‹ Notes brèvesChapitre 4 sur 85 · UNE SOIREE AUX ITALIENS II · texte numérisé non relu

UNE SOIREE AUX ITALIENS II

robe de fête, puis de mort, de Juliette, partageant la gloire de quelques soirs fameux avec Tincomparable Roméo qui voulut aujourd'hui n'être que son hôte modeste et silencieux.

Plus loin, beaucoup plus loin, elle nous apparaissait encore, chantant, sur un théâtre détruit, les chefs-d'œuvre d'un art oublié, mais auquel elle demeure et mourra fidèle. Dans le cœur de ceux qui l'écoutaient l'autre soir, que de secrètes résonances, que d'harmoniques profondes cette voix ne devait-elle point éveiller! Pour notre pays naguère elle a sonné, du carillon de ses notes légères, éclatantes, tant d'heures qui n'avaient pas moins qu'elle-même d'éclat et de légèreté!

Et puis, elle survit la dernière d'un concert délicieux et qui s'est tu. Rien que son nom : la Patti, rappelle et résume toute une époque, et brillante, non pas de la musique française, mais de la musique en France. Ce n'est pas du côté de l'Allemagne que nous écoutions alors de toutes nos oreilles et de tout notre cœur. Avions-nous tort, avions-nous raison? Je n'en déciderai point ici. Mais au temps où l'Italie, en musique même, était notre alliée et notre sœur, on eût dit qu'elle avait choisi la mélodieuse enfant qu'était alors Rosine, pour être auprès de nous sa messagère d'idéal et son ambassadrice de beauté.

Nous avons senti, l'autre soir, se renouveler en nous le bienfait de cette légation heureuse. On avait presque

oublié que le vieux génie italien répandît autour de lui tant de joie. Oui vraiment — et les mots les plus familiers sont ici les plus forts — nous étions « dans la joie ». C'est-à-dire qu'au lieu de la contenir, chacun de nous et nous tous ensemble, interprètes, auditeurs, elle nous emportait en son courant sonore, et celui-ci, de la scène à la salle, n'avait d'autre obstacle à franchir qu'une guirlande de fleurs.

Jamais, entre des artistes et leur public, la communion ne fut aussi parfaite. Nous étions en quelque sorte, eux et nous, sur la même ligne et dans le même plan d'émotion. Nous ne faisions avec eux qu'un esprit et qu'une âme. Dans la vie artistique, il n'y a pas de fortune plus rare. Les dimensions des théâtres et les conditions du théâtre ne la permettent pour ainsi dire jamais.

Sans doute, il nous plaît de voir et d'entendre, de loin et d'en bas, un chef-d'œuvre un peu distant et supérieur; d'assister, comme en rêve, à des spectacles qui nous transportent par la pensée au-dessus, il est vrai, mais tout de même au dehors de nous. La fiction a son charme, et l'illusion sa beauté. Mais n'est-ce point un délice aussi lorsque, plus simple, plus prochaine, la musique nous laisse à nous-mêmes, au lieu de nous y arracher, fût-ce afin de nous ravir! Elle eut pour nous, pendant un soir de mai, ces cordiales, ces familières complaisances. Musique de théâtre, elle en dépouilla le caractère. Elle mit sa coquetterie à paraître en oublier tout, jusqu'aux décors, aux costumes dont on l'avait luxueusement parée. Musique de théâtre, elle se fit

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un moment, parmi nous et pour nous, musique de la réalité et de la vie elle-même.

Et cette vie, un moment, fut par cette musique éclairée et réjouie. Elle se reconnut enfin dans un miroir moins sombre que ceux où les maîtres d'aujourd'hui l'invitent trop souvent à se regarder.

Tout parut nouveau, du chef-d'œuvre rossinien. Il n'est pas jusqu'aux vocalises qui n'aient surpris et charmé. Quelques-uns parmi les auditeurs se demandaient si vraiment c'est bien là un genre aboli; pourquoi, puisqu'il y a des « traits » de violon ou de flûte, la voix humaine, elle aussi, n'aurait pas les siens.

C'est en elle, c'est en cette voix, qu'on applaudit la véritable héroïne de la fête. Le triomphe d'un tel soir eut de quoi la venger d'un demi-siècle de dédain. Elle s'élevait, elle s'envolait de nouveau, la voix qui est la mélodie, la voix qui est le chant, et devant son essor retrouvé, l'on put croire que le cercle étouffant de la polyphonie instrumentale venait enfin de se rompre.

Autour de nous, en nous, tout redevenait facile et paraissait allégé. Nous nous reprenions à penser qu'il peut y avoir, qu'il y a des œuvres, des chefs-d'œuvre de musique agréables même à entendre, et que le martyre de l'oreille n'est pas indispensable aux austères contentements de l'esprit.

Depuis trop longtemps, voyez-vous, nous vivons

c omme ces captives que voulut en vain délivrer l'Ariane de MM. Mœterlinck et Dukas, dans la tristesse et dans les ténèbres. Certes, nous ne sommes point insensibles au mystère, même aux enchantements de la nuit. Des lueurs, des rayons quelquefois la traversent, et nous tâchons de les saisir. Mais nous ne ressemblons point aux jeunes prisonnières; nous n'avons pas leur âme, étrangement fidèle à sa prison. Et c'est pourquoi, dès que paraît, ou reparaît une œuvre, une voix libératrice, nous ne demandons qu'à la suivre vers la lumière, la joie et la liberté.

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