I. Bourrienne
goût de Napoléon pour la musique, tout ne fut pas emprunt et calcul. Nous disons : « le goût » et rien de plus. On ne peut, en effet, parler ici de passion, ni de science, pas même de connaissance raisonnée ou pratique. Napoléon ne « sut » jamais la musique, ne l'ayant jamais apprise. « Il est assez faible, dit une de ses notes de Brienne, pour les exercices d'agrément et le latin. » Mais toujours, et dès son enfance, il fut très sensible aux sons. Dans l'air pur de l'île natale, peut-être, déjà pensif, avait-il écouté des cloches et des chants. La duchesse d'Abrantès raconte en ses Mémoires qu'un jour, ayant réparé de son mieux une vieille épinette, avec le secours de M^^^ de Launay, lectrice de M^i^ Laetitia, elle se mit à répéter « une chanson de chevrier qu'on chante sur les montagnes de la Corse, dans l'intention d'en faire un petit nocturne à deux voix pour le chanter à Madame Mère. » On voudrait savoir si le petit « Napolione » entendit cette chanson, et s'il l'aima. Quant aux cloches, elles eurent toujours le don de l'émouvoir et presque de le troubler. « Lorsque nous étions à la Malmaison, raconte Bourrienne , et que nous nous promenions dans l'allée qui conduit à la plaine de Rueil, combien de fois le son de la cloche de ce village n'a-t-il pas interrompu nos conversations les plus sérieuses! Il s'arrêtait, pour que le mouvement de nos pas ne lui fît rien perdre d'un retentissement qui le charmait. Il se fâchait presque contre moi de ce que je n'éprouvais pas les mêmes impressions que lui. L'action sur ses sens était si forte, qu'il avait la voix émue quand il me disait : « Je me rappelle les
premières années que j'ai passées à Brienne. Alors, j'étais heureux! » Puis la cloche se taisait, et il reprenait le cours de ses rêveries gigantesques. »
Ainsi, ce peu de bruit suffisait à suspendre cette grande pensée. Ou plutôt il s'y mêlait, ce bruit religieux; et dans l'âme, non pas certes croyante, mais souvent tentée de croire et comme incertaine, du grand homme, les impressions d'enfance, et celles-là justement, a-t-il dit, qui le rejetaient dans l'incertitude, revenaient à la voix des cloches, des cloches de France, à cette voix que lui-même il leur avait rendue.
La musique, il est vrai, pouvait l'incliner à des pensées d'autre sorte. Nous le savons par lui, ce fut en sortant des Italiens, le 17 novembre 1787, et dans les galeries du Palais-Royal, que le jeune Bonaparte eut sa première aventure, oserons-nous dire d'amour? Peu de temps avant la campagne d'Italie, il allait passer tous les soirs une heure ou deux au Théâtre-Feydeau, dans la loge de M^^^ Permon, la mère de la future duchesse d'Abrantès. Enfin, le sens musical de Bonaparte trouva sans doute à se développer auprès de Joséphine. M"^^ de Beauharnais avait le goût de la musique, et ses enfants le tenaient de leur mère. On sait les heureuses dispositions de la reine Hortense. Quant au prince Eugène, sans avoir étudié sérieusement, il chantait d'une jolie voix de basse les airs bouffes italiens^
Marie-Louise aussi fut musicienne, mais autrement que Joséphine : à la manière classique et tout alle-
ï. Reiciiardt.
mande, en véritable archiduchesse d'Autriche, élevée dans une cour et dans une famille pour laquelle Haydn, Mozart et Beethoven avaient écrit. Par un curieux hasard, c'est un musicien qui fit le premier entrevoir à l'archiduchesse la possibilité d'un mariage avec l'em pereur des Français. Après la défaite des Autrichiens, en 1809, Marie-Louise écrivait de Bade : « Je vois Kotzeluch (son professeur de piano) parler sur la séparation de Napoléon et de son épouse. Je crois même qu'il me désigne pour celle qui la remplacera. Mais en cela il se trompe*. » Elle ne devait pas tarder beaucoup à reconnaître que le professeur de piano ne s'était pas trompé.
Aussitôt désignée, et résignée, Marie-Louise s'informe avec intérêt du goût musical de l'empereur : « Aime-t-il la musique? Pourrai-je prendre un maître de harpe? C'est un instrument que j'aime beaucoup ^ » Le jour de son départ de Vienne, « les musiques jouent nos airs nationaux, et cette irruption de refrains révolutionnaires dans la capitale du Saint-Empire était comme un signe des temps ■\ »
A Paris, c'est l'amour de la musique allemande que l'impératrice apporte. Mais elle n'y peut convertir ni les courtisans ni le m.aître. Elle prend des leçons avec Paër, alors « directeur du théâtre de la cour et compositeur de la musique particulière de Sa Majesté impériale et royale ». Mais elle joue peu ses œuvres, qu'elle trouve trop italiennes : tout au plus ses six duos pour