourir à trente-huit ans. »

Il mourut lui-même de deux ans plus jeune, et M. Ganderax, au bas de ces dernières lignes, a raison de rappeler un passage, en quelque sorte fatidique, du trio des cartes de Carmen. Dans Carmen encore, ou dans VArlésienne, on en trouverait d'autres pareils, et ce n'est pas le moindre intérêt de cette correspondance que de nous montrer la jeunesse du maître, son heureuse et triomphante jeunesse, traversée, comme le seront ses deux chefs-d'œuvre, par de sombres et funestes éclairs.

Si vif que soit l'agrément de ces lettres, quelque chose nous le gâte un peu. Pour les vingt ans de Bizet, « rien n'est beau comme Rome ». De l'harmonie romaine.

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