I. Castil-Blaze, Histoire de l'Académie de musique
ce que j'ai à faire quand je serai à Paris, mais on pousse trop loin l'indécence. Parlez-en à qui de droit. »
Enfin, peu de semaines après, ce dernier mot, à Fouché toujours : « Si cela ne cesse pas à l'Opéra, je leur donnerai un bon militaire qui les fera marcher tambour battant. »
Qui donc a rapporté cette déclaration de l'empereur à Talma : û L'Opéra n'est que le luxe de la France, la Comédie française en est la gloire. » La gloire, sans doute, fut la première passion de Napoléon. Mais le luxe, j'entends celui du pays, ce luxe en tout genre, fut peut-être la seconde. En rien, même en ce qui concernait la musique, il ne craignit jamais de s'y livrer.
Dans la vie de Napoléon comme dans sa pensée, dans toute sa vie, officielle ou privée, en temps de paix ou de guerre, la musique occupa naturellement une place.
Une des premières fêtes données en l'honneur de Bonaparte lui fut offerte, à son retour d'Italie, après le traité de Campo-Formio. Elle eut lieu dans le palais du Directoire, le 20 frimaire an VI. La partie musicale en avait été confiée à Méhul, et c'est à cette occasion que l'auteur du Chant du départ écrivit, sur des paroles encore de Joseph Chénier, le Chant du retour.
Vers la même époque, un autre concert, moins officiel, eut aussi moins de succès. Bonaparte avait rap-
porté d'Italie la symphonie funèbre en l'honneur de Hoche, composée par son favori Paisiello. Il souhaita de l'entendre au Conservatoire. Sarrette et le comité de l'école crurent bien faire en ajoutant au programme un Hymne funèbre, sur le même sujet, de Cherubini. Mais bientôt le silence, ou plutôt l'éloge que fit Bonaparte à Cherubini lui-même de l'œuvre de Paisiello leur apprit à tous, et sans ménagement, qu'ils avaient eu tort.
On n'ignore pas quel fut, le i8 brumaire, ou, plus exactement, le ig, le rôle et le succès du tambour. Les deux Conseils, sous le Directoire, avaient l'habitude d'entrer en séance aux sons de la musique. C'est ainsi que les Cinq-Cents devaient en sortir. Le plus éloquent historien du Consulat a tracé de cette opération politicomusicale un très vivant tableau. « Bonaparte peut donner l'ordre; il le donne; des officiers lèvent leur sabre, font signe aux tambours. Autour des gardes et derrière eux, la charge bat; les coups se succèdent, répétés, détachés, précipités; c'est le rythme enlevant et sinistre qui sonne l'assaut... Au dedans, le son du tambour, perçant l'épaisseur du château, a retenti... se rapproche par les corridors et les escaliers, vient, menace, éclate tout près de la salle. » Bientôt paraissent les baïonnettes; elles décident de la déroute. « Les tambours frappent sur leur caisse à tour de bras; c'est maintenant un roulement continu, étouffant les clameurs ^ » Ainsi le rythme, qui est ordre, qui est force, a triomphé
I. Albert Vandal, l'Avènement de Bonaparte, 1. 1", p. 887 et suiv.
de rimpuissance, de Tanarchie parlementaire, et dans une des circonstances les plus graves, la plus grave peut-être de sa vie, c'est par la musique, par la musique la plus élémentaire, mais la plus efficace, que Bonaparte fut non seulement servi, mais sauvé.
Durant la période consulaire, Paris ne vit et n'entendit sans doute rien de comparable à la solennité du 14 juillet 1800, en l'honneur de la victoire de Marengo. On peut affirmer (en style du temps) qu'il n'y eut pas de plus belle journée pour la gloire et pour la musique. La cérémonie, à laquelle assistait le jeune vainqueur, eut lieu dans le « Temple de Mars » (les Invalides), spécialement décoré par Chalgrin. La musique italienne s'y mêla, nous l'avons dit plus haut, sur le désir exprès de Bonaparte, à la musique française, ou plutôt elle l'y précéda. En guise d'introduction. Blanchi et la Grassini chantèrent en leur langue « deux chants de triomphe pour la délivrance de l'Italie ». Et la beauté, la chaleur de ces voix d'outre-monts ne dut pas médiocrement contribuer à rendre encore plus sensible et plus enivrant ce que Vandal encore a si bien nommé « l'enchantement des victoires italiques ».
Après un discours de Lucien, ministre de l'intérieur, « l'heure vint de la grande musique* ». Méhul étendit 'le bras, qu'il avait, pour le rendre plus visible, enveloppé d'un mouchoir blanc, et donna le signal d'attaquer le Chant national du 2 5 messidor. Il l'avait composé pour un ensemble d'exécutants dont le nombre et
I. M. Julien Tiersot, les Fêtes et les Chants de la Révolution française, i vol., Hachette, 1908.
la disposition étaient jusque-là sans exemple : deux principaux groupes, chacun de cent cinquante instrumentistes et chanteurs, se regardant et se répondant au milieu de la chapelle ; sous la coupole, à mi-hauteur, un chœur choisi de voix de femmes, accompagné seulement par un cor et deux harpes. Presque du Berlioz déjà, même du Wagner. L'effet — un effet tantôt de succession et tantôt de combinaison — dut être grandiose et délicat, héroïque et céleste tour à tour. Il le fut en effet, si nous en croyons M. Tiersot, qui l'a décrit en détail % et jamais auditoire français ne reçut d'un air vraiment national et patriotique une impression, une émotion plus profonde.
Dès le consulat, Bonaparte organise « sa » musique, et dans tous les genres, sous toutes les formes : sacrée et profane, militaire et civile. Il fait installer à Saint- Cloud une salle où l'opéra et l'opéra-bouffe alterneront ^ Les jours de revue, place du Carrousel, la musique de chaque corps d'infanterie jouait au moment où Bonaparte passait devant le front. « J'ai remarqué, note Reichardt encore, avec surprise, que les morceaux n'avaient pas un caractère belliqueux. Il n'y a que la musique de la garde consulaire qui ait exécuté une marche militaire. Cette excellente « bande » est venue ensuite se placer au milieu de la cour, près des fenêtres où nous étions, et n'a cessé de jouer, pendant le défilé, des morceaux variés, quelques-uns d'un rythme