‹ Notes brèvesChapitre 43 sur 85 · LE « STABAT » DE PERGOLESE I7I · texte numérisé non relu

LE « STABAT » DE PERGOLESE I7I

îNinette et qu'elle ne dorme plus! » Oh! la mystérieuse et presque funèbre aubade, dont on ne sait pas si c'est june endormie qu'elle appelle, ou si c'est une morte. Je Ine l'entends jamais sans penser à la jeune fille de l'E- 'vangile, que ressuscita Jésus. Pifferil Timpanil Cemhali! « Déjà les musiciens et les joueurs de flûte étaient arrivés. » Mais de Ninette elle-même, comme de ses compagnes, il convient de se taire aujourd'hui. Une autre les domine et ne souffre pas leur voisinage : c'est la Mère Douloureuse, debout au pied de la croix.

Cantique, ou cantate, de douleur, le Stahat de Pergolèse n'est cependant pas cela tout entier. Et quelle œuvre, quel chef-d'œuvre de musique italienne le fut ou le sera jamais! Palestrina, oui, Palestrina lui-même, en son Stahat, a laissé quelque chose à la consolation, à l'espérance, oserai-je dire à la joie! Enfant d'un siècle moins sévère, Pergolèse y a cédé bien davantage. Tel verset : le Qiiœ mœrebat, ou VInJïammatus, étonne et détone par l'éclat et les transports d'une passion qui ressemble à l'allégresse. Texte et sentiment, tout paraît ici pris à rebours et contredit. Mais la contradiction ne serait pas impossible" à résoudre. La force, ou, comme auraient dit les Italiens de la Renaissance, la virth de cette musique est si puissante, si belle en elle-même, en elle seule, et malgré tout, qu'on lui pardonne de se soumettre son objet au lieu de s'y subordonner. Elle le

dépasse et le déborde, allons plus loin, elle le dénature, mais c'est avec une telle ampleur, une telle magnificence, qu'elle a plutôt Tair de le transfigurer.

La tristesse pourtant, et la tendresse, ont ici la meilleure part. Elle ne leur sera point ôtée. Le premier verset et le dernier sont à cet égard de pures merveilles. Tous les deux à deux voix, l'un fait image, et l'autre est une prière. Dans celui-là, les notes superposées en contre point, les lignes qui montent, dressent lentement, debout et droite, la figure de la Vierge près de la croix. Le double chant se développe, une voix laissant par moments échapper les sons, que l'autre, pieusement, recueille et relève. A toutes deux il arrive aussi que manque le souffle. Tombant alors, corne coiyo morto cade, la mélodie exprime jusqu'à la défaillance, jusqu'à l'anéantissement, ce qu'une inscription commémorative et voisine de la tombe de Pergolèse appelle si bien lo spasimo de II' addolorata.

D'autres pages, au cours de l'œuvre, ont une pathétique beauté. Mais par la pitié et la piété, par la faiblesse et la détresse, par la ferveur douloureuse, le dernier verset les surpasse tous. Encore une fois, il n'est qu'une prière, et pour l'heure de la mort, de la mort acceptée d'avance avec une ravissante autant que déchirante douceur. Dans la gerbe éclatante et sombre qu'est le Stabat, voici la fleur funèbre du génie mélodique italien. Dans l'ordre plastique, je ne vois de comparable au Quando corpus morietur, que la Pietà de Michel- Ange. Pour la pureté des lignes, pour leur grâce allongée et ployante, pour le modelé souple et lisse, pour

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l'expression de jeunesse, de douleur et de mort, le groupe de marbre, et celui-là seul, ressemble au groupe des sons.

Et la vie du musicien, la fin de sa vie surtout, qui ne fut que souffrance, convient à son chef-d'œuvre, l'encadre et le fait encore plus touchant.

La vingt-troisième année de son âge avait vu triompher, à Naples, la Serva padrona. La vingt-cinquième vit, à Rome, la chute de VOlympiade. Chute imméritée, injurieuse même : une orange, lancée d'une loge, alla frapper en plein visage le jeune maestro assis au clavecin. Il s'enfuit à Lorette. Il y portait un cœur meurtri, comme son front, dans un corps exténué. Son amour, autant que son génie, avait souffert violence. On sait l'histoire de Maria Spinelli, sa fiancée, contrainte par la fureur fraternelle de choisir un autre époux. Elle choisit le Christ et prit le voile de Clarisse. Peu de mois après, la cloche du couvent sonnait le glas, et, dans la chapelle, Pergolèse, déjà mourant, dirigeait l'office funèbre de sa chère morte. Puis il mourut lui-même, à vingt-six ans, miné par la phtisie, chez des franciscains de Pouzzoles, qui l'avaient recueilli par charité. Il mourut, ayant au moins achevé le Stahat, que lui avait commandé et payé d'avance, dix ducats, une pieuse congrégation. En vain son ancien maître, Feo, voyant sa faiblesse, le suppliait un jour d'interrompre son travail. « Hélas! je n'ai pas de temps à perdre si je

veux tenir ma promesse. Triste, misérable ouvrage! Dieu sait comment la postérité le jugera! Ils me l'ont payé dix ducats, et je crois fermement qu'il ne vaut pas dix haiocchil »

Dans la cathédrale de Pouzzoles, près du tombeau de Pergolèse et sur la pierre dont je parlais, on lit encore ces mots : Giovafie e morihondo. Tel on se l'imagine toujours.

Quando corpus înorietur, Fac lit animœ donetur Paradisi gloria.

« Quand mon corps mourra, faites que la gloire du paradis soit donnée à mon âme. » Je ne connais pas dans la musique entière un chant d'où s'exhale plus suave la mélancolie de la mort et le désir du ciel. Mélodieux enfant, qui pleurait à la fois sur l'agonie divine et sur sa propre agonie! Et tandis que les paroles ne semblent plaindre, vaguement et de loin, que notre corps à tous, qui mourra quelque jour, les notes ont pitié, plus personnelles et plus pressantes, de ce pauvre jeune corps, que le mal achève de consumer et qui demain, peut-être aujourd'hui, va mourir.

Musique de concert, et de concert spirituel, nullement d'église, mais de chambre ou de salon, c'est dans le salon du château de la Muette que j'entendis, un

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soir de semaine sainte, il y a longtemps, le chef-d'œuvre Itriste et doux. Tout s'accordait avec lui : d'abord le lieu imême, le style et le décor de la noble demeure, les hau- 'tes boiseries, blanches à la clarté des flambeaux. L'assistance, peu nombreuse, était attentive et même recueillie. Tantôt l'une après l'autre et tantôt ensemble, dans le silence, les deux voix, féminines et très pures, montaient. Avril alors était tiède. On ouvrait par moments les grandes fenêtres sur un parc et sur un ciel presque italien. Et la saison, et les chants, et les statues parmi les arbres, et toute cette fête élégante et grave, à demi religieuse et mondaine à demi, donnait une impression de l'Italie d'autrefois.

Que de souvenirs se mêlent à ce lointain souvenir! Il y avait là de grands artistes et des amis chers qui ne sont plus. Des mères écoutaient ce Stahat, qui depuis ont perdu leur fils, et des fils, orphelins aujourd'hui de leur mère. Ainsi dans cette musique, autour d'elle, je trouve et retrouve cent raisons de l'aimer, et voilà pourquoi je n'entends jamais le Stabat de Pergolèse sans un obscur désir de larmes.

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