UNE SOIREE AUX ITALIENS
Una voce poco fà Qui nel cuormi risonô.
Vous le savez, tels sont les premiers mots que chante Rosine. A peine les eut-elle chantés, qu'il nous parut, à nous aussi, qu'hier, hier à peine, sa voix avait « résonné dans notre cœur )),tant nous la retrouvions pareille, tellement elle nous revenait fidèle. Restreinte sans doute, mais non pas éteinte, en perdant de son étendue, elle a gardé sa pureté. Nitida corne la perla, a dit un chroniqueur, de je ne sais quelle voix fameuse de l'ancienne Italie. On peut le dire encore de cette voix. Elle a conservé sa rondeur, son orient nacré, et dans le timbre qui la colore il y a moins de flamme, c'est vrai, mais à peine moins de lumière.
Donnez-la donc, cette voix, dont vous savez l'âge, et qui l'avoue elle-même, à des cantatrices de vingt ans. Elles s'en accommoderont volontiers pour un long avenir... Mais non! Gardez-vous plutôt de la leur donner : elles n'en sauraient rien faire.
Quel art, au contraire, et depuis combien d'années, l'a conduite! Quelle science l'a servie, et quel amour! L'autre soir, pour nous ravir encore, elle n'avait même pas besoin d'une phrase tout entière. Deux notes lui suffisaient, battant l'une contre l'autre leur trille d'or. Quedis-je! c'était assez d'une note unique, tenue longuement, abandonnée et reprise, tendue et flottante tour
à tour. Ainsi, pourvu qu'il soit exquis, toute l'âme de la musique et toute sa beauté peut tenir dans un son.
Oui, la beauté, je dirai même la volupté sonore, voilà, pensais-je en écoutant Rosine, l'ordre et comme le royaume où cette rare créature ne rencontra jamais de rivale. Elle ne fut peut-être pas comme d'autres : une Viardoi, une Krauss, la prêtresse ou la sibylle de son art, mais elle en a été la fée ou la sirène, et pendant un demi-siècle, les sons les plus purs que la voix de la femme ait formés se sont envolés des lèvres de cette femme.
Plus elle chanta, l'autre soir, et plus étonnamment elle chanta. Quand vint le moment, qu'on attendait, de la fameuse « leçon », elle surpassa toute attente. Un morceau de bravoure, puis un air de grand style [Voi che sapete), puis une sérénade populaire, changèrent l'enthousiasme en délire et le théâtre en un jardin fleuri. Sweets on the stveet, eût dit le poète anglais. Mais le poète italien aurait dit mieux encore :
Una donna soletta che si gia Gantando ed iscegliendo fîor da fior Onde era pinta tutta la sua via.
Alors, on crut la revoir, celle qui s'inclinait et remerciait parmi les roses. On crut la revoir dans le passé, chantant et cueillant les fleurs dont sa longue route fut « peinte ». On la revit d'abord il y a vingt ans, sous la