MÉHUL
Un autre document vient confirmer ce témoignage. Sur un exemplaire de la partition de Méhul, ayant appartenu à d'Alvimare, on lit cette note, de la main du célèbre harpiste, soliste de la musique de chambre du premier consul, puis de l'empereur : « Bonaparte] aimait infiniment Méhul, non seulement pour son gran(
aient, mais encore comme homme d'esprit et d'ins-
ruction. Il aimait à causer avec lui et à discuter sur la
ausique. Il reprochait au Conservatoire et à Méhul
pi-même d'avoir adopté un genre de composition
udesque, plus scientifique que gracieux, et cherchant
' faire de la musique bruyante plutôt qu'aimable. Par
uite de ces entretiens et dans l'intention de faire une
hose agréable à Bonaparte, Méhul eut l'idée d'écrire
n ouvrage léger et chantant (à la manière italienne);
composa VIrato, qui eut un grand succès, et le dédia
Bonaparte. Ce présent exemplaire est celui de dédi-
ace, qui fut présenté à Bonaparte et qui lui a appar-
|;nu*. »
Mais, de tous les compositeurs français, le plus
;timé de Napoléon fut peut-être Lesueur. Il ne serait
as impossible d'apercevoir entre l'un et l'autre des
lisons de sympathie et comme de mystérieuses cor-
spondances. Né près d'Abbeville, en 1763, le futur
-recteur de la chapelle impériale n'était qu'un petit
irçon quand il entendit passer, un beau matin, mu-
que en tête, un régiment. Saisi d'admiration, et pieds
lis, afin d'être plus leste, il le suivit aussitôt. Il le suivit
squ'au soir. Mais, le soir venu, les forces lui manquè-
jnt. Il tomba, ses jambes ne le pouvant plus soutenir,
'ais l'oreille tendue encore vers les lointains obscurs
:i se perdaient les sons. Ainsi, prédestiné dès Tenfance
l devenir le musicien d'un grand capitaine, il y eut
cns la vocation de Lesueur quelque chose de guerrier.
M. Arthur Pougin, Méhul.
Dans sa carrière, il y eut d'abord quelque chose de religieux. Venu d'Abbeville, puis d'Amiens, à Paris, Lesueur y fut, jusqu'à la chute de la royauté, maître de chapelle des Saints-Innocents, puis de Notre-Dame. Pendant la Révolution, il fait jouer au théâtre de rOpéra-Comique la Caverne et Paul et Virginie. Dès l'année 1799, son opéra âiOssian ou les Bardes était prêt. En brumaire an X, il en attendait toujours la représentation. Pour l'obtenir, il écrivit au Premier Consul la lettre que voici :
« Le plus grand des hommes,
(( Me permettras-tu de te dérober quelques minutes du temps que tu emploies au bonheur du monde? Ce n'est pas devant toi que je m'abaisserai à échanger les sentiments d'honneur et d'indépendance contre l'art mensonger des courtisans. Fais-toi lire les réclamations que, par ma faible voix, l'art des Grâces et d'Orphée te présente. Terpandre et Timothée en discouraient devant Alexandre. Le héros écoutait avec intérêt. Il leur fit droit. Tu me le dois. Je l'attends de toi.
« Salut et respect.
« Lesueur. »
Le héros ne fit pas droit au musicien, du moins pas tout de suite. La requête de Lesueur — et certain mémoire qui l'accompagnait — ne lui valut d'abord qu'une réprimande officielle, avec sa retraite d'inspecteur du Conservatoire. Mais bientôt sa fortune se rétablit. Premier directeur de la chapelle impériale,
Paisiello se fait adjoindre Lesueur, et quand, après un an seulement d'exercice, le musicien d'Italie demande à retourner en son pays, le musicien français prend sa place. Il la gardera jusqu'à la chute de l'Empire, et la Restauration même ne la lui reprendra pas.
Le 10 juillet 1804, Ossian ou les Bardes paraissait à l'Opéra, devant la cour, avec un succès éclatant. A l'œuvre comme à l'auteur, Napoléon prodigua les témoignages de son admiration. Appelé dans la loge 'mpériale, Lesueur allégua vainement le désordre de ^a toilette : « Je sais, lui fit-on répondre, je sais ce que :'est qu'un jour de bataille. Je ne regarderai pas plus à son habit que je ne fais ce jour-là attention à celui de nés généraux. Qu'il vienne, je veux lui parler. » Il vint ionc,et l'empereur lui parla ainsi : « Monsieur Lesueur, e vous salue. Assistez à votre triomphe. Vos deux 3remiers actes sont beaux, mais le troisième est « inac- ( cessible. » Et le musicien dut prendre place sur le levant de la loge, à côté de l'impératrice, aux acclainations de toute la salle. Le lendemain, un général lui ■émettait une tabatière en or. Elle portait cette sus- :ription : « L'empereur des Français à l'auteur des Sardes, » et contenait, avec la croix de la Légion l'honneur, une somme de six mille francs. « Assureze bien, avait dit l'Empereur à son envoyé, que ce n'est )as une faveur que je lui fais, mais un hommage que e rends à son œuvre sublime. »
Si l'on recherchait les raisons de la sympathie mpériale pour les Bardes et pour leur auteur, on es trouverait peut-être dans le caractère d'abord, et
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jusque dans le titre ossianesque de Touvrage. Et puis, le grand théoricien qu'était aussi le grand artiste Lesueur avait parfois exprimé sur la nature et la destination de son art des idées comme celle-ci : « Que le gouvernement, en faisant appliquer la musique aux paroles, aux poésies de la morale, pourrait se servir du caractère communicatif du langage chanté, se servir en un mot de cet attrait même de la musique scénique et théâtrale, pour entraîner tous les cœurs vers la morale qu'elle chanterait et, par conséquent, vers l'amour des lois du pays, vers l'attachement et le respect dus à ses gouvernants. » Or, on Fa déjà vu, cette conception, ou ce rêve, d'une musique en quelque sorte publique ou politique, d'une musique de gouvernement ou d'État, n'était point, il s'en faut, pour déplaire à Napoléon. '||l
Si Lesueur fut honoré, jusqu'à la fin, de la faveur impériale, sa reconnaissance dura plus que l'empire même. Non seulement il ne sacrifia, mais il ne dissimula jamais rien de ses sentiments et de ses souvenirs. « Monsieur Lesueur, lui disait un jour la duchesse d'Angoulême, il paraît que vous aimez beaucoup Bonaparte. — Cela est vrai, madame. Napoléon a été moir bienfaiteur. Je ne Foublierai jamais. — Vous avez raison, répliqua la princesse. Il faut savoir aimer ses amis. »
De cette amitié, plus forte que la mort, un illustre élève de Lesueur a rendu témoignage : « Jamais, écri Berlioz, l'admiration et le dévouement d'un soldat de I garde ne surpassèrent en ferveur le culte que l'artist a professé pour Napoléon jusqu'au dernier moment
Il ne pouvait en parler de sang-froid. Je me souviens qu'un jour, en revenant de l'Académie, où il avait entendu amèrement critiquer la fameuse Orientale de M. Victor Hugo : Lui! il me pria de la lui réciter. Son agitation et son étonnement en écoutant ces beaux vers ne peuvent se rendre. A cette strophe :
Qu'il est grand, là surtout, quand, puissance brisée...
n'y tenant plus, il m'arrêta. Il sanglotait. »
On le voit, la préférence de Napoléon pour la musique italienne ne lui fit pas méconnaître le mérite, encore moins négliger les intérêts de la musique française. « Le Premier Consul, écrit Reichardt, s'est réservé l'approbation de tout nouvel opéra, de tout nouveau ballet, de tout nouveau décor. » Il savait l'importance que Paris attachait à ce genre de spectacle. « Cela ressort, ajoute Reichardt, de la réponse qu'il faisait dernièrement à un artiste étranger : « Comte ment vous plaît l'Opéra? — Je voudrais le voir sou- « vent, mais en me bouchant les oreilles. — Gardez- « vous de la moindre critique devant un Parisien , « répliqua le consul. Il tolérerait plutôt une insulte « personnelle qu'une observation contre son Opéra. » Il avait beau railler : cet Opéra, si cher aux Parisiens, n'était pas indifférent à leur maître. Bonaparte en contrôlait, en réglait jusqu'au détail administratif et financier. Ayant appris que les trois consuls, les ministres de l'intérieur et de la police, le général Junot, Maret et quelques autres hauts fonctionnaires occupaient gratis dix sept loges à l'Opéra, le 26 fri-
maire an XI, Bonaparte se fit donner l'état des dépenses du théâtre et l'enrichit de cette apostille :
« A dater du i^^" nivôse, toutes ces loges seront payées par ceux qui les occupent. » D'où soixante mille quatre ■ cents francs de bénéfice pour l'Opéra, dont quinze m mille pris dans la caisse du premier consuP.
En 1806, l'empereur écrit de Potsdam à Fouché : « Je vous envoie mon approuvé de la dépense relative à la mise en scène du ballet le Retour d'Ulysse. Faitesvous rendre compte en détail de ce ballet et voyez-en la première représentation, pour vous assurer qu'il n'y a rien de mauvais : vous comprenez dans quel sens. Le sujet d'ailleurs me paraît beau. C'est moi qui l'ai donné à Gardel. »
Autre lettre, à Cambacérès (1807) : « Je vous envoie un état des billets gratis et des billets payants de l'Opéra pendant le mois dernier. Cela me paraît énorme. Faites-moi connaître les prix des différentes places. Ne pourrait-on pas les mettre au-dessous du prix des autres spectacles et, par là, supprimer les billets gratis? »
Encore à Fouché, de Finkenstein (avril 1807), à propos d'une actrice tombée d'un praticable pendant une représentation : « Toutes ces intrigues de l'Opéra sont ridicules. L'affaire de M^^^ Aubry est un accident qui serait arrivé au meilleur mécanicien du monde... Ne dirait-on pas que c'est la mer à boire que de faire mouvoir les machines de l'Opéra ! Les actrices monteront dans les nuages, ou n'y monteront pas... Je verrai