A MONTMARTRE
J'y suis monté un matin, et de grand matin, pour voir et pour entendre s'éveiller Paris. Le concert est digne du spectacle. Là-haut, du seuil de la basilique aux dômes blancs, on ne perçoit d'abord que lumière et rumeur diffuse. Tout rayonne et résonne à l'infini. Mais les formes et les sons peu à peu se précisent. Je descends, au hasard, des escaliers, des rampes, des ruelles qui sont parfois des chemins, comme cette rue de la Bonne, qui dévale entre des verdures. Par les portes ouvertes de la basilique, les cantiques m'arrivent encore, puis s'éteignent. Je traverse à pas lents des places de silence, de solitude et de poésie; de poésie chétive, — j'allais dire honteuse, — de poésie pourtant. Je longe de pauvres jardins^ fleuris devant de pauvres maisons et quelquefois dessus, en terrasses bizarres.
Maintenant des voix s'élèvent, se mêlent et se répondent. Ce sont, comme disait déjà Rameau, les gens qui chantent ce qu'ils crient dans les rues : « Marchand
d'habits l... Du mouron pour les p'tits oiseaux!.. . A la tendresse, la verduresse !... » Et ces cris, ou ces chants, éveillent naturellement en moi le souvenir de l'oeuvre musicale qui naguère les a consacrés. Au contact et comme à l'épreuve de la réalité, la beauté de cette œuvre se confirme et se vérifie. Montmartre a sa rue Berthe, sa rue Gabrielle; qu'on lui donne une rue Louise, en attendant — l'auteur a le temps d'attendre — la rue Gustave-Charpentier. Oui, le musicien de Louise a bien mérité, non seulement du public, mais du peuple parisien. Heureux les petits, les pauvres, car le royaume des sons, oui, celui-là même, est à eux. Des éléments réputés inférieurs, excentriques, sont entrés désormais dans le cercle de la beauté pure, et nous entendons de nos oreilles Paris, notre Paris, comme nous le voyons de nos yeux.