‹ Notes brèvesChapitre 49 sur 85 · LE JUBILE ARTISTIQUE DE SAINT-SAENS I · texte numérisé non relu

LE JUBILE ARTISTIQUE DE SAINT-SAENS I

Beethoven a dit : « La musique est esprit et elle est âme. » Dans la musique de Saint-Saëns, nous l'avons vu, grande est la part de l'esprit. Le dernier finale de Samson : « Gloire à Dagon vainqueur l » est d'abord un chef-d'œuvre d'intelligence et de logique. Admirable de précision autant que d'ampleur, de discipline en même temps que de mouvement, déchaîné, mais dirigé par une volonté maîtresse de ses moindres opérations, ce tourbillon sonore, comme les tourbillons de la nature, a ses lois.

Encore plus que sa musique de théâtre, la pure musique du maître, fût-ce la moindre, s'adresse et s'impose à notre faculté pensante. Venue de l'esprit, c'est à l'esprit qu'elle va. Elle nous est objet de connaissance. « Il faut se faire une raison, » dit aux affligés la sagesse populaire. Saint-Saëns appartient à cette famille de musiciens dont Bach est le chef, et dont la musique, si la douleur, si la passion nous égare, peut nous faire ou nous refaire une raison.

Mais la sensibilité, sans laquelle il n'est pas d'art, est loin de manquer à cet art-là. Sensibilité pure et haute, qui ne tombe jamais dans la sensiblerie, encore moins au-dessous, dans la sensualité. Rappelez-vous le rôle de Dalila elle-même et comme en cette musique, amoureuse, ardente pourtant, les nerfs et la chair ont peu de part. Souvenez-vous de la reine Catherine, de sa noble

défense, et de ses adieux, encore plus touchants. Ironsnous jusqu'au fond du cœur, ou de l'âme, et de laquelle! En voulons-nous surprendre les plus secrets mouvements? Écoutons Samson coupable et puni, pleurant de ses yeux aveuglés les pleurs de son repentir. Nous entrons ici dans les régions du sentiment supérieur et de l'émotion sublime. Peccantem me quotidie. Palestrina jadis, au début de ce motet célèbre, a fait chanter le pécheur encore endurci. Du vieux chef-d'œuvre et du nouveau, contraires par le sujet, dissemblables par la forme, voisins par la beauté tragique, je ne sais trop lequel l'emporte, et je n'oserais décider entre cette impénitence et cette contrition.

Deux exemples surtout, l'un gracieux et l'autre superbe, montrent bien dans la musique de Saint-Saèns l'union des deux éléments ou des deux principes, qui seule fait l'œuvre d'art accomplie. D'abord, c'est l'aimable finale du second acte de Proserpine : dans le parloir du couvent, la distribution des aumônes, qu'une symphonie de l'orchestre et des voix accompagne. Ce serait ensuite, et au-dessus, au terme du finale de la Symphonie en ut mineur, la préparation de ce qu'on en peut nommer le couronnement ou l'apothéose. Ici comme là, sous la seule réserve des sujets ou des ordres inégaux, on voit l'esprit et l'àme opérer de concert, la pensée et l'émotion se développer ensemble, et s'établir enfin l'heureuse, la parfaite symétrie de la sensibilité et de l'entendement.

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