LA JEUNESSE DE S CHU MANN
•LLE est racontée, ou plutôt elle est vivante en un volume de lettres choisies, qu'une femme, IVlme Mathilde P. Grémieux, vient de traduire. Ces lettres vont de 1827 à 1840, de la dix-septième à la trentième année d'une vie qui devait durer moins d'un demi-siècle. Dans le journal de sa jeunesse, le grand musicien romantique est déjà tout entier, avec son âme ardente et sombre, avec son génie qui ressemble à son âme, avec son amour peut-être encore plus beau que son génie, avec le présage enfin et la sourde menace de son malheur.
Son âme fut d'un poète avant d'être d'un musicien. Fils d'un épicier, mais d'un épicier devenu libraire, Schumann avait, dans son enfance, dévoré le second fonds paternel. Adolescent, après s'être nourri deWalter Scott et de Byron, il se gorgea de Jean-Paul Richler, qui d'ailleurs, lui-même l'a dit, le rendait presque
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foUe Pour rimagination et la rêverie poétique, pour la fantaisie sentimentale et le goût passionné de la nature, pour Vhumour enfin, le Schumann des lettres de jeunesse rappelle plus d'une fois Henri Heine.
« O mon ami, si j'étais le sourire, je voudrais voler jusqu'à ses yeux. Si j'étais la joie, je voudrais faire battre doucement tous les coeurs pour elle. Oui, si je pouvais être une larme, je voudrais pleurer avec elle, et si le sourire revenait sur ses lèvres, j'aimerais mourir entre ses cils, heureux, heureux de n'être plus. » Cela pourrait être tiré du Livre des Chants, Et l'on ne serait pas trop surpris de lire dans les Reisehilder certaine rencontre que fit le jeune promeneur, sur le sommet du Stolzenfels, un beau matin de mai, d'un gros monsieur décoré qui lui dit en mauvais allemand : « Cette vue vaut bien la peine qu'on se lève de bonne heure pour venir l'admirer. »
Etudiant à Leipzig, puis à Heidelberg, étudiant malgré lui, de par la volonté maternelle (il avait perdu son père), Schumann demandait à la nature autant qu'à la musique l'oubli de la jurisprudence « sèche et glaciale ». Sa correspondance abonde en passages délicieux, en récits de promenade, en tableaux colorés par un romantisme sincère, le romantisme allemand. Déjà les sites, les scènes, les heures mélancoliques, les crépuscules et les clairs de lune lui plaisaient le mieux. Il ne fit en Italie qu'une excursion brève et de peu d'agrément. A Venise, un soir, assis sur un banc de pierre du palais ;des Doges, il eut un accès d'étrange désespoir.
Dès sa première lettre, à dix-sept ans, il parle de son
âme ennoblie par la mélancolie ». Proposant à l'un de ses amis d'écrire ensemble un Hamlety il fait ainsi, d'avance, le partage de leur commune besogne : « Toi, tu sourirais, et moi je pousserais les soupirs. » Ce qu'il voit d'avance aussi, dans le bonheur même, c'est la douleur future, prochaine peut-être, de le perdre et de s'en souvenir. Il est lui-même, dit-il, une de ces « natures lyriques » où s'éveille « un désir immense, quelque chose d'innomable, d'infini, qu'aucune lèvre ne peut exprimer... quand s'ouvre devant elles le monde harmonieux des sons, lorsque le soir tombe, lorsque éclate l'orage ou lorsque le soleil se lève radieux. » Et son désir sera sans fin comme il est sans borne. « Le but atteint n'est plus un but, et l'on aspire toujours à des sommets plus élevés, jusqu'au moment où les yeux s'éteignent et où le cœur et l'âme brisés dorment dans le tombeau. » Ainsi l'inquiet adolescent se connaissait et déjà peutêtre commençait de se craindre.
Son génie, quand il éclate enfin librement, semble d'abord emporter ses craintes. Dans ses lettres à sa mère, à son maître Wieck, il salue avec enthousiasme cet éclat, si longtemps interdit, qui le jette en un ravissement sacré. Parlant de sa première oeuvre, qui va paraître (les Variations sur le nom d'Ahegg)^ Schumann écrit à sa mère : « Si tu savais seulement quelles sont les premières joies d'un compositeur! Celles des fian-
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cailles peuvent à peine les égaler. Pour mon cœur, c'est un ciel plein d'espérances et d'appréhensions. Fier comme le doge de Venise épousant l'Adriatique, je m'unis pour la première fois au vaste univers qui, dans sa circonférence, enferme le monde et le foyer de l'artiste. Et n'est-ce pas une belle et réconfortante pensée que de se dire : Cette première goutte qui se perd dans l'éther pénétrera peut-être dans des cœurs meurtris dont elle adoucira la douleur et guérira la blessure! »
Les lettres du jeune Schumann nous renseignent sur la formation de son génie et sur ses études, sur ses préférences musicales, sur l'idée ou l'idéal qu'il se fait de la musique en soi. On sait qu'il admira Chopin. Son culte pour Bach est moins connu, son œuvre d'ailleurs en rendant assez peu témoignage. « Le clavecin bien tempéré do Sébastien Bach est ma grammaire; c'est la meilleure. J'ai étudié à fond la fugue dans toutes ses parties; le profit qu'on retire de ce travail est considérable. C'est de plus une étude morale et fortifiante sur l'humanité, car Bach fut un homme. On ne trouve en lui rien d'inachevé ni de malsain. Son œuvre est écrite pour l'éternité. »
De sa propre nature artistique, Schumann parle avec clairvoyance. Il sait distinguer entre ses dons. Il a, dès ses débuts, Tinstinct ou le pressentiment de ses faiblesses mêmes. Il n'a pas tout à fait tort d'écrire : « Je me méfie de mes capacités de symphoniste. » Ailleurs, il ne recule pas devant cet aveu : < Je prends souvent dans l'instrumentation... du jaune pour du bleu. Je tiens cet art pour si difficile, que seul un travail approfondi
durant de longues années peut conduire à la certitude et à la maîtrise. » Il est permis, sans manquer à sa mémoire, de n'être pas sûr qu'il y soit jamais arrivé.
Mais comme il la comprit, comme il l'aima, cette musique à laquelle on l'avait trop longtemps empêché d'appartenir! Il savait, il sentait si bien qu'elle serait sienne dès qu'on lui permettrait, à lui, d'être sien! Il la nomme « le plus bel état de Tâme », et quand il oppose à ceux qui s'y plongent comme dans une ivresse ceux qui font d'elle une opération mathématique, nous n'avons pas besoin qu'il nous dise au nombre desquels il lui plaît de se ranger. Composer, pour Schumann, ce n'est rien autre chose qu'entrer en communication avec son âme, son âme vibrante, où toute la vie et toute vie, celle du dehors et celle du dedans, devient chant. « Tout ce qui se passe dans le monde m'impressionne : la politique, la littérature, les hommes. Je réfléchis à tout cela à ma manière, et mes pensées se font jour dans ma musique... C'est ce qui la rend parfois difficile à comprendre. Elle se rapporte à des intérêts éloignés, souvent importants, que m'inspirent les faits remarquables de mon temps et dont je voudrais qu'on retrouvât l'expression dans mes œuvres. »
Il arrive aussi, plus souvent même, qu'elle se rapporte à des faits prochains, à des scènes intimes, à des incidents familiers. Schumann est touché du moindre détail. En lui, hors de lui, il n'est rien qui ne l'intéresse ou ne Fémeuve, et cette sensibilité fait de lui le premier, après Schubert, des musiciens du lied, de ce genre où, sous mille figures, nous est représenté l'univers.
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On savait, et les lettres de jeunesse le rappellent à chaque page, que l'amour fut le centre, ou le sommet de ce monde sonore. « Chacune de tes pensées sort de mon âme, écrit Robert à Clara, et c'est toi qui inspires toute ma musique. » Pendant cinq années que durèrent leurs douloureuses fiançailles, que d'œuvres, de chefsd'œuvre même, sont venus en quelque sorte de la fiancée héroïque et sont retournés vers ellel « Dans deux des FantaisiestUcke : Daris la Nuit et l'Incohérence des Songes, c'est à toi que j'ai pensé. Je suis si abandonné, si isolé sur ma route, que je dois souvent t'appeler. » Que Clara seulement écrive à Robert : « Tu me fais parfois l'effet d'un enfant, » il sent aussitôt qu'il lui pousse des ailes, et les Scènes enfantineSy tout d'un trait, sont Composées. Enfin, quel admirateur de la pathétique Fantaisie (dédiée à Liszt) ne l'admirerait encore davan- ;age ayant lu ceci : « Le premier morceau est certaine- ;ment ce que j'ai écrit de plus passionné : c'est ma plainte profonde qui s'élance vers toi. » Ainsi la musique est lée de la tendresse et de la souffrance, mais la tendresse [l'abord était née de la musique même, et celle-ci, comme 'a Sagesse des Saints Livres, aurait le droit de dire ici :
: Je suis la mère du bel amour. »
l66 NOTES BRÈVES
Dans l'histoire des grands artistes, il n'y en eut jamais de plus beau. De son côté, à lui, un regrettable intermède (les fiançailles avec Ernestine de Fricken) nous le gâte un moment. Mais, chez elle, quelle constance, quelle force, quelle loyauté, quel tranquille courage, avec quelle pureté hardie! Il faut saluer, glorifier en Clara Schumann, non pas le symbole, mais une des figures vivantes de « l'éternel féminin », tellement « l'amour d'une femme » a participé chez elle du caractère de l'éternité.
Qui sut jamais, fût-ce elle-même, quand avait commencé son amour ? Elle n'était qu'une enfant, bien qu'une artiste déjà, lorsqu'elle faisait, aux environs de Leipzig, de grandes promenades avec le jeune élève de son père, du père qui devait leur être à tous deux et si longtemps cruel.
« Etrange, enthousiaste, elle court, saute et joue... Après quoi, elle traite les questions les plus profondes. Il est réjouissant de suivre les mouvements de plus en plus rapides de son coeur et de son esprit, qui vibrent toujours à l'unisson. Dernièrement, revenant avec elle de Connew^itz (nous faisons chaque jour de deux à trois heures de marche), je l'entendais se dire : « Comme je « suis heureuse, heureuse! » Qui pourrait écouter cela sans plaisir? Sur notre route, au milieu du sentier, se trouvaient des pierres fort gênantes. Comme il m'ar-
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