‹ Notes brèvesChapitre 70 sur 85 · Albert Vandal, Napoléon et Alexandre · texte numérisé non relu

Albert Vandal, Napoléon et Alexandre

liant la basse des mains avec sa vivacité habituelle, il lui demanda : « Comment diable tenez-vous cet instru- « ment? » Et, s'asseyant, il serra le malheureux violoncelle entre ses bottes éperonnées. L'infortuné musicien, que la surprise et le respect avait rendu muet pendant un instant, ne put cependant maîtriser sa terreur lorsqu'il vit sa précieuse basse traitée comme un cheval de bataille. Il s'élança en avant, en proférant d'un accent si pathétique le mot : « Sire! » que l'instrument lui fut immédiatement rendu; et Duport put alors, sans le laisser sortir de ses mains, montrer à l'empereur comment il fallait s'y prendre ^ »

C'était la première leçon de musique de Napoléon, et ce fut la dernière. Sans avoir jamais appris, on sait qu'il aimait à chanter, ou plutôt à fredonner, de la voix la plus fausse du monde. « On ne chante, au dire dWristote, que lorsqu'on est en joie. » Aristote se trompe. L'empereur, lui, chantonnait en tout état d'esprit, ou d'âme. « C'était, rapporte Constant, ordinairement le matin que ces petites réminiscences le prenaient. Il m'en régalait en se faisant habiller. L'air que je l'ai entendu écorcher ainsi le plus souvent était celui de la Marseillaise. L'empereur sifflait aussi quelquefois, mais légèrement.

L'air de Marlhorough, sifflé par Sa Majesté, était pour moi l'annonce certaine d'un prochain départ pour l'armée. Je me rappelle qu'il ne siffla jamais autant et

I. L'instrument était un admirable violoncelle de Stradivarius, -t l'anecdote est rapportée par MM. Hill, de Londres, dans leur :)uvrage sur le fameux luthier italien.

qu'il ne fut jamais plus gai qu'au moment de partir pour la campagne de Russie. »

Un des secrétaires confirme les dires du valet de I chambre. « Quand il était las de lire des vers, écrit le baron de Meneval, il se mettait à chanter d'une voix forte, mais fausse. Quand il n'avait pas de sujet de contrariété, ou quand il était satisfait de l'objet de ses méditations, le choix de ses chansons s'en ressentait. C'était des airs du Devin du village ou d'autres opéras anciens. Une de ses chansons de prédilection avait ^ pour sujet une jeune fille guérie par son amant de la piqûre d'un insecte ailé. C'était une espèce d'ode anacréontique qui n'avait qu'une strophe. Elle finissait par ce vers :

Un baiser de sa bouche en fut le médecin.

Quand il était dans une disposition d'esprit plus

grave, il chantait des strophes d'hymnes ou de cantates

de la Révolution, comme le Chant du dépat't, Veillons

au salut de l'empire, ou bien il modulait ces deux

vers :

Qui veut asservir l'univers Doit commencer par sa patrie.

Il en modulait parfois de moins sérieux : ceux-ci, par exemple, quand, ayant fini de travailler, il passait^ chez l'impératrice :

Ah! c'en est fait, je me marie,

OU encore

Non, non, z'il est impossible D'avoir un plus aimable enfanta

Arnault, dans les Souvenirs d'un sexagénaire , a rendu, sur l'habitude, ou la manie de chantonner qu'avait Bonaparte, un témoignage différent : « Le chant n'était chez lui que l'expression de la mauvaise humeur. Dans ses moments de contrariété, se promenant les mains derrière le dos, il fredonnait, de la manière la moins juste qui se puisse : Ah! c'en est fait, je me marie! » Chacun savait ce que cela signifiait. « Si tu as quelque chose à demander au général, « ne le fais pas en ce moment : il chante, » me disait Junot. »

Quoi qu'il en soit, comme Constant Ta remarqué, la préparation et l'approche d'une campagne mettaient l'empereur en humeur de chanter. Une nuit, c'était en juin 1812, à Thorn, sur le chemin de la Russie. Napoléon ne dormait pas. Roulant en sa tète pensive les plus gigantesques desseins que peut-être il eût jamais conçus, il allait et venait dans les salles voûtées de l'ancien couvent où il avait établi sa résidence. Tout à coup, « les officiers de service qui couchaient auprès de son appartement furent stupéfaits de l'entendre chanter à pleine voix un air approprié aux circonstances, un de ces refrains révolutionnaires qui avaient mis si

I. Mémoires dQ la générale Durand, de la duchesse d'Abrantès, de Constant, de Fleury de Chaboulon (cités par M. Arthur-Lévy, op. cit.).

souvent les Français dans le chemin de la victoire, la première strophe du Chant du départ^. »

Peu de jours après, il chantait encore. Et devant quel spectacle! Un illustre historien l'a décrit magniliquement. La grande armée passait le Niémen. « Afin qu'il pût com^modément assister au défilé, les artilleurs de la garde lui avaient préparé, sur le chemin qui menait aux ponts, un trône rustique, fait de branches et de gazon, avec un dais de feuillage. Il ne resta qu'un moment à ce poste d'apparat... Il fut de bonne heure sur la rive ennemie. Lorsque le 9^ lanciers et le 7^ hussards passèrent, officiers et soldats le reconnurent à l'extrémité du pont, debout sur le terre-plein. Enivré par l'appareil qui se déployait à ses yeux, ressaisi par le sentiment de sa toute -puissance, certain de son bonheur, il avait retrouvé son assurance, sa belle humeur, une jovialité expansive. Il jouait avec sa cravache et fredonnait l'air de Marlboi^oiigh s'en va-Uen guerre'^, » Hélas! elle n'avait que trop raison, la mélancolique ballade. Ne sait quand reviendra! Dieu seul en effet, savait quand et comment il devait revenir.

Si la musique, officielle ou familière, musique de théâtre et d'église ou simples chansons, mais, après tout, musique seulement de cérémonie ou de plaisir,

1. Albert Vandal, Napoléon et Alexandre, d'après les Souvenirs d'un officier polonais.

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