LA FOIRE SUR LA PLACE I
iplus à son aise pour en parler. Et puis, au théâtre, au concert, il a soin de s'informer auprès d'un voisin con- :naisseur, compositeur s'il se peut. C'est ainsi qu'aux itemps déjà reculés où nous entrâmes nous-même dans lia carrière, un de nos doyens, se penchant un soir vers iun de ses cadets, le pria de lui dire en quel ton l'école moderne écrivait pour le quatuor.
Après un critique, la critique. A côté du portrait individuel, le tableau de corporation. Nous y brillons d'un éclat tempéré par quelques ombres. Musiciens, quand d'aventure nous le sommes, nous le sommes, suivant Jean-Christophe, avec autant de pédantisme que d'intolérance. Il n'arrive guère non plus que nous le soyons comme il faut. Les meilleurs d'entre nous ont tant de peine à concevoir la musique comme une langue naturelle de l'âme, que, lorsque nous n'en faisons pas une succursale de la peinture ou de la poésie, nous la logeons dans les faubourgs de la science. Ainsi parle à peu près Jean-Christophe, et Jean-Christophe pourrait bien avoir tout à fait raison. Il raille encore la technique de notre vocabulaire et notre jargon professionnel. Enfin, quand il s'est moqué de nos dissentiments et de nos querelles, sans oublier nos palinodies, nous ne serions pas très loin de convenir avec lui que l'inutilité de notre besogne n'a d'égale que l'étroitesse de nos systèmes et le chaos de nos contradictions.
Aussi bien, comment suffire à notre tâche ! On comprend que Jean-Christophe, un Allemand pourtant, s'émerveille de la quantité comme delà variété de musique que peut dévorer, je ne dis pas digérer, Paris. Un des
meilleurs épisodes de la foire est le voyage ou la course professionnelle du critique à travers les concerts dominicaux. Rien de plaisant comme le croquis, à vol d'oiseau, de nos deux principaux orchestres symphoniques, de leur chef, de leur public et de leur salle respective: l'une qui sent l'écurie et où la féerie se joue à d'autres heures; la seconde, communiquant — à cette époque — avec un music-hall, en sorte que les flons-flons de la danse du ventre s'y mêlent, quand on y donne V Héroïque, aux accents de la marche funèbre. Et l'insatiable Goujart, qui pilote Jean-Christophe, le voudrait entraîner encore vers un troisième, un quatrième concert. Mais l'honnête Allemand s'y refuse, estimant que la musique n'est pas faite pour être entendue en fiacre et qu'un seul concert lui suffit, à la fois.
Après la consommation, la production. Jean-Christophe, à la foire toujours, nous introduit dans les principales fabriques de notre musique actuelle. L'une, organisée en société, se consacre à l'art national. Mais Christophe a grand'peur que ce ne soit plutôt pour le restreindre que pour l'élargir. « N'y aurait-il donc plus de soleil en France? » Peut-être, et pour le remplacer, on confectionne ici de petites lanternes. Elles n'éclairent pas grand'chose et n'échauffent rien. « Tout lui semblait (à Christophe) baigné dans un demi-jour perpétuel. C'était une grisaille où les lignes s'estompaient,