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AU LUXEMBOURG

Dans le jardin, à l'heure de la musique militaire. Italien à demi, à demi français, le Luxembourg est deux fois classique. Et puis, devant le vieux palais florentin, entre les parterres de glaïeuls et de roses trémières, sur les terrasses en hémicycle et sous les platanes de la fontaine, parmi les lauriers et les orangers en caisse, partout ici notre enfance a couru ; partout a travaillé, flâné, rêvé notre jeunesse. Jardin des écoliers et des étudiants, des poètes, des artistes et des amoureux, on y respire plus de vie et de beauté qu'en tout autre; un air plus subtil et plus imprégné de souvenirs y forme des sons plus capables de nous émouvoir.

Un public nombreux et modeste attend avec patience. Des humbles, heureux pour une heure, le composent. Ils causent entre eux gentiment. Ils se font des confidences. Quelques-uns lisent le programme, sans trop le comprendre. Une bonne vieille confond le Roi l'a dit (elle prononce le Roi llll'a dit) avec le Roi d'Ys. Elle me rappelle la vieille de Victor Hugo : « J'en ai tant vu, des rois! » Une autre demande à son voisin ce que c'est que des Erinjiyes, et se plaint que le programme « raconte seulement la musique et pas les personnes » . — « Moi, dit un ouvrier, j'ai une heure de chemin pour veîîi?^ à la musique. » L'expression me plaît. Je pensais tout à l'heure à la valeur morale de notre art. Maintenant c'est à sa vertu sociale, charitable et presque

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divine que je songe. Venite ad me et reficiam vos. La musique le dit, elle aussi, mieux qu'aucun art ne le saurait dire.

Mais la musique militaire dit autre chose encore. Nationale et patriotique entre tous les arts, la musique est associée à l'héroïsme. Les autres peuvent bien le représenter; seule elle l'accompagne, le suscite et le souti ent. Heureux les musiciens! Leur génie, survivant dans leur oeuvre, a le privilège d'assister et même d'aider à la victoire.

Ce soir, c'est « la garde » qui joue. Ce nom, même en musique, est resté glorieux. Il agit sur la foule. Elle le prononce avec respect. Parmi les orchestres de nos régiments, il y en a de plus ou moins réputés. Mais « la garde » est l'orchestre par excellence, quelque chose comme la « Société des concerts » de l'armée.

Voici les soldats-musiciens. Ils ont tous l'air d'officiers. Plus soignés que nos troupiers ordinaires, ils ont les mains plus fines et des bagues aux doigts. Képi bleu galonné, tunique noire avec des aiguillettes rouge et or, pantalon bleu foncé, leur uniforme est discret. Et leur jeu distingué, sobre, classique avant tout, ressemble à leur uniforme. Il unit à la beauté du son la pureté du style. Ceux-là savent les mouvements, les nuances, et les respectent. Dans le concert de ce soir, pas une erreur d'exécution ou de goût, pas une faute, soit contre la lettre, ou la note, soit contre l'esprit.

L'heure est délicieuse. Une vapeur lilas s'élève entre les marronniers. Les premières feuilles de platane tombent sur l'eau du bassin. Quelquefois un ramier

MUSIQUE d'Été a paris 19

traverse le cercle sonore. Un saxophone soupire la plainte de « la Troyenne regrettant sa patrie ». J'écoute les soldats de France jouant de la musique française devant un public français. Alors je sens l'âme de mon pays se mêler à mon âme, son cœur battre avec mon cœur. Au lieu de la captive antique, je crois en entendre d'autres, pleurant comme la Troyenne une patrie perdue, la nôtre, hélas! et qui fut la leur autrefois.

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