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AU CAFÉ-CONCERT

,EPUis quelque trente ans je n'y étais pas entré. Non seulement le personnel, ce qui va sans dire, mais le public, les lieux mêmes, le répertoire, tout m'a paru changé. Naguère, en cette sorte d'établissements, la tenue des auditeurs avait moins d'élégance, et le décor, autour des artistes, était plus familier. Il me semble aussi que les impresarii d'alors suivaient mieux le fameux conseil de l'oracle à Socrate : « Ne fais que de la musique. » On fait chez eux bien d'autres choses aujourd'hui, que la musique, à vrai dire, accompagne toujours. Les temps sont passés où, sur l'estrade et devant des glaces hautes, siégeait un hémicycle de dames, dont chacune à son tour, pareille à la Georgina Smolen du poète, se levait pour chanter. Maintenant, les « numéros » les plus divers, acrobates, jongleurs, ont réduit la part du couplet et de la romance. Au lieu d'un genre unique, c'est la confusion des genres. Le spectacle offre moins de caractère avec plus de variété.

l6 NOTES BRÈVES

Ce qui reste de musique « pure », ou de « proprement » musical, si j'ose ainsi m'exprimer, est peu de chose. Un jeune ménage exécute plusieurs morceaux avec ou sans accompagnement de l'orchestre. Cela commence par une marche, qui est celle de Tannhœuser^ pour deux trompettes, qui semblent celles ai Aida. Suivent des variations pour le cornet à pistons sur : Ahï vous dirai-je, maman. Puis, sous les doigts agiles de l'époux et de l'épouse, un jeu de tiges métalliques disposées en carillon fait entendre les principaux motifs de Car7nen. Enfin les thèmes favoris de Faust s'élèvent des bords humides et frottés avec douceur d'une douzaine de rince-bouche inégalement remplis.

Voilà pour la symphonie. Quant à la partie vocale, elle se compose de productions tantôt grivoises et tantôt obscènes, que de « fort honnestes dames » — il y en a dans l'assistance — écoutent sans déplaisir. Deux ou trois à peine de ces lieder se laissent entendre et même sous-entendre avec une certaine indulgence. Quant aux autres, on se demande si l'air en est plus ignoble, ou si c'est la chanson. Il n'y a pas de meilleur endroit au monde que le café-concert pour méditer sur le problème de la musique et de la morale. Et, quoi qu'on en dise, le problème se pose. Des mélodies, et des rythmes et des timbres, peuvent être aussi grossiers que des images ou que des mots. Quand notre maître Brunetière écrivait : « Je ne suis jamais sorti d'un café-concert sans ressentir quelque honte ou quelque humiliation du genre de plaisir que j'y avais quelquefois éprouvé, » c'est du plaisir musical même qu'il entendait s'accuser.

MUSIQUE d'Été a paris 17

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